‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 38 sur 63 · PERFECTION CONSOMMEE DE LOUIS · texte numérisé non relu

PERFECTION CONSOMMEE DE LOUIS

Le Sage dit que la vie du juste ressemble à une lumière éclatante qui, comme le jour, a son aurore et va toujours croissant, jusqu'à ce qu'elle parvienne à son plein midi. Telle fut la vie de Louis. Elle commença dès sa septième année à briller par la candeur de son innocence. Elle augmenta son éclat à mesure qu'il avançait en âge, montant de vertu en vertu. Sa lumière alla donc toujours en augmentant, jusqu'à ce qu'elle arrivât à une telle perfection de sainteté , qu'on peut dire qu'elle atteignit, dans cette dernière année de sa vie, la splendeur du jour parfait.

Tous ceux qui conversaient avec lui avouaient que, par ses pensées et par ses affections, il tenait déjà bien plus au ciel qu'à la terre. Sa vie était tout extatique; il était parfaitement détaché de toutes les choses du monde. Il me dit ces paroles à son arrivée à Rome : « J'ai déjà enterré mes morts, je n'ai plus à y penser : il est temps désormais que nous pensions à l'autre vie ».

Peu après son retour, il alla chez le Père recteur du collège, et lui remit tous ses écrits spirituels et ses cahiers de théologie. On trouva parmi ces derniers, certaines spéculations sur saint Thomas, qui étaient très belles. Le recteur lui demandant pourquoi il se privait ainsi de ses propres écrits, il lui répondit qu'il sentait y avoir un peu d'attachement comme à son ouvrage, et que, n'ayant au monde que cette seule affection, il voulait en faire le sacrifice, pour être véritablement détaché de tout. Il était alors parvenu à une sublimité de perfection que tous les religieux auraient grand profit à connaître et à imiter. L'homme goûte naturellement un certain plaisir et sent une certaine complaisance à se voir singulièrement aimé, surtout des supérieurs, et caressé des personnes de marque. On regarde ces témoignages de bienveillance comme des signes non équivoques de satisfaction. Il arrive de là que quelques-uns, non seulement s'en font un mérite, mais encore se plaisent à le raconter. Louis était bien éloigné de ce défaut. Si on lui donnait quelque signe d'estime, il n'y paraissait sensible qu'en faisant connaître la peine qu'il en éprouvait. Il était si parfaitement mort à l'amour-propre, que pour lui plaire on affectait de ne pas tenir plus compte de lui que de tous les autres.

Comme il était plein d'affabilité pour tout le monde, et que sa charité universelle le rendait le même pour tous, on recherchait sa conversation, et l'on se disputait le plaisir de l'entendre en récréation parler hautement de Dieu , des choses du ciel et de la perfection. Je sais par expérience et par le rapport d'autrui que plusieurs, au sortir de ces entretiens, se trouvaient plus fervents qu'au sortir de leur oraison. Quand il se rencontrait tète à tête avec quelqu'un de ceux avec lesquels il pouvait s'ouvrir librement, alors il découvrait les affections divines de

son àme, et ceux qui 1 écoutaient en étaient ravis. Il excitait leur pieuse envie, et en même temps leur donnait sujet d'admirer une si haute contemplation et une union si parfaite avec Notre-Seigneur. Il marchait toujours en la présence de Dieu, sans jamais s'en distraire. Son amour pour Dieu était tel, que, à son seul nom prononcé dans la lecture de table ou en conversation, il était tout ému, et l'âme se révélant au dehors, son visage paraissait tout enflammé, sans qu'il put proférer une parole.

Une fois, en particulier, étant à table et entendant lire quelque chose sur l'amour divin, il sentit naître en lui ce feu extraordinaire, de sorte qu'il ne put pas continuer à manger. Nous, qui étions ses voisins, nous nous en aperçûmes; ne sachant pas de quoi il était question, et craignant qu'il ne se trouvât mal, nous le regardions fixement, et nous lui demandâmes s'il lui manquait quelque chose. Ne pouvant nous répondre, il fut mortifié qu'on se fût aperçu de son état. Il avait alors les yeux baissés, d'où nous voyions couler quelques larmes, le visage en feu et la poitrine si haletante, que nous craignions qu'il ne se rompît quelque vaisseau. Chacun de nous lui portait envie. Vers la fin du repas, il revint peu à peu à son état ordinaire. Quelques-uns de ceux qui savaient ce qui lui faisait le plus d'impression, prenaient plaisir en récréation à faire tomber le discours sur la charité de Dieu pour le genre humain, afin de le voir s'enflammer; d'autres, au contraire, témoins de ce qu'il souffrait alors, interrompaient ces discours pour ne pas nuire à sa santé.

