‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 10 sur 59 · I. — Le trouvère Garnier de Pont Sainte-Maxence ; sa vie · texte numérisé non relu

I. — Le trouvère Garnier de Pont Sainte-Maxence ; sa vie

ses opinions.

Aucun des manuscrits du poème de « saint Thomas le martir » ne fournit le moindre renseignement sur la vie de Garnier. Pour trouver quelques indices, il faut glaner dans son ouvrage les rares allusions personnelles qu'il se permet. C'est ce qu'ont fait MM. Victor Le Clerc (1) et Le Roux de Lincj (2) dans les notices qu'ils ont publiées.

• Des deux éditeurs du poème, Immanuel Bekker et C. Hippeau, le premier n'a pas joint de préface au texte roman qu'il a mis au jour, et les recherches faites par le second n'apportent à la discussion aucun élément nouveau.

Il est bien difficile, en effet, de faire la lumière là où manquent les documents; aussi M. Albert Mebes, dans sa dissertation (3) sur Garnier, présentée en 1876 à l'Université de Breslau pour l'obtention du grade de docteur en philosophie, n'a-t-il même pas essayé une esquisse de la vie de Garnier.

Nous n'imiterons pas sa réserve, nous contentant toutefois de résumer, aussi brièvement que possible, les observations de nos devanciers et de mettre en relief ce qui, dans le poème, peut donner

(1) Histoire littéraire, tome XXIII, p. 5^68 ss.

(2) Bibliothèque de l'École des Chartes, Ire série, IV, p. 203-211

(3) Breslau a876).

une idée du caractère, des opinions et de la sincérité de notre auteur.

Garnier est né à Pont-Sainte-Maxence, c'est lui qui le déclare :

Guernes 11 clers , de Punt de Saint Mesence nez.

(5782, fon8a27)(l); et plus loin :

Garniers li clers del Punt fine ci sun sermun.

(5811, fol 83 al.)

Pont-Sainte-Maxence, à la limite de la Picardie, dans l'Oise, a presque constamment fait partie de l'Ile-de-France, dont le langage jouissait déjà d'une prépondérance marquée. Garnier constate avec orgueil sa qualité de Français :

Mis languages est buens, car en France fui nez. (5820.)

De même que tous les trouvères, notre poète a l'amour des voyages. S'il ne va pas, comme la plupart d'entre eux, de château en château, il va d'abbaye en abbaye, chemine tantôt à pied et misérable, tantôt à cheval, bien pourvu d'or, d'argent et de vêtements par la générosité de ses hôtes. Comme Froissart, il parcourt des pays divers et se plait partout :

Se nuls me dit : Garniers, u vas ?

Tuz li munz est miens envirun . (5863 . )

On le trouve en Normandie lorsque Becket, chancelier d'Angleterre, combattait en personne à la tête des soldats du roi Henri II :

Et jol vi sor François plusur feiz chevauchier. (359).

Il serait injuste de faire à Garnier un crime de son peu de patriotisme. Ce sentiment était à peine éclos au XII° siècle : on était loin encore de Tannée 1214, où la victoire de Bouvines devait réveiller dans le pays l'esprit national. Partout où se parlait la langue d'oïl,

(1) Toute citation, dans la suite de celte étude, est accompagnée de deux indications : l'une en chiffres, reportant à l'édition Hippeau (ms. de Paris); l'autre, sous la mention fol — , reportant à l'édition Bekker (ms. de Wolfenbûttel). Quand l'une des indications manque, il faut en conclure que le passage n'existe pas dans l'édition correspondante.

qu'il fût en France, en Picardie ou en Normandie, Garnier pouvait se considérer et se considérait en effet comme chez lui ; c'est ainsi que l'on s'explique le long séjour qu'il fit en Angleterre. Ce qui l'y avait retenu, ce n'était pas seulement le désir d'obtenir des renseignements précis sur les événements qui faisaient le sujet de son poème; c'était aussi la communauté d'idées et de langage avec les moines normands établis dans la contrée. Au milieu de ce clergé exotique implanté par la conquête sur la terre anglaise, il retrouvait presque des compatriotes. Les portes des abbayes s'ouvraient pour lui comme sur le continent ; il y était d'autant mieux reçu, qu'il travaillait à une œuvre qui plaisait au clergé inférieur. Souvent, en retour des vers qu'il lisait, il recevait de riches récompenses : comment se serait-il cru à l'étranger ?

