‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 41 sur 63 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LE MAL DE LOUIS TIRE EN LONGUEUR. — CHOSES ÉDIFIANTES QUI SE PASSÈRENT PENDANT SA MALADIE.

Après ces dernières crises, la maladie de Louis dégénéra en une fièvre lente qui le mina peu à peu l'espace de trois mois. Pendant ce temps, arrivèrent bien des choses remarquables et édifiantes. Comme il n'a pas été possible de les recueillir toutes , à cause de leur diversité et de la multitude des personnes qui le visitaient, je n'en rapporterai ici que quelques-unes qui sont parvenues à ma connaissance.

Quand il tomba malade, on le mit à l'infirmerie dans un lit garni d'une grosse toile qu'on y avait placée pour un vieux Frère infirme. Louis, trouvant en cela trop de délicatesse, pria le supérieur de lui faire ôter cette garniture, pour n'avoir rien, disait-il, qui ne fût selon l'usage commun; mais on lui répondit que cela n'avait pas été mis là pour lui, et qu'il n'y avait rien contre la pauvreté religieuse. Cette réponse le tranquillisa.

Au commencement de la maladie, le médecin ordonna pour

Louis et pour un autre malade un remède très rebutant; celuici fit son possible pour prendre cette potion tout d'une haleine, afin d'en moins sentir le goût; mais Louis, pour se mortifier, prit en main le verre, et commença à boire lentement cette répugnante médecine , comme si c'eût été la boisson la plus agréable, sans rien témoigner du dégoût qu'il devait nécessairement éprouver en la buvant.

L'infirmier avait sur la table de la chambre un peu de sucre candi et de réglisse, pour que de temps en temps Louis en mît dans sa bouche quand il tousserait. Comme un jour il priait ce Frère de lui donner un peu de réglisse, celui-ci lui demanda pourquoi il ne lui demandait pas plutôt du sucre candi. « C'est que la réglisse, répondit Louis, me paraît plus conforme à la pauvreté ».

Ayant entendu dire de son lit qu'il était à craindre que la contagion qui régnait ne devînt une véritable peste , il s'offrit aussitôt au supérieur, s'il guérissait, pour aller servir les pestiférés, et le Père Général étant venu le voir, il lui demanda la permission d'en faire le vœu; l'ayant obtenue, il fit ce vœu avec une très douce consolation; ce qui édifia beaucoup tous ceux qui apprirent ce grand acte de charité.

Les cardinaux délia Rovere et Scipion de Gonzague, ses parents, vinrent plusieurs fois le visiter pendant sa maladie. Louis ne s'entretenait avec eux que de choses spirituelles et de la vie bienheureuse, ce qui les édifiait beaucoup; aussi le P. Recteur leur ayant dit que , sans qu'ils prissent la peine de venir au collège, il se chargeait de leur faire donner des nouvelles du malade, ils lui répondirent qu'ils ne pouvaient pas se dispenser de venir, puisqu'ils retiraient de leurs visites tant de profit pour leur âme. Le cardinal Scipion de Gonzague,

qui était goutteux, se faisait porter à l'infirmerie de Louis et ne quittait qu'à regret ce cher malade. Un jour que Louis lui parlait de sa mort prochaine et de la grande grâce que Dieu lui faisait en l'appelant à lui dans la jeunesse, le pieux cardinal, qui avait pour lui une affection sincère, l'écoutait avec attendrissement, et comme, entre autres choses, Louis l'assurait qu'il regardait Son Éminence comme son père et son bienfaiteur, attendu que c'était par son moyen qu'après tant de difficultés il était entré en religion, le cardinal lui répondit avec larmes que c'était à lui à le reconnaître, malgré la différence des années, pour son père et son maître spirituel, tant ses exemples lui avaient procuré de secours et de consolation. Après cet entretien, comme il se retirait très affligé, il dit à ceux qui l'accompagnaient, qu'il serait bien sensible à la mort de ce saint jeune homme, assurant que jamais il ne l'avait entretenu sans se trouver ensuite dans une paix et une tranquillité d'esprit singulières; qu'il le tenait pour l'homme le plus heureux delà maison de Gonzague.

Le P. Corbinelli, homme fort avancé en âge, et avec qui Louis était lié d'amitié, se trouvait malade en même temps que lui; l'un et l'autre se faisaient souvent saluer mutuellement. Ce bon vieillard, sentant son mal augmenter, souhaita ardemment de voir Louis encore une fois avant de mourir, et pria l'infirmier de le lui apporter clans sa chambre, ne pouvant, dans l'état où il était, se faire transporter dans la sienne. L'infirmier, pour le contenter, aida Louis à s'habiller et le porta entre ses bras dans l'infirmerie du P. Corbinelli. On ne saurait exprimer combien fut grande la consolation que ce vénérable vieillard reçut de la visite de Louis. Après s'être entretenus quelque temps ensemble avec tendresse et dévotion, s'exhortant

