CHAPITRE Ier
COMMENT LOUIS FUT TENU POUR UN SAINT AUSSITÔT APRÈS SA BIENHEUREUSE MORT (1).
Louis avait mené une vie presque entièrement cachée ; il n'avait rempli aucun de ces ministères extérieurs qui auraient pu mettre sa sainteté en vue, et néanmoins, au lendemain de sa mort, Dieu voulut que le doux parfum de ses vertus héroïques se répandit de toute part.
La pieuse marquise, sa mère, ne tarda pas à recevoir de nombreux témoignages de la haute estime où Ton tenait son bienaimé fils. Le P. Claude Aquaviva, général de la Compagnie, qui connaissait si bien le saint jeune homme, écrivait : « Votre Excellence a désormais un cher et fidèle intercesseur dans le ciel où cette âme bénie, on peut le croire, est déjà entrée ». Et ce n'était point là un de ces compliments de condoléance qu'on prodigue dans le monde, mais l'affirmation sincère de
(1) Ici s'achève le touchant récit du P. Cepari. Ce qui suit est emprunté à la troisième et quatrième partie de l'édition romaine (1862) et au travail si consciencieux du P.Conrad JanniiiK- hollandiste , inséré dans les Acta Sanctorum (t. IVjunii).
ce qu'il pensait. D'ailleurs la preuve en est dans un autre écrit du même Père, daté du 11 juillet 1603. En autorisant l'impression de la Vie du Bienheureux écrite par le P. Cepari : « Nous donnons cette permission d'autant plus volontiers, dit-il, que nous savons d'information certaine et par nousmême que ce saint jeune homme a été le modèle de toutes les vertus. Objet de l'édification universelle clans le monde, idéal de la perfection dans la vie religieuse : tel il s'est montré à tous ceux qui, l'ayant particulièrement connu, ont constaté les complaisances que Notre-Seigneur Dieu prenait en cette âme et les dons célestes dont il l'avait enrichie; tel il a persévéré jusqu'à l'heure où, passant de la terre au ciel, il a commencé de jouir, nous le croyons fermement, de la gloire éternelle ».
La même conviction est exprimée dans les lettres du Recteur du Collège romain, du cardinal Scipion deGonzague, du cardinal délia Rovere. « Jeudi soir, dit ce dernier, a passé à une vie meilleure notre bon Frère Louis. Il laisse après lui, avec de vifs regrets, une telle renommée de vertu, que les Pères ont, de sa mort, autant d'admiration que de douleur et qu'ils espèrent fermement qu'il est au ciel. Consolez-vous, Madame, persuadée qu'il intercède pour vous auprès de Dieu pour maintenir la paix entre ses frères et la félicité de sa maison. Oui, consolez-vous, en songeant que vous avez un fils au ciel, d'où, je l'espère, il voudra bien nous aider de ses prières ».
Thomas Mancini, secrétaire du cardinal délia Rovere, dans une lettre écrite à la marquise , signale quelques particularités qui marquèrent les obsèques du Bienheureux... « Le vendredi soir, 21 juin, il aétéenseveli dans la chapelle deYAnnun-
Bas-relief de la chapelle de saint Louis dans l'église de Saint-Ignace, du Collège romain, par le sculpteur français Legros.
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ziata, au Gesù. Je m'y trouvais. Non seulement les Pères y gardent sa dépouille mortelle comme un trésor, mais le peuple s'est empressé de couper ses vêtements pour avoir de ses reliques. Aujourd'hui, samedi 22, on me dit que maints seigneurs font de grandes instances pour avoir quelque chose de lui ».
Éléonore d'Autriche, duchesse de Mantoue, à la nouvelle de la mort de Louis, qu'elle avait bien connu dans le monde, s'écria : « C'était un saint; il est mort en saint! » Elle avait déjà prédit, à sa naissance, qu'il serait le premier saint de la maison de Gonzague.