Cependant il laisse percer une inclination secrète pour la royauté française, surtout pour la personne de Louis VIL Peut-être cette sympathie n'est-elle pas entièrement désintéressée : Louis VII, nous l'avons déjà dit, était fort pieux, et son respect pour tout ce qui concernait l'Eglise contrastait singulièrement avec les allures autoritaires de Henri IL Défenseur passionné des privilèges ecclésiastiques, Garnier admire en Louis le protecteur du clergé, comme il s'indigne avec véhémence des attentats du roi d'Angleterre.

Il en résulte que son impartialité n'est pas à l'abri de tout soupçon. Mais cette question mérite un examen approfondi.

Sous l'impression des circonstances qui avaient précédé et accompagné la mort de Becket, et qui avaient eu en France un immense retentissement, il avait composé un récit qui, écrit loin du théâtre des événements, lui parut à lui-même, quand il fut mieux informé, incomplet et inexact :

Primes treitai de joie e su vent i menti. (l^^j-

Alors il se rendit en Angleterre, deux ans après le meurtre. Au bruit des miracles accomplis sur la tombe du primat accouraient une foule de pèlerins qui se transmettaient de bouche en bouche des détails circonstanciés sur la vie de Becket et sur sa querelle avec Henri II :

Tuz li munz curt à lui, e evesque e abbé,

E gentil e vilain, li prince e li chasé. . . (66 ss).

Bien reçu par l'abbesse, sœur de l'archevêque, et dans les couvents (1), il put contrôler les versions diverses qui couraient dans le public, et s'attacha scrupuleusement à ne dire que ce qui lui serait attesté par les personnes qui avaient ou fréquenté Becket ou vécu dans son intimité ; de là le dédain qu'il afifecte pour les autres relations puisées à des sources moins autorisées :

Tuit cil autre roman, c' un ad fet del martir,

Clerc u lai, muine u dame, mult les oï mentir ;

Ne le veir ne le plein ne les oï furnir ;

Mes ci porrez le veir e tut le plein oïr ;

N'istrai de vérité, pur perdre u pur mûrir. 161-165.

Voilà certes une belle déclaration, et le respect de la vérité ne pouvait être poussé plus loin ; mais des scribes infidèles lui avaient dérobé son premier poème défectueux et mensonger ; il s'en plaint en ces termes :

Mes cel premier roman m'unt escrivein emblé,

Ainceis ke jo l'eusse parfet e amendé,

E Tamer e le duz adulci e tempré 151 ss.

Commencé la seconde année qui suivit la mort de Becket, son second poème ne fut achevé que deux ans plus tard (1174). Il en fit souvent la lecture à la foule réunie autour du tombeau du primat, dans la crypte de l'église cathédrale :

E meinte feiz le list à la tumbe al barun.

Ci n'a mis un sul mot se la vérité nun (5813-5814.)

L'an secund que li sainz fu en l'iglise ocis,

Comenchai cest roman, e mult m'en entremis ;

Des privés saint Thomas la vérité apris ;

Meinte feiz en estai co que jo ainz écris,

Pur oster la mencunge, e al quart fin i mis. (5821-5825.)

Les renseignements dont il s'entoure, le temps que lui a coûté la composition de son œuvre et les diverses corrections qu'il y fit sont autant de garanties d'authenticité et de sincérité. Il en résulte qu'il n'altère ni ne travestit sciemment les faits ; toutefois, comme il porte

(1) V. 5836 ss. et 5866-58^.

à TEglise un amour que, sans lui faire tort, on peut qualifier d'intéressé, il est bon de se méfier des jugements qu'il porte et de la part de responsabilité qu'il assigne à chacun des acteurs de cette lutte mémorable. Il est quelque peu égoïste, et surtout n'est pas exempt de préjugés de caste : s'il désire que le pouvoir reste aux mains du clergé, c'est moins pour des considérations d'humanité que parce qu'il est clerc lui-même ; il se préoccupe médiocrement du sort du peuple et se soucie moins encore d^étendre aux laïques le bénéfice de clergie. Ce n'est point un de ces hommes qui devancent leur temps ; ses idées et ses vues sont étroites comme celles de tous ses contemporains ; mais il n'en est que plus intéressant à consulter.

Est-il besoin d'ajouter qu'il est un admirateur exclusif de Becket, et que toutes ses sympathies sont pour lui dans la résistance opposée à Henri II?

Bien est apparisant, sainz Thomas aveit droit, Ke pur les clers suspris einsi se conbateit. 61-62.

