‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 45 sur 63 · DE SON CORPS · texte numérisé non relu

DE SON CORPS

Les deux Pères qui assistèrent Louis à sa mort crurent avoir reçu du Seigneur une grande grâce; en effet, ils avaient eu la préférence sur tant d'autres qui souhaitaient de se trouver au passage de ce saint jeune homme. Peu avant sa mort, il les assura qu'il les recommanderait à Dieu tout le temps de leur vie. Ils en ressentirent bientôt les heureux effets. Le Père ministre se trouva dans une paix parfaite d'esprit et une sensible consolation, et le P. Guelfucci sentit dans ce moment une dévotion particulière, un grand regret d'avoir offensé Dieu, et un ardent désir de le mieux servir selon les conseils de Louis. Cette vive impression ne lui dura pas seulement quelques mois, mais des années, non pas toujours avec une vivacité pareille, mais selon les occasions plus ou moins importantes. Ce même Père souhaitant, par dévotion pour Louis, d'avoir quelque chose qui eût été à son usage, et n'osant cependant toucher à son corps, prit et conserva les liens de ses souliers, les plumes dont il se servait, et autres choses semblables. Les infirmiers, étant venus pour

laver le corps et l'accommoder avant de rhabiller, s'aperçurent, en le tirant du lit, en présence des deux Pères, qu'il tenait sur sa poitrine le crucifix en bronze, dont nous avons parlé, et que depuis trois jours il ne s'en était pas séparé. En le dépouillant, ils virent aussi qu'il avait aux genoux deux gros çalus causés par l'habitude qu'il avait dès l'enfance de faire toutes ses prières à genoux. Quelques-uns, par dévotion, coupèrent des parcelles de ces calus, et les conservèrent comme autant de reliques. Un des infirmiers, à la sollicitation de quelquesuns qui l'en priaient, voulut couper de la chair, mais il se trompa et ne coupa que de la peau, qui, appliquée à un malade, le guérit.

A peine Louis eut-il expiré, que plusieurs de ses plus intimes amis, avertis par un des Pères que notre ange avait pris son vol vers le ciel, se levèrent à l'instant pleins de ferveur, et accoururent pour se recommander à sa protection, certains qu'il était arrivé au port du salut. Plusieurs firent alors pour lui les prières qu'il leur avait demandées par amitié avant sa mort. Le matin suivant,' 21 juin, à peine eut-on donné le signal pour se lever, que l'infirmerie où était le corps ne pouvait plus contenir la foule qui s'y rendit. On priait pour lui, mais on se recommandait encore plus à lui; plusieurs se jetèrent sur ses souliers, sur une camisole et autres habillements à son usage. Enfin l'on porta le corps dans la chapelle domestique. Plusieurs de ses Frères, surmontant l'horreur qu'on a communément de toucher un mort, s'approchaient de la bière, baisaient par dévotion le défunt, et ne se lassaient pas de l'appeler saint. Toutes les messes qui se dirent ce jour-là au collège et dans les autres maisons de la Compagnie à Rome furent célébrées pour lui, quoique plusieurs ne lui en appliquassent

le fruit que pour se conformer à la coutume, bien persuadés qu'il n'en avait pas besoin.

Pour bien comprendre quelle sensation causa dans tout le collège la mort de Louis, il faudrait s'y être trouvé présent. On ne s'entretenait que de ses vertus et de sa sainteté ; chacun rapportait ce qu'il en avait vu. Mais le cœur en disait plus que les paroles, au souvenir de la perle précieuse qu'on avait perdue.

Le soir, sur les six heures, avant de dire l'office, on transporta le corps de la chapelle domestique dans la grande salle, où les Pères et les Frères étaient assemblés. L'usage était de baiser la main aux prêtres seuls; mais, quoique Louis n'eût que les ordres mineurs, l'idée qu'on avait de sa sainteté porta tout le monde, même les prêtres, à lui baiser la main. Après ce pieux témoignage d'estime, on porta processionnellement son corps à l'église de VAnnunziata du collège, où, selon la coutume, on psalmodia l'office des morts. Après l'office, il y eut un si grand concours d'étudiants et d'autres personnes qui s'approchaient du corps pour l'honorer et en prendre quelques reliques, que, les Pères ne pouvant maîtriser cette foule, on fut obligé de fermer les portes de l'église. Ce fut dans cette occasion qu'on lui coupa les habits, les cheveux, les ongles, et les deuxarticulations du petit doigt de la main droite. Parmi ceux qui se partagèrent ces reliques se trouvaient don François Dietricht, plus tard cardinal de la Sainte Église, Benoît et Philippe Gaetani, Jules Orsini, don Maximilien Pernstein, illustre Seigneur de Bohême, mort camérier secret du pape Clément VIII, qui s'empara d'un grand morceau de la soutane que j'ai vu dans ses mains.