mutuellement à la patience et à la volonté du Seigneur, le P. Corbinelli dit à Louis : « Mon cher Frère, je mourrai sans doute sans vous revoir; et c'est pour cette raison que j'ai présentement une grâce à vous demander; vous ne devez pas me la refuser : c'est qu'avant que vous sortiez de ma chambre vous me donniez votre bénédiction ». Louis se trouva très embarrassé à cette demande. Il répondit que la chose ne convenait pas, qu'il fallait même faire tout le contraire : « Vous êtes un vénérable Père, disait-il, moi je ne suis qu'un jeune homme; vous êtes prêtre, je ne le suis point : c'est au plus digne qu'il convient de bénir ». Le vieillard, par l'estime qu'il avait du saint jeune homme, redoubla ses instances pour que Louis ne le quittât pas clans ce dernier moment sans lui donner cette consolation ; il pria même l'infirmier de ne point reporter Louis à son infirmerie qu'il ne lui eût accordé la grâce qu'il demandait. Le sage Louis répugnait infiniment à faire ce qu'on exigeait; mais, gagné par l'infirmier, il trouva un moyen pour contenter le bon vieillard, et satisfaire en même temps à sa propre humilité : en élevant la main, il se bénit lui-même, disant : « Que Notre- Seigneur Dieu nous bénisse tous deux ». Prenant ensuite de l'eau bénite, il la jeta sur le Père, disant encore : « Mon Père, que le Seigneur comble Votre Révérence de sa sainte grâce et lui accorde tout ce qu'elle désire pour sa gloire; priez pour moi » . Le Père resta consolé et très satisfait, et Louis se fit reporter à son infirmerie.

Ce bon Père donna encore un autre témoignage de la dévotion qu'il avait pour Louis : car, se trouvant aux derniers moments, il dit à l'infirmier qu'il souhaitait ardemment qu'après sa mort on mît son corps dans le même caveau où serait mis celui de Louis, quoique ce caveau ne fût point destiné à la

sépulture des prêtres ; la chose fut exécutée par ordre des supérieurs. Il mourut, en effet, le 1er juin, veille de la Pentecôte, vers minuit, vingt jours avant Louis. Ce Père était dans une chambre assez éloignée de celle de Louis, et même dans une galerie différente; Louis ignorait qu'il fût mort. Or, cette même nuit, il lui apparut trois fois en songe, comme le bienheureux le raconta à l'infirmier. Ce Frère, entrant selon l'usage pour ouvrir les fenêtres de sa chambre, lui demande comment il avait passé la nuit, et Louis lui répondit en ces termes : « Je l'ai passée plus mal qu'à l'ordinaire, tourmenté de rêves continuels, fâcheux, extravagants même, ou plutôt d'apparitions. J'ai vu trois fois le P. Corbinelli tout hors d'haleine; la première fois il m'a dit : « Mon Frère, c'est maintenant le temps « de me recommander à Dieu, afin qu'il daigne me donner la « patience et les forces nécessaires dans le périlleux état où je « me trouve, ne croyant pas que sans un secours spécial de sa « divine bonté je puisse en avoir autant qu'il conviendrait ». J'ai cru que c'était un rêve, et je me suis dit à moi-même : Je ferais mieux de dormir et de laisser évanouir ces imaginations. Peu après, à peine avais-je repris mon sommeil, que ce même Père s'est fait voir à moi pour la seconde fois, et m'a sollicité avec plus d'instance encore de l'aider par de ferventes prières parce que la rigueur du mal le lui rendait insupportable. Je me réveillai donc, et je songeai alors à demander le lendemain une pénitence pour avoir négligé l'ordre du médecin et des supérieurs, qui m'avaient ordonné de ne penser qu'à dormir, et voilà qu'au moment où je me rendormais le même Père se montra à moi pour la troisième fois et me dit : « Mon cher « Frère, je suis au dernier terme de la vie; priez Dieu que mon « passage de cette vie misérable soit heureux, et que par sa

cf miséricorde il me reçoive en l'autre dans la gloire, où je « n'oublierai pas de prier pour vous ». Alors je me suis tellement éveillé, qu'il m'a été impossible de fermer l'œil le reste de la nuit, tant j'étais surpris de ces apparitions, sur lesquelles je faisais de profondes réflexions. »

L'infirmier ne parut faire aucun cas de ce que Louis racontait, et, sans lui en témoigner nulle surprise, il essaya de le rassurer en lui disant que ce n'étaient que des rêves et des fantômes, que le P. Corbinelli était bien, qu'ainsi il ne fût pas inquiet; pour qu'il put prendre un peu de repos, il ne lui dit pas qu'il était mort. Louis ne répliqua rien; mais, dans une autre occasion, il s'exprima de manière à convaincre que non seulement il savait que le P. Corbinelli n'était plus de ce monde, mais encore qu'il était en paradis; car, interrogé parle P. Bellarmin sur ce qu'il pensait de l'àme de ce Père, si elle était en purgatoire, il répondit sans hésiter : « Elle n'a fait que passer par le purgatoire ». Le Père conclut de cette réponse que Louis avait su cette mort par révélation, parce que Louis , étant naturellement très réservé à affirmer les choses douteuses, n'aurait pas dit si nettement à son confesseur que l'àme du Père avait simplement passé par le purgatoire, s'il n'en avait eu de Dieu une révélation certaine.

Nous nous efforcions tous de l'engager par plusieurs raisons à demander à Dieu qu'il lui prolongeât la vie, soit pour acquérir plus de mérites, soit pour être utile au prochain et à la religion; mais à tous nos discours, il répondit toujours : « Il vaut mieux mourir » ; et il disait cela avec des sentiments si affectueux et une telle fermeté de visage, qu'on voyait clairement qu'il ne désirait de quitter la vie que pour s'unir au plus tôt et pour toujours avec Dieu.

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