‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 39 sur 63 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

COMMENT, ROME ÉTANT AFFLIGÉE D'UNE GRANDE MORTALITÉ, LOUIS SE DÉVOUA AU SERVICE DES MALADES.

En Tannée 1591, l'Italie fut désolée par la mortalité qu'occasionna une famine presque générale. Le iléau sévit à Rome surtout, à cause de la multitude de gens qui vinrent de toutes parts s'y réfugier, dans l'espérance d'y trouver des secours. Les Pères de la Compagnie de Jésus, soit par leurs propres aumônes, soit par celles qu'on leur confiait, firent ce qu'ils purent pour soulager la misère publique; non seulement ils se dévouèrent à servir les malades dans les hôpitaux de Rome, mais le P. Claude Aquaviva, alors général, qui s'était chargé du soin des lépreux, ordonna à ses inférieurs d'établir encore pour un temps un autre hôpital; ce qui fut exécuté. Dans cette douloureuse circonstance, Louis fit connaître toute l'étendue de sa charité. On le vit souvent parcourir les rues de Rome, cherchant des aumônes pour les pauvres malades. On admirait avec quelle satisfaction il s'acquittait de cette fonction.

Un jour, entre autres, sachant que don Jean de Médicis était

arrivé à Home pour négocier quelque affaire avec le pape Grégoire XIV, Louis, qui avait connu ce seigneur dans sa jeunesse et avait eu des liaisons particulières avec lui à cause des bons sentiments qu'il voyait en lui, demanda permission au Père provincial de lui faire une visite avec une soutane toute déchirée et une besace sur l'épaule, déclarant qu'il en usait ainsi pour en avoir une bonne aumône pour les pauvres de l'hôpital; mais il avait encore un autre motif. Comme ce seigneur lui avait toujours témoigné beaucoup de bonté, il croyait qu'il était de son devoir de chercher à l'aider spirituellement, et à lui inspirer par son exemple le mépris de toutes les choses du monde. Ayant obtenu la permission qu'il demandait, il alla ainsi vêtu faire sa visite, comme me l'a raconté le majordome de ce seigneur, et réussit dans les deux objets qu'il s'était proposés. Il eut de ce prince une aumône considérable, et le laissa touché, édifié et pénétré des meilleurs sentiments.

Louis voulut de plus aller servir lui-même les malades à l'hôpital. Les supérieurs eurent beaucoup de peine à y consentir; mais il leur fit de si fortes instances, leur citant l'exemple des autres jésuite» qui y allaient, qu'il obtint la permission de s'y rendre quelquefois. Un de ses compagnons, Tiberio Bondi, de Gênes, averti d'agir avec précaution dans le service des malades, à cause de la contagion qui était parmi eux, répondit à celui qui lui donnait cet avertissement qu'ayant devant les yeux l'exemple de Louis, qui se portait à ce service avec tant de charité et si peu de ménagement, il ne consentirait jamais à s'épargner, quelque danger qu'il y eût pour lui, fût-ce d'en mourir. Le même Frère se sentit dans ce même temps animé d'une ferveur d'esprit si grande, que plusieurs qui avaient avec lui quelques liaisons particulières remarquèrent en lui ce change-

ment extraordinaire, qui les réjouit autant qu'il les surprit. Il fut, en effet, la première victime de la charité.

Cependant la mortalité redoublait ses ravages. C'était un spectacle horrible de voir tant de moribonds se traîner nus dans l'hôpital; plusieurs tombaient morts sur les escaliers et répandaient l'infection. D'un autre côté, on admirait l'héroïsme d'une charité angélique dans Louis et ses compagnons. On les voyait voler au service de ces pauvres malades avec autant d'empressement que d'allégresse. Ils les déshabillaient, les mettaient au lit, leur lavaient les pieds, faisaient leurs lits quand ils en avaient besoin, leur donnaient à manger, les disposaient à la confession, et les exhortaient à la patience. On remarquait que Louis cherchait toujours les malades les plus dégoûtants, et ne les quittait qu'avec peine.

La maladie étant contagieuse, plusieurs jésuites en furent attaqués. Bondi, qui en mourut, ne fut pas le seul qu'elle enleva. Louis, qui enviait son sort, le voyant à l'agonie, dit à l'un de ses Frères : « Oh ! que je serais charmé de faire un échange avec Bondi, et de mourir à sa place, si Notre-Seigneur voulait me faire cette grâce! » Sur une observation que lui fit celui à qui il parlait, Louis ajouta : « Je ne vous dis cela que parce que j'ai quelque probabilité d'être en grâce avec Dieu, et ne sachant ce qui peut arriver dans la suite, je mourrais volontiers à présent ». Ce fut dans le même temps qu'il dit au P. Bellarmin : « Je crois, mon Père, qu'il me reste peu de jours à vivre ». Ce Père lui ayant demandé quel motif il avait de parler ainsi : « C'est, répondit-il, que je me trouve un désir extraordinaire de me dépenser au service de Dieu ; et mon désir est si vif, que je me figure que Dieu ne m'accorderait pas cette grâce s'il ne devait bientôt m'enlever de ce monde ».

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