La mort de Louis réveilla le souvenir de ses sublimes vertus dans toutes les autres cours d'Italie, à Florence comme à Ferrare, à Turin comme à Parme. Partout on l'invoquait déjà comme un Bienheureux du ciel. Le duc Ranuzio Farnèse qui avait connu Gonzague à Mantoue, puis à Parme, disait à cette nouvelle : « Pour moi je crois fermement qu'il jouit de la gloire céleste ». La révérende mère Maura Lucenia, sœur de ce prince, religieuse professe et abbesse de Saint-Alexandre à Parme, déclara qu'elle avait été délivrée de violents maux de tête, pour avoir invoqué Louis comme un saint. D'ailleurs elle l'avait toujours vénéré, du jour où, à Mantoue, elle avait entendu, toute enfant, la comtesse Laure de Gonzague, comtesse Martinenga, lui dire, en lui montrant le jeune Louis âgé de treize ans : « Ce petit garçon, tout petit qu'il est, n'en mène pas moins une vie très sainte ». Et la jeune princesse ne cessait plus d'avoir les yeux sur lui, se sentant à sa vue embrasée de ferveur.
Presque tous les princes de la chrétienté témoignèrent de la même estime. L'empereur Rodolphe II, qui avait autorisé l'abdication de Louis, célébrait le bel exemple d'un religieux
détachement dans un jeune homme , né prince du saint empire et allié à la famille impériale. Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie, louait le mépris des vanités mondaines chez ce bienheureux adolescent qui s'était montré à sa cour modestement ■ vêtu, mais paré de toutes les vertus d'un saint. Marie de Médicis, reine de France, s'honorait d'avoir contemplé son innocence angélique à la cour paternelle, quand il parut à Florence tout enfant. Philippe III, roi catholique,' écrivait à son tour : « La grande dévotion que j'ai pour lui, le séjour qu'il a fait à ma cour durant ses premières années me font désirer qu'on reconnaisse dignement ses mérites pour la plus grande gloire de Xotre-Seigneur et la consolation des fidèles qui ont le bonheur de le connaître ». Enfin l'infante Marguerite d'Autriche, sœur du même empereur, religieuse Clarisse au royal monastère de Madrid, répétait encore ce qu'elle avait déjà dit au prince François de Gonzague, frère du Bienheureux, que, lorsque sa mère l'impératrice vint en Espagne, non seulement Sa Majesté, mais toute sa cour regardait Louis comme un petit saint.
Ajoutons à tous ces témoignages celui du cardinal Bellarmin. On ne saurait dire l'estime de ce grand homme pour Louis. Elle était si grande que, tandis qu'il habitait au Collège romain, il dit maintes fois : « Puisque Louis est ici, la maison n'a rien à craindre ». Adressant une exhortation à toute la communauté, clans l'église du même collège, à la gloire du Bienheureux, il racontait ceci entre autres choses : « En donnant à Louis les exercices spirituels de saint Ignace, je découvris en lui une telle abondance de lumières que cet enfant m'apprit, à moi vieillard, l'art de méditer». Magnifique éloge, pour qui sait, par la lecture de sa vie et de ses pieux ouvrages, com-
bien l'âme de ce grand homme était éclairée des rayons divins! Devenu cardinal, il visitait, à chaque anniversaire, non seulement le tombeau de Louis, mais la chambre d'où il s'était envolé au ciel. La joie lui faisait alors verser de douces larmes au souvenir des derniers embrassements de son cher fils et des entretiens suprêmes qu'il avait eus avec lui. Il ne lui parut pas convenable que cette chambre fût occupée par d'autres malades et il obtint des supérieurs qu'elle restât vide jusqu'à ce que Dieu eût glorifié son serviteur. Il eut bientôt à s'en réjouir et le ciel intervint lui-même pour approuver son zèle. A diverses reprises ce lieu béni retentit de suaves mélodies, entendues d'un grand nombre sans qu'on pût découvrir d'où elles venaient. On crut que les Anges voulaient consacrer par leurs chants ce coin de terre où leur frère bien-aimé avait laissé sa dépouille mortelle.