A plusieurs reprises il exhale son indignation contre les mesures par lesquelles le roi restreignait les libertés cléricales. Il fait des Constitutions de Clarendon un commentaire passionné ; aussi peu équitable que Becket, il réprouve l'article qui enlève aux clercs jugés indignes par les tribunaux ecclésiastiques le bénéfice de clergie (1), et apostrophe avec énergie les prélats qui laissent amoindnr les droits de l'Eglise (2).

Il a un penchant naturel pour le sermon : ainsi, après avoir raconté comment l'archevêque parvint à obtenir du pape le pallium sans payer de redevance, il fait une longue digression sur la puissance de Dieu, qui change à son gré les cœurs, qui connaît d'avance les réprouvés et les élus, sans refuser à chacun la liberté de choisir entre le bien et le mal (3).

Plus loin (4), il établit les droits respectifs du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et ne manque pas de subordonner le premier

(1) V. 23î»-2500 (fol. 50 a 21 — 22 b 30).

(2) V. 1181-1200 (fol. 2 b 21 — 3 a 10).

v4) V. 272&-2770 (fol. 2Tf a 11 — 2Tf b 25).

— beau second, flnfin, comme complément à la réponse de Becket à l'Eglise d'Angleterre, il ajoute quelques réflexions tendant à prouver que les coutumes établies par les rois sont variables et non obligatoires (1).

Garnier est donc un partisan systématique de Becket. U est pourtant une circonstance où son affection pour le primat est soumise à une singulière épreuve : l'archevêque^ à peine nommé, change sa manière de vivre, mais n'adopte qu'avec une sorte de répugnance le costume religieux. Les moines lui en font des reproches, et il finit par céder, en partie du moins ; mais sa résistance pèse au poète ; peu s'en faut que, sous forme de sermon, il ne fasse la leçon au prélat (2).

Nous en avons assez dit pour montrer que Garnier est partial, sinon dans le récit des événements, du moins dans l'exposé de leurs causes et de leurs conséquences et dans la distribution des responsabilités. Jouissant des privilèges qui mettaient les clercs à l'abri de la justice séculière, comment n'aurait-il pas été pour les prélats contre les rois? « Lorsque, dans ses voyages, il arrivait à quelque abbaye gouvernée par des officiers royaux en vertu du droit de régale, il ne trouvait plus, comme autrefois, cette hospitalité prévenante et inépuisable que lui donnaient les moines, et le portier ne manquait pas de réconduire, sous prétexte que tous les revenus étaient au roi, et qu'on ne laissait à ceux qui restaient que juste pour se nourrir, eux et leurs cuisiniers, leurs sergents, leurs écuyers, leurs garçons ou varlets » (3). Ces souvenirs personnels sont intéressants à noter :

Jo ving en pluisurs lius que li reis out saisiz : N'i esteit nuls des hostes ne povres recuilliz. Jo fui defors la porte del portier escundiz.

Carité n'i fu pas, co entendi à ses diz ; .

Li reis prist tut fors tant que li lius ert furniz. Muine e cou e sergant, escuier e garcun, Chascuns aveit sun pain e droite livreisun :

Kar li serjant le rei erent en la maisun.

(1) V. 3491-3535 (fol. 39 b 26 — 40 b 10).

(3) HièU littéraire^ tome XXIII, article Garnier.

Qui al partir la mistrent en tel destructiun, N'i tro visiez d'estor nis le menur chapun.

(2436-2445, fol 22 a 1-10.)

Aussi sent-il le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ceux qui Tont hébergé et chargé de présents. La joie naïve avec laquelle il étale les aumônes qu'il a reçues de la sœur de Becket prouve qu'il n'est pas plus délicat que les trouvères de son temps :

L'abesse suer saint Thomas,

Pur s'onur e pur le barun,

M'a dune palefrei e dras

E les dames m'unt fet tut gras,

Chascune d'eles, de sun dun

Œde, li buens priurs de Sainte Ternité,

Li covenz des seignurs, Dex lur sache buen gré !

M'unt fet mult granz sueurs, de lur sovent dune

(5836 ss).

On pourrait encore lui reprocher une dévotion puérile, une piété peu éclairée, une crédulité excessive, surtout lorsqu'il rapporte les songes de la mère de Becket et de Becket lui-même ; mais ces défauts n'ont qu'une importance fort secondaire et ils n'amoindrissent en rien le caractère distinctif de Garnier, la sincérité. Sa partialité môme est une preuve de hardiesse et de courage. Combien d'autres pensaient comme lui, mais n'osaient produire au jour leurs opinions !

