‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 43 sur 63 · DE QUELLE MANIÈRE LOUIS SE PREPARA A LA MORT · texte numérisé non relu

DE QUELLE MANIÈRE LOUIS SE PREPARA A LA MORT

Il nous reste à dire comment Louis se disposa chrétiennement et saintement à passer de la terre au ciel. Malgré le soin qu'on prenait de lui, que n'eut-il pas à souffrir dans une maladie aussi longue et aussi pénible que la sienne! Cependant jamais il ne donna aucun signe d'impatience, jamais il ne se plaignit de rien, ni ne témoigna être peu satisfait des services qu'on lui rendait. Il montra toujours une patience inaltérable et la plus parfaite obéissance aux supérieurs, aux médecins et aux inférieurs, apprenant par son exemple comme il convient qu'un religieux se comporte jusque dans les plus grandes maladies.

Du moment qu'il se mit au lit, jusqu'à sa mort, il ne voulut i plus qu'on lui parlât d'autre chose que de Dieu et de la vie éternelle. Pour le satisfaire dans un désir aussi juste, tous ceux qui venaient le visiter ne lui tenaient que de pareils discours. Si par hasard quelqu'un venait à parler de quelque autre chose, Louis ne paraissait prendre aucun intérêt à ce qui se disait ;

et quand on recommençait à parler de dévotion , il changeait tout à coup, et mêlait quelques paroles à la conversation, pour témoigner quelle satisfaction il y prenait. Il expliquait cette façon d'agir en disant que, quoiqu'il fût persuadé que les choses indifférentes mêlées avec sagesse et prudence aux conversations ordinaires n'étaient pas contre la règle, cependant, clans l'état où il se trouvait, il croyait convenable et tout à fait dans les vues de Dieu que tous ses discours fussent entièrement spirituels. Il lui semblait que les instants que Dieu lui concédait encore étaient trop précieux pour être employés en choses futiles.

Quelquefois il se faisait donner ses habits, et sortant du lit, il se traînait à une table sur laquelle était un crucifix , le prenait, et lui donnait mille baisers affectueux et respectueux ; . il en faisait autant à une image de la sainte Vierge et de sainte Catherine de Sienne, et à celles des autres saints qui tapissaient les murailles de son infirmerie. Le Frère infirmier lui ayant dit qu'il lui épargnerait la peine de se lever pour satisfaire sa dévotion, et qu'il lui apporterait toutes ces images sur son lit, Louis lui répondit : « Mon cher Frère, ce sont lames stations ». Et il continua de les faire tant qu'il fut en état de se lever.

Quand il se trouvait seul dans le courant de la journée , et que la porte de l'infirmerie était fermée, il se levait de lui-même, et se glissait à la ruelle de son lit pour y faire une prière à genoux; dès qu'il entendait du bruit, il se remettait au lit. L'infirmier se trompa quelque temps sur le vrai motif qu'il avait de se lever ainsi ; mais enfin il soupçonna ce que ce pouvait être, et, l'ayant un jour adroitement surpris à genoux, il lui défendit de recommencer; et Louis, confus d'être ainsi découvert, ne le fit plus.

Il s'entretenait le plus souvent qu'il pouvait avec le P. Bellarmin, son confesseur, des choses de son âme. Un soir, en particulier, il lui demanda s'il croyait que quelqu'un pût entrer dans le paradis sans passer par le purgatoire. Le Père lui répondit qu'il pensait ainsi; et comme il connaissait parfaitement la vertu de Louis : « J'espère, ajouta-t-il, que vous serez un de ces fortunés , parce que le Seigneur Dieu vous ayant par sa miséricorde fait tant de grâces, et en particulier celle de ne l'avoir jamais offensé mortellement, je crois être assuré qu'il vous accordera encore la faveur d'aller droit au paradis ». Cette réponse du P. Bellarmin remplit Louis de tant de consolations , que , dès que le Père eut quitté son infirmerie , il entra dans une contemplation où il vit en esprit la céleste Jérusalem. Il demeura toute la nuit dans cette extase, pendant laquelle son âme fut inondée de délices. Suivant ce qu'il en rapporta au P. Bellarmin, cette nuit lui parut n'avoir duré qu'un instant. On croit que ce fut alors que le jour précis de sa mort lui fut révélé; car, après ce bienfait céleste, il déclara positivement que le jour de l'octave de la Fête-Dieu il ne serait plus de ce monde; ce qui se trouva vrai. Il répéta la même chose, quelques jours avant cette fête, au P. Antoine Guelfucci qui le visitait souvent.