Quand l'Église décerna à Louis de Gonzague les honneurs des Bienheureux, le cardinal fit convertir cette chambre en chapelle, l'embellit de divers ornements et voulut qu'on peignît sur les murs les principales actions de cette admirable vie. Dans la suite, cette chapelle fit place à l'église du Collège romain dédiée à saint Ignace (1). Enfin, pour dernier témoignage, Bellarmin demanda d'être enseveli aux pieds de son cher fils. Dans son testament, il exposait ainsi son désir aux supérieurs de la Compagnie : « Quant au lieu de ma sépulture, je voudrais bien qu'on déposât mon corps aux pieds du Bienheureux Louis, naguère mon fils spirituel; toutefois qu'on le. mette où il plaira aux supérieurs ». Dieu voulut récompenser même
(1) On eut soin cependant d'eu perpétuer le souvenir. Dans la cliapene de saint Joseph, qui en occupe la place, on mit un tableau représentant Louis mourant, avec celte inscription : Ici furent autrefois la chambre et le tombeau du Bienheureux Louis.
ici-bas le mérite d'une obéissance qui allait au delà du tombeau; il permit que les restes du pieux cardinal prissent la place occupée jusque-là par le saint patriarche Ignace.
Prié par le P. Virgile Cepari de déclarer ce qu'il savait de celui qu'il avait si intimement connu, le Vénérable Bellarmin répondit par une lettre de sa main, datée du palais du Vatican où il habitait alors. La voici :
« Mon très Révérend Père,
« Je satisfais volontiers à tout ce que Votre Révérence demande de moi; car il est, ce me semble, de la gloire de Dieu Notre-Seigneur, que Ton sache les dons accordés par Sa Divine Majesté à ses serviteurs. J'ai confessé longtemps notre cher et très saint Louis de Gonzague; j'ai même entendu une fois la confession générale de toute sa vie. Il servait ma inesse et aimait à converser fréquemment avec moi des choses de Dieu. D'après ses confessions, d'après ses entretiens, je crois pouvoir affirmer en toute vérité ce qui suit. Premièrement, il n'a jamais commis de péché mortel. Je tiens pour certain qu'il en fut ainsi à partir de sa sixième année jusqu'à sa mort. Quant aux six premières années durant lesquelles il n'avait pas cette connaissance de Dieu qu'il possédait plus tard, je le conjecture avec d'autant plus de fondement qu'il n'est pas vraisemblable qu'il ait péché mortellement dans son enfanpe, lui surtout que Dieu prédestinait à une si grande pureté. Deuxièmement, depuis la septième année de sa vie, époque à la laquelle, ainsi qu'il me le disait, il se convertit du monde à Dieu, il a mené une vie parfaite. Troisièmement, il n'a jamais senti l'aiguillon charnel. Quatrièmement, dans l'oraison,
durant laquelle il se tenait le plus souvent agenouillé à terre et sans appui, il n'a pas d'ordinaire souffert de distractions. Cinquièmement, il a été un miroir d'obéissance, d'humilité, de mortification, d'abstinence, de prudence, de dévotion et de pureté. Dans les derniers temps de sa vie, il éprouva une fois , pendant la nuit, une si extrême consolation à se représenter la gloire des bienheureux, que toute cette nuit lui semblait avoir passé comme un quart d'heure (1). En ce même temps, le P. Louis Corbinelli étant mort, je l'interrogeai sur le sort de cette âme. Il me répondit avec une grande assurance : « Elle a seulement passé par le purgatoire ». Alors, considérant son caractère, sachant combien il était circonspect dans son langage et réservé dans l'affirmation des choses douteuses, je tins pour certain qu'il avait su cela par révélation divine. Toutefois je ne voulus pas pousser plus loin, pour ne pas lui donner occasion de vaine gloire. Je pourrais dire beaucoup d'autres choses que je tais, n'étant pas sûr de m'en bien souvenir. En somme, je crois qu'il est entré tout droit dans la gloire des bienheureux, et j'ai toujours eu scrupule de prier pour cette âme, craignant de faire injure à Dieu dont j'avais vu agir en lui la grâce. Au contraire, je n'ai jamais hésité à me recommander à ses prières, dans lesquelles j'ai grande confiance. Que Votre Révérence prie pour moi.
Au palais apostolique, le i~ octobre IG01.
De Votre Révérence
le frère très affectionné en Jésus-Christ,
Robert, cardinal Bellarmin.
(1) « 11 me demanda si je croyais que quelques-uns allaient tout droit en paradis. Je lui répondis affirmativement et que je croyais (ju'il serait un de ceux-là ».
(Apostille du cardinal Bellarmin.)
NVENIT VENEM ENDIDUM
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