Ajoutons qu'il n'est pas un adulateur servile de la puissance qu'il respecte le plus : ni les cardinaux ni le pape ne trouvent grâce devant lui lorsqu'ils abandonnent l'archevêque pour se soumettre à Henri II. Garnier n'est pas un de ces esprits vulgaires qui reculent devant les conséquences de leurs opinions ; les siennes sont fermes, réfléchies, impitoyables; aussi condamne-t-il sans rémission quiconque, laïque ou prélat, par faiblesse ou par ambition, a cédé aux exigences du roi ou transigé à prix d'argent avec le devoir.

Voilà quel fut Garnier au point de vue politique et religieux. Au point de vue littéraire, il n'est pas moins original, nous le verrons plus tard. Contentons-nous ici de noter qu'il est passablement instruit pour son siècle ; il possède toute l'Écriture, il traduit du latin

plusieurs lettres de Becket et des documents officiels ; il a quelque teinte de l'antiquité. Il est curieux de le voir railler les prélats anglais qui parlaient à Sens contre l'archevêque et s'exprimaient d'une manière assez incorrecte :

Alquant diseient bien, pluisur diseient mal ; Li alquant en latin, tel bien, tel anomal, Tel ki fist personel du verbe impersonal ; Singuler e plurel aveit tut par igal.

(2202-2205, fol. 18 b 12-15).

Cette manie de puriste n'est pas ce qu'il y a de moins extraordinaire chez un trouvère du XII° siècle. Il se croit bien supérieur à ses rivaux :

Aine mes mieldre romanz ne fu fez ne trouvez.

A-t-il cette supériorité qu'il s'attribue? C'est une question qui sera examinée ultérieurement. Pour le moment, il s'agit de déterminer dans quelle mesure, avec les qualités et les défauts que nous lui connaissons, Garnier est historien, et quel degré de confiance il mérite. Donnons d'abord, par une analyse succincte, une idée de son poème et de la manière dont il a coordonné les faits déjà connus de nous.

IL — Analyse du poème.

Le poème de saint Thomas n'est pas uniquement une narration historique des événements dont Becket et Henri II sont les héros ; c'est plutôt une exposition critique de la vie et des actes du célèbre prélat, une appréciation de sa conduite et des persécutions auxquelles il a été en butte. La personnalité de l'auteur ressort vivement dans ce tableau, où le récit est à chaque instant coupé par des réflexions, des sermons, des admonestations ou protestations énergiques.

1) — 1-165. — Dès les premiers vers on reconnaît un puriste, un amateur du beau langage, pénétré de l'importance du style dans un ouvrage :

— hl —

Tuit li fisicien ne sunt ades buen mire ;

Tuit clerc ne sevent pas bien chanter ne bien lire ;

Asquanz des truveûrs faillent tost à bien dire ;

Se nulz volt contruver e tretier e escrire, De bien dire se paint, ke nuls n'en puisse rire. (l-*ï-)

Il veut qu'une œuvre soit morale :

Del bien amende l'un, e nuls huem n'en empire. (10.)

C'est pour l'édification de ses lecteurs qu'il entreprend de chanter la vie de saint Thomas et qu'il leur propose l'exemple d'un homme saint et grand. Au surplus, il ne dissimule pas son amour pour l'Église, pour la défense de laquelle Becket a souffert le martyre :

Mult par fu sainte iglise en cels tens defulée,

E del conseil le rei à grant tort démenée ;

Deus en seit merciez, ki l'avait regardée !

Par saint Thomas serra trestute relevée,

Ke en sufri de mort, de sun gré, la colée. (31 ss.)

Ce préambule tout entier (1-165) est un sermon où l'auteur défend la mémoire de son héros.

Il rappelle brièvement les miracles que des milliers de témoinâ ont constatés sur sa tombe ; il lance l'anathème contre les rois et les grands, ennemis de Thomas pendant sa vie. Avec une joie toute plébéienne, il se plaît à proclamer l'égalité des hommes devant Dieu, qui juge chacun selon ses œuvres :

Les reis n'eslit pas Deus, ne ne koisit ne prend.

Ne les ducs ne les hautes persones ensement .

Mes chascun qui Dieu crient et qui vit leùment,

U il seit de haut liu, u seit de basse gent,

Deus le munte e eshauce, s'a lui servir entent. (86-90.)