Quand il passait par les salles et les galeries, il était si absorbé en Dieu, que souvent je fis exprès de passer devant lui et de le saluer sans qu'il s'en aperçût; quelquefois on le voyait

dans ces mêmes lieux réciter quelques dizaines de son chapelet, ou vaquer à quelque autre dévotion; de temps en temps

il se mettait à genoux, se relevait, puis recommençait. Tout cela aurait paru singulier dans un autre , et ne Tétait point en lui. Dans cette dernière année, il s'était prescrit une heure par jour de lecture spirituelle. Il goûtait beaucoup les Soliloques de saint Augustin, la Vie de sainte Catherine de

Gênes, Y Exposition du cantique des cantiques de saint Bernard, et particulièrement sa lettre intitulée : Aux frères du Mont-Dieu; il la savait presque par cœur. Pour mieux profiter de ce qu'il lisait, il notait ce qui le touchait davantage, comme on Ta vu clans ses papiers après sa mort.

Quand Louis fut sur le point de commencer sa quatrième année de théologie, en novembre 1590, les supérieurs le forcèrent à prendre une chambre seul ; alors il insista pour n'avoir du moins qu'un petit réduit qui était au haut d'un escalier, noir, bas et étroit, dont la fenêtre donnait sur le toit, et où pouvaient à peine tenir son pauvre lit, une chaise de bois et un prie-Dieu dont il se servait au lieu de table pour étudier ; de sorte qu'on eût plutôt pris ce lieu pour une prison que pour une chambre. C'est pour cette raison qu'on ne donnait cette cellule à aucun étudiant. Le Père recteur, étant un jour allé le voir dans ce réduit, le trouva aussi enchanté de sa petite demeure qu'on peut l'être d'un palais. Nous prenions plaisir à lui dire que, comme saint Alexis avait choisi de demeurer sous un escalier par un esprit de pauvreté, lui, par le même motif, avait choisi d'être logé sur le haut d'un escalier et dans une vraie mansarde. En un mot , il vivait dans un tel état de perfection, que personne ne pouvait rien découvrir en lui qui ressemblât à la faute la plus vénielle. C'est ce que ses supérieurs, ses compagnons et condisciples ont plusieurs fois témoigné. $pn confesseur, le P. Bellarmin, disait plus tard qu'il n'avait jamais entendu ses confidences, sans en retirer de grandes lumières. Le P. Vincent Sigala, qui pendant deux ans environ avait occupé une même chambre avec Louis au Collège romain, déclara qu'ayant reçu l'un et l'autre l'ordre du P. Recteur de se reprendre avec charité des défauts qu'ils se reconnaî-

traient, pendant tout ce temps il n'avait rien aperçu dans ce saint jeune homme qui eût l'air d'un manquement, quoiqu'ils fussent toujours ensemble et que Louis eût en lui une grande confiance. Tant il était maître de toutes ses impressions, étroitement uni à Dieu, zélé pour le salut du prochain et pour la perfection de ses frères, en un mot un modèle achevé de sainteté. C'est ainsi qu'on l'estimait au dedans et au dehors.

Un Père prédicateur avait pour lui une si grande vénération et lui portait tant de respect, qu'il n'osa jamais converser avec lui ni lui parler, quoiqu'il le désirât beaucoup et qu'il en eût occasion.

Peu de mois avant sa dernière maladie, Louis sentit augmenter en lui le désir de la céleste patrie et parlait volontiers de la mort. Il disait entre autres choses que plus il vivait, plus il se sentait en peine de son salut; que s'il vivait plus longtemps, il craignait que ce doute ne fit qu'augmenter, à cause des affaires qui pouvaient lui survenir et de l'ordre de la prêtrise qu'il serait obligé de recevoir. La raison qu'il donnait de cela était que les prêtres, soit par l'office qu'ils sont obligés de réciter, soit par les messes qu'ils célèbrent, ont un plus grand compte à rendre à Dieu, et plus encore les prêtres qui travaillent au salut des âmes en confessant, prêchant, dirigeant et administrant les sacrements; qu'au contraire, dans l'état où il se trouvait, n'étant pas encore dans les ordres sacrés, il avait une plus grande assurance de son salut, parce que son âme n'aurait pas à répondre des fautes qu'il pourrait commettre dans ces importantes fonctions; qu'ainsi il accepterait bien volontiers la mort à l'âge où il était, s'il plaisait à Dieu de l'appeler à lui. Il fit, en effet, le sacrifice de sa vie à l'occasion qu'on va voir.

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