Comme la maladie de Louis allait en empirant, le P. Vincent Bruno, préfet de santé, qui s'entendait en médecine, lui confirma qu'il ne lui restait que quelques jours à vivre. Louis, prenant prétexte de cet avis, dit à l'un de ses Frères : « Vous ne savez pas la bonne nouvelle que j'ai eue! je mourrai dans huit jours : aidezmoi, je vous prie, à réciter le Te Deum pour rendre grâces à Dieu de la faveur qu'il me fait ». Ils dirent donc tous deux dévotement ce cantique. Ensuite, un autre de ses condisciples

étant venu le voir, Louis lui dit avec effusion de cœur : « Mon Frère, lœtantes imus, testantes irnus, nous nous en allons avec joie ». Plus il montrait de satisfaction et de consolation «il prononçant ces paroles, plus ceux qui les entendaient en étaient touchés et attendris.

Il voulut encore adresser trois lettres pour prendre congé de trois Pères, ses intimes amis. Le premier était le P. Pescatori, autrefois son maître des novices, alors recteur à Naples; le second, le P. de Angelis, qui y professait la théologie; et le troisième , le P. Recalcati , recteur de Milan. Il leur fit écrire à tous trois qu'il partait pour le ciel; et, en les saluant, il se recommanda à leurs prières. Comme les forces lui manquaient, il se fit conduire la main pour signer ces lettres , et au lieu de son nom il fit une croix .

Il employa ces huit derniers jours de sa vie à des actes particuliers de dévotion. Il pria le P. Guelfucci, auquel il avait fait confidence de la certitude qu'il avait de sa mort, de venir tous les jours sur les trois heures dans son infirmerie, pour réciter ensemble les sept psaumes de la Pénitence. Ce Père ne manqua pas au rendez-vous. 11 se trouvait seul à cette heure-là. Louis faisait mettre sur son lit un crucifix, et le Père, à genoux près du lit, récitait les psaumes à voix basse. Il s'arrêtait à quelques endroits, et le saint jeune homme tenait les yeux fixés sur le crucifix avec une profonde attention, et semblait se perdre dans la contemplation des choses qu'on lisait. Le Père ne pouvait s'empêcher de répandre un torrent de larmes. Louis en laissait échapper aussi quelques-unes au milieu de la plus parfaite sérénité. Aux autres heures du jour, il se faisait lire quelques fragments des Soliloques de saint Augustin, ou du commentaire de saint Bernard sur le Cantique , ou quelques psaumes qu'il

indiquait lui-même , tels que les psaumes Lœtatus sum..., Quemadmodum desiderat cervus..., et autres semblables.

Le bruit commençant à se répandre qu'il devait mourir dans cette octave, chacun épiait le moment pour se trouver seul avec lui, et pouvoir en liberté se recommander à ses prières. Il recevait toutes les commissions qu'on lui donnait pour le ciel, et promettait si expressément de les faire, qu'il montrait bien qu'il était sur d'y entrer bientôt. Il parlait de sa mort comme nous parlons d'un changement de chambre. Plusieurs Pères venaient le voir et le servir par dévotion. Le P. Fuccioli, procureur général, se distingua parmi les Pères les plus assidus, ainsi que le P. Piatti, qui mourut deux mois après Louis. Ce dernier, sortant un jour de l'infirmerie, dit à son compagnon : « Je vous assure que Louis est un saint, et un si grand saint, qu'on pourrait le canoniser même de son vivant » , faisant allusion aux paroles du pape Nicolas V, qui, dans la canonisation de saint Bernardin de Sienne, dit de saint Antonin de Florence, alors vivant et présent : « Je pense qu'on pourrait canoniser Antonin vivant, comme Bernardin mort ». Vers la fin de l'octave, Louis était le plus souvent plongé dans une profonde contemplation, proférant seulement de temps à autre quelques paroles de dévotion, quelques oraisons jaculatoires. Dans les trois derniers jours, ayant reçu du P. Guelfucci un crucifix de bronze auquel étaient attachées des indulgences, il le tint constamment appliqué sur sa poitrine jusqu'au dernier soupir. Il fit plusieurs fois la profession de foi que le rituel prescrit, montrant un grand désir de s'unir à Dieu, en répétant souvent : Cupio dissolvi et esse cum Christo : « Je désire que mon âme quitte mon corps pour être avec Jésus-Christ », et autres paroles-semblables.

Page 1