Puis il se demande par quelle aberration d'esprit Becket fut exposé à la haine des hommes, et il avertit les ennemis du prélat que les grandeurs humaines ne les préserveront pas de la vengeance de Dieu.

Il termine par quelques détails sur la composition de son poème, et, après avoir déclaré fièrement que, dût-il mourir, il sera esclave de la vérité, il aborde la vie de son héros.

II) — 166-480. — Le récit de l'enfance et des premières études de

Becket ne présente rien de saillant : comme les biographes latins, Garnier raconte sérieusement les songes de la mère avant la naissance de Tenfant. Sa principale préoccupation est de montrer que Dieu réserve à de grandes destinées le ûls de Mathilde et de Gilbert :

Mulz poples, fist li il, cist eirs guvernera. (1*74.)

La place de Thomas est marquée dans le monde ; aussi, malgré le danger qu'il court dans la rivière où il est tombé, réussira-t-il à s'en tirer :

Kar Deus le volt pur co guarder e guarantir,

Ke il deveit par lui si granz biens accumplir. (226-221.)

Introduit près de Thibaut, archevêque de Canterbury, et devenu archidiacre, Becket ne rompt pas avec le monde et continue la vie dissipée qu'il a menée jusqu'alors :

Chiens e oiseausama e dedut seculer. (2*71.)

Le poète ne dissimule pas ces goûts profanes du futur primat, bien différent en cela de la plupart des biographes, qui croiraient faire tort à sa mémoire en racontant ses faiblesses ou ses erreurs, n est vrai qu'il saisit aussi avec empressement l'occasion de mettre en relief la chasteté du chancelier au milieu d'une cour légère. Plus hardi que beaucoup d'autres, il raconte l'aventure de Becket avec la maîtresse du roi. Du reste il ne s'attarde pas aux faits et gestes du chancelier et arrive assez rapidement à son élévation à la primatie de Canterbury.

Pour rester fidèle à la vérité, il articule les griefe de Gilbert Foliot contre la nomination de Thomas :

Kar de seinte iglise ad persecuturs esté,

Co dit ; à mult grant tort avereit la digneté. (^464-465. )

On sait que Becket lui-même se jugeait peu digne d'un tel honneur :

(( N'est pas dignes, co dist, d'aveir si haut habit ;

Destruite ad seinte iglise, si l'ad mise en despit

E a despersunée ; à tort l'i unt eslit. »

Od lermes en requiert e delei e respit. (461-4'70.)

L'archevêque Roger, qui était loin de se douter que Becket réaliserait si bien ses paroles, se charge de Texcuser et de tracer la conduite du nouveau prélat :

Fiz, si serras, co dit l'evesques de Wincestre :

Se pur vers as esté el sorvise terrestre,

Mielz e plus volontiers serf le seignur celestre.

Tu fus lus as oeilles ; or seies pastre e prestre.

De Saul persecutur. Pois serras e deiz estre. (471-475).

En effet, à peine Becket est-il sacré archevêque de Canterbury, que son attitude éveille les craintes du roi Henri. Celui-ci n'avait pas un seul instant songé qu'il lui faudrait compter un jour avec le caractère inflexible de son ancien confident ; aussi, comme si la lur mière s'était faite tout à coup dans son esprit, il devient inquiet et soupçonneux ; lui qui s'était montré si impatient de voir arriver Thomas à la primatie, il semble maintenant regretter sa précipitation.

III) — 481-755. — Avant d'en venir au récit de la lutte, l'auteur expose comment, à peine installé, l'archevêque change brusquement sa manière de vivre. Becket ne quitte pas aussi facilement, nous Tavons vu, le vêtement séculier, pour l'habit monacal ; il répond même par le rire aux observations des moines :

Quant l'arcevesque Tout, un ris lui ad getté. (531.)

Garnier est évidemment scandalisé ; néanmoins il se tire avec assez d'habileté de ce passage délicat : si l'archevêque résiste, ce n'est pas qull faille révoquer en doute sa sincérité, c'est qu'il est peu soucieux de l'extérieur :

Trop grant religïun ne volt defors mustrer. (626.)

Finalement Becket se résigne à adopter un costume en partie régulier, en partie séculier.

Cette anecdote n'a pas grande importance dans la vie du primat, mais le développement que Garnier lui donne indique à la fois ses sentiments personnels et la source où il a puisé ces renseignements : qui a pu garder le souvenir vivant de ce fait sans portée, sinon les moines qui avaient dû luttei* contre Becket?