Quand il fut question de mettre le corps dans la sépulture, les principaux Pères du collège, et parmi eux le P. Bellarmin, furent d'avis qu'il convenait de ne pas le confondre avec les

autres, mais de le déposer dans un sépulcre particulier; car en considération d'une si grande sainteté, Dieu ne manquerait pas de le glorifier d'autant plus aux yeux du monde qu'il s'était appliqué davantage à en être peu connu. Cependant, comme l'usage de la Compagnie était d'enterrer les morts sans cercueil, le recteur envoya le ministre prendre les ordres du Père Général, qui déclara qu'on devait le mettre dans un cercueil, et qu'il dispensait d'autant plus volontiers de l'usage commun, qu'il était persuadé de la sainteté singulière de ce jeune Frère. On peut juger par là quelle idée on avait de Louis, puisqu'on faisait pour lui une chose si extraordinaire en traitant déjà son corps comme une relique. Sa précieuse dépouille fut donc mise dans un cercueil fait exprès, et inhumée dans la chapelle du Crucifix, du côté gauche de l'église du collège.

Pendant plusieurs jours, on ne s'entretint pas d'autre chose que du saint jeune homme ; on le vénérait mort, n'ayant plus le bonheur de l'honorer vivant. Tous les jours, plusieurs se rendaient à son tombeau pour se recommander à sa protection Ils lui donnèrent cette preuve de confiance et de vénération tout le temps qu'ils restèrent à Rome. Le P. Antoine Valtrino, venu de Sicile, qui n'avait jamais vu Louis, conçut pour lui une telle dévotion à la lecture de mon livre, que, non content d'aller tous les jours prier à son tombeau, il cueillait dans le jardin des fleurs qu'il semait sur sa tombe. Personne, disait-il, ne mérite mieux cet hommage que celui qui a cultivé dans son cœur les fleurs de tant de vertus.

On laissa le corps de Louis pendant sept ans clans le cercueil dans lequel il avait été inhumé, c'est-à-dire jusqu'à l'année 1598. Dans la crainte cependant qu'on ne vînt dans la suite à confondre ses ossements avec les autres corps, ou parce qu'en

ce temps-là le Tibre débordé avait endommagé ce caveau, on retira, par ordre du Père Général Aquaviva, ces ossements du cercueil où ils étaient, pour les remettre dans une caisse plus petite, qu'on plaça dans la muraille le 22 juin 1598. C'est à cette occasion que l'on prit des reliques de Louis qui furent envoyées dans plusieurs villes d'Italie, en Pologne et jusqu'aux Indes.

Je n'omettrai pas de dire qu'on trouva alors le squelette dans cette attitude modeste et la tète un peu inclinée, tel que Louis se montrait durant sa vie, spectacle qui émut profondément tous les témoins.

Comme le Seigneur avait déjà commencé à glorifier son serviteur par des miracles , le Père Général ordonna qu'on retirât ces précieux ossements du lieu où ils étaient, pour les placer dans un endroit plus décent, absolument séparé des autres. En exécution de cet ordre, le 8 juin 1602, on transporta secrètement dans la sacristie ces précieuses dépouilles, et le 1er juillet de la même année on les plaça dans une boîte de plomb qui fut mise sous le marchepied de l'autel de Saint-Sébastien, dans la même église. Quoiqu'on eût pris toutes sortes de précautions pour que cette translation fût secrète, et qu'on n'y eût admis que les personnes absolument nécessaires, il en transpira quelque chose dans le public, et bientôt la dévotion du peuple rendit célèbre le lieu où reposait ce précieux trésor.

Enfin le bruit de la sainteté de Louis se répandit de plus en plus dans toutes les parties du monde, et, les miracles se multipliant, le prince don François de Gonzague, frère du saint et marquis de Castiglione, alors ambassadeur de l'Empereur à Rome, jugea que le lieu où l'on avait mis ce trésor était trop étroit. Sur ses instances, le Père Général fit exhumer de nouveau ces saintes reliques. On ouvrit la caisse qui les renfer-

mait, et avec l'agrément des supérieurs, le prince François prit quelques parcelles pour lui et pour le duc de Mantoue. La tête, à la prière du même prince, fut donnée à l'église du collège de la Compagnie de Castiglione, où on la conserve avec une grande vénération. Le 13 mai 1605, tout le reste de son corps, porté par des prêtres et accompagné d'une grande quantité de lumières, fut transféré dans la chapelle de Notre-Dame de la même église de TAnnunziata, et placé dans le mur du côté de l'Évangile. On fit encore cette nouvelle translation les portes fermées; cependant le frère du saint s'y trouva avec son épouse et quelques autres seigneurs; le concours y fut même si grand, que plusieurs prêtres y furent longtemps occupés à faire baiser la châsse qui renfermait les reliques de Louis, et à faire toucher les chapelets et autres objets de dévotion , avant qu'on pût placer ce dépôt sacré au lieu qui lui était destiné.

Les précieuses dépouilles de Louis reposèrent dans cette chapelle pendant une quinzaine d'années. On mit son image et plusieurs ex-voto alentour; une lampe y était toujours allumée. Enfin l'année 1620, le 15 juin, les reliques de Louis furent transportées dans la chapelle construite exprès pour lui , comme on le verra plus loin.

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