‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 44 sur 63 · DE L HEUREUSE MORT DE LOUIS · texte numérisé non relu

DE L HEUREUSE MORT DE LOUIS

Le jour de l'octave de la Fête-Dieu commençait à paraître, lorsqu'un des infirmiers (1) entra clans l'infirmerie de Louis, et, le trouvant à l'ordinaire, lui dit : « Eh bien! mon Frère, nous sommes encore vivant, et non mort, comme vous l'aviez dit et l'aviez cru ». Louis lui confirma qu'il mourrait effectivement ce jour même. L'infirmier, en le quittant, rencontra son compagnon, et lui dit : « Louis persévère clans la croyance qu'il doit mourir aujourd'hui, et cependant il me paraît qu'il est mieux que les jours précédents ». Un autre Père, lui faisant visite, lui dit : « Frère Louis, vous disiez que vous mourriez dans cette octave; nous voilà au dernier jour, et il me paraît que vous êtes mieux, et qu'on peut espérer de vous voir vivre ». Louis lui répondit : « Le jour n'est pas encore terminé ». Il parla plus nettement à un autre qui, en entrant dans son infirmerie lorsqu'on lui pansait une plaie au talon droit, que la maigreur et le lit lui avaient occasionnée, lui dit, touché de compassion,

(1) Le P. Antoine Guelfucci, clans sa déposition, affirme que ce fut lui qui posa cette question et reçut la réponse.

que, quoiqu'on fût bien fâché de le perdre, il priait cependant le Seigneur de le délivrer de cette souffrance. A quoi Louis

répondit sérieusement : « Cette nuit je mourrai ». Il répéta jusqu'à trois fois ces mêmes paroles, parce qu'on disait qu'on ne le croyait pas malade à ce point.

Quelques jours auparavant, un Père l'avait prié qu'en entrant au ciel, comme il l'espérait, il recommandât à Dieu un illustre jeune homme, fils d'un duc, à qui la grâce inspirait de quitter le monde pour se faire religieux et qui craignait des obstacles du côté des siens; ce que Louis avait promis. En revoyant ce Père, il lui dit : « Je m'en souviens et je le ferai ». — Puis il écouta attentivement ce que le Père lui disait de la vie bienheureuse, de la conformité au bon plaisir divin, du désir que nos peines soient agréables à la Majesté divine. Il essayait même de mêler quelques paroles à ce pieux entretien. Peu après, il pria l'infirmier de lui obtenir que son corps fût déposé au même lieu où reposait celui du P. Corbinelli. Et comme ce n'était pas l'usage d'ensevelir côte à côte ceux qui mouraient à intervalle si rapproché, Louis, pour motiver son désir, raconta de nouveau sa triple vision, répétant à deux reprises : « Je mourrai cette nuit, je mourrai cette nuit ».

Il passa la matinée de ce jour à faire des oraisons et des actes de foi et d'adoration avec beaucoup de piété. Vers midi, il insista pour qu'on lui donnât le saint viatique, qu'il avait déjà demandé dès le point du jour; mais les infirmiers, qui ne croyaient pas qu'il fût si près de mourir, ne faisaient pas attention à sa demande. Cependant, comme il renouvelait ses instances et ses prières, les infirmiers lui dirent qu'ayant déjà reçu dans cette maladie le saint viatique, ils ne croyaient pas qu'on pût le réitérer. Louis leur répondit : « L'extrême-onction, non; le viatique, oui ». Malgré cette réponse, les infirmiers n'en firent rien (1).

(1) « Je crois que Louis a dil : « L'extrême-onction, non ; mais la communion, oui. » (Note manuscrite du cardinal Bellarmin. Il obtint cette faveur et communia avec grande pieté. (Déposition du P. Guelfucci.)

Pendant qu'il était dans cet état, le pape Grégoire XIII, qui, comme on le conjectura, avait su des cardinaux parents de Louis sa grande maladie, demanda comment il se trouvait. Ayant appris qu'il était à l'extrémité, il lui envoya de lui-même sa bénédiction et une indulgence plénière. Ce fut le Père ministre du collège (1) qui lui porta cette nouvelle. Comme Louis était extrêmement humble, s'il eut de la consolation à recevoir cette bénédiction et cette indulgence, il ne fut pas moins confus de ce que le pape s'était souvenu de lui ; il en vint même jusqu'à se cacher le visage. Le Père ministre, qui s'en aperçut, lui dit, pour le tranquilliser, qu'il ne devait pas être surpris que le pape, ayant su par hasard quelque chose de sa dangereuse maladie, se fût déterminé à lui envoyer sa bénédiction.

Sur les six heures du soir, Je P. Lambertini vint du noviciat, où ils avaient vécu ensemble, lui faire une visite. Louis le pria d'engager le P. Recteur à lui donner le saint viatique, ce qu'il fit. Il voulut réciter avec lui les litanies du saint Sacrement, auxquelles Louis répondit toujours d'une voix claire et distincte; et à la fin il remercia ce Père avec un air riant et un contentement plus marqué qu'à l'ordinaire. Le Père recteur entra pour lors avec le saint viatique, ce qui augmenta la consolation de Louis. Il communia avec la plus grande ferveur, et toujours dans la ferme persuasion qu'il jouirait bientôt de son Dieu, et qu'il le verrait face à face dans le ciel. Tous ceux qui se trouvèrent à cette cérémonie ne purent retenir leurs gémissements et leurs larmes en entendant prononcer ces paroles : «Accipe, / rater, viaticum... »

Notre saint jeune homme, après avoir reçu le saint viatique, voulut embrasser tous ceux qui étaient présents. Il le fit avec

(I) Le P. Nicolas Fabrini, qui mourut dans la suite aumônier militaire en Hongrie.

beaucoup de charité et de satisfaction , suivant l'usage de la Compagnie quand quelqu'un part pour un long voyage. Il donna à. chacun le dernier adieu, et tous le reçurent avec larmes sans pouvoir se déterminer à s'éloigner de lui. On le regardait avec tendresse, et l'on se recommandait à ses prières. Un de ceux avec qui Louis avait traité plus confidemment, lui ayant dit qu'il espérait qu'il jouirait bientôt de la vision béatifique, le pria de se souvenir alors de lui comme il l'avait fait pendant la vie, et de lui pardonner si par ses imperfections il l'avait quelquefois offensé. Louis lui répondit avec tendresse qu'il comptait sur les miséricordes divines, sur le précieux sang de Jésus-Christ, et sur la protection de la sainte Vierge, sa mère ; qu'il espérait que son bonheur ne tarderait pas; et il ajouta qu'indépendamment de sa demande il se serait souvenu de lui, parce que, s'il l'avait aimé sur la terre, il l'aimerait beaucoup plus encore dans le ciel, puisque la charité y est plus parfaite (1).

Louis avait la tête si saine, il parlait avec tant de justesse et si librement, qu'il ne paraissait pas vraisemblable qu'il dût mourir ce jour-là. Dans le même temps entra le Père provincial, qui lui dit : « Qu'en est-il de vous, Frère Louis? » Il lui répondit : « Mon Père, nous prenons notre route. — Et pour aller où? — En paradis, répliqua Louis. — En paradis! reprit le Père provincial. — Oui, mon Père, en paradis, si mes péchés ne m'en empêchent pas; oui , j'espère, par la miséricorde de Dieu,

(1) « Peu d'heures avant sa mort, Louis appela près de lui les professeurs de théologie et de philosophie et les supplia de réclamer en son nom de ses condisciples des chapelets, des disciplines et d'autres bonnes œuvres, leur promettant en retour de se souvenir d'eux en présence de Dieu. On ne saurait dire quelle émotion nous causa cette demande; non seulement nous promîmes ce qu'il désirait, mais nous courûmes en foule à sa chambre pour nous recommander à lui et lui offrir le secours de nos faibles prières. Nous reconnûmes là combien son âme bienheureuse était unie à son Dieu ; les dernières heures de sa vie furent une continuelle extase ». (Procès de canonisation.)

y arriver ». Alors le provincial, se tournant vers ceux qui raccompagnaient, leur dit tout bas : « Faites attention, je vous prie; il parle d'aller au ciel comme nous parlerions d'aller à Frascati. Que devons-nous faire de ce cher Frère? devons-nous le mettre dans la sépulture commune? » Tous furent d'avis qu'à cause des preuves qu'on avait de sa sainteté il convenait d'y faire une attention particulière après sa mort.

Je me trouvai sur les sept heures du soir pour l'assister. Assis près de son lit, je tenais ma main sous sa tête pour lui diminuer la peine qu'il prenait à ne point perdre de vue un petit crucifix qu'on lui avait mis sur son lit et devant lequel il priait pour gagner, à l'article de la mort, l'indulgence plénière qui y était attachée. Dans ce moment, il leva le bras et ôta le bonnet de nuit qu'il avait sur sa tète: je crus que cette action n'était qu'un mouvement de moribond, et je lui remis son bonnet sans lui rien dire. Un moment après, il l'ôtade nouveau. Alors je lui dis : « Frère Louis, laissez votre bonnet sur votre tête, de crainte que l'air du soir ne vous fasse mal ». Alors, me montrant des yeux son crucifix, il me dit : « Quand Jésus- Christ mourut, il avait la tête nue ». A ces paroles je fus attendri, m'apercevant que jusqu'au dernier instant il était tout occupé à imiter le Sauveur sur sa croix. Quelque temps après, on parla en sa présence de ceux qui devaient passer la nuit auprès de lui; quoiqu'il fût absorbé dans sa contemplation, il dit deux fois au P. Guelfucci qui était auprès de lui : « Assistez-moi, vous ». Comme il avait promis à un autre Père, qui souhaitait de se trouver à sa mort, de l'en faire avertir, il lui dit : « Voyez si vous pouvez m'assister », gardant ainsi la parole qu'il lui avait donnée. Il était nuit depuis une heure, et l'infirmerie était pleine de monde.

Le Père recteur, entendant Louis parler si librement, ne pouvait se persuader qu'il dût mourir cette nuit-là, comme il l'avait dit : il pensait même que sa maladie tirerait en longueur et durerait encore quelques jours, comme il avait vu cela arriver à plusieurs attaqués du même mal. Il ordonna donc, en sortant de l'infirmerie, que chacun se retirât pour se reposer ; et, quoique plusieurs lui demandassent en grâce de leur permettre de rester, il ne le permit à aucun, disant toujours qu'il n'en mourrait pas, et que s'il croyait qu'il dût mourir, il ne le quitterait point. Il ordonna cependant au P. Fabrini, ministre du collège, et au P. Guelfucci de demeurer auprès du malade (1).

On peut facilement se figurer quelle fut la douleur de ceux qu'on forçait ainsi à se séparer de leur Frère bien-aimé, et combien cette séparation dut leur coûter, persuadés qu'ils étaient de ne plus le revoir vivant. Louis, s'apercevant de leur désolation, les consola en leur promettant de se souvenir d'eux dans le ciel. Il pria aussi tout le monde de vouloir bien clans ce moment offrir pour lui des prières. Il spécifia même à plusieurs ce qu'il désirait qu'ils fissent pour lui aussitôt après sa mort.

Ce fut ainsi que, forcés par l'obéissance, les uns après les au-

(1) « Persuadé qu'après avoir reçu le saint viatique et pris quelque nourriture, Louis reposerait un peu, raconte le P. Guelfucci dans sa déposition juridique, je cachai la lumière et revins de temps en temps près de son lit, voulant savoir comment se passerait cette nuit qu'il avait déclarée devoir être pour lui la dernière. Je le trouvai chaque fois éveillé et, autant que j'en pouvais juger, l'âme continuellement unie à Dieu. Je lui demandai à deux ou trois reprises comment il se trouvait et s'il avait besoin de quelque chose. Il me répondait : Veillez avec moi et assistez-moi : je vais mourir... N'ayant osé accéder au désir qu'il manifestait de changer de position, de peur de hâter sa fin : Courage, lui dis-je, c'est la dernière goutte du calice du Seigneur que vous avez à boire. — Il acquiesça à mes paroles et se soumit paisiblement à ma volonté. Tout attentif aux litanies et à la recommandation de l'âme, serrant dans sa main avec confiance le cierge j bénit, en témoignage de foi catholique, les yeux fixés sur un grand crucifix placé en face de lui, tandis que de la main gauche il en'pressait sur son cœur un petit indulgencié, il s'endormit doucement dans le Seigneur ».

très se retirèrent en gémissant. Il ne resta avec lui que les deux Pères désignés par le recteur, ainsi que le P. Bellarmin, confesseur de Louis. Ce Père dit au malade de l'avertir quand il croirait qu'il faudrait lui faire la recommandation de 1 ame. Louis répondit qu'il n'y manquerait pas. Un moment après, il lui dit : « Mon Père, il est temps » . Alors le Père et les deux autres se mirent à genoux, et firent les prières de la recommandation de l'âme. Après quoi, le Père ministre, s'imaginant que le malade vivrait encore jusqu'au jour suivant, pria le P. Bellarmin d'aller se reposer. L'infirmier l'assura aussi que le malade passerait la nuit, et que, dans le cas où il y aurait du changement, on l'avertirait. Sur cela, le P. Bellarmin se retira, et Louis resta seul avec les deux Pères, le cœur et l'esprit toujours saintement occupés. De temps en temps, on l'entendait répéter quelque parole de la sainte Écriture, comme : Li manus tuas. Domine..., « Seigneur, c'est dans vos mains que je remets mon esprit », et autres semblables. Il conserva toujours le même visage, tandis que ceux qui l'assistaient récitaient les prières des agonisants, lui jetaient de l'eau bénite et lui donnaient à baiser le crucifix.

Quand il toucha à ses derniers moments, on connut, par la pâleur de son visage et par les gouttes de sueur qui lui coulaient en assez grande abondance, qu'il souffrait beaucoup. Dans cette crise, il demanda d'une voix mourante de changer un peu de situation, étant depuis trois jours dans la même attitude; mais on craignit d'avancer sa mort en le remuant, et l'on crut que ' sa demande était plutôt un instinct de la nature qu'un choix de sa volonté. On l'encouragea à souffrir, en lui rappelant le lit cruel et insupportable sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ, au milieu des plus affreuses souffrances, voulut bien mourir

pour nous. A ce souvenir, on le vit regarder fixement son crucifix ; et, ne pouvant plus parler, il donnait à connaître par des signes qu'il souffrirait volontiers plus encore pour l'amour de Dieu. Il semblait s'exhorter lui-même à la soumission. Puis il s'arrêta. Les Pères, voyant qu'il ne pouvait plus parler ni se mouvoir, lui mirent en main un cierge bénit allumé, en signe de la persévérance dans la foi : il le serra fortement. Comme il le tenait, faisant en même temps des efforts pour invoquer le très saint nom de Jésus, il remua un peu les lèvres pour la dernière fois, et rendit son âme à son Créateur, avec une profonde tranquillité, entre deux et trois heures de la nuit. Ainsi Dieu lui accorda lagrâce qu'il avait tant demandée, qui était de mourir dans l'octave du très saint Sacrement, ou un jour de vendredi, en mémoire de la passion du Sauveur. Il mourut précisément au moment où l'octave finissait, et où commençait le vendredi, la nuit du 20 au 21 juin 1591, à l'âge de vingt-trois ans, trois mois, et onze jours. Ce fut également à cet âge que mourut saint Louis, fils de Charles II, roi de Sicile, qui fut religieux de l'ordre de Saint-François et ensuite évêque de Toulouse. Notre Louis, par ses vertus, ressembla beaucoup à ce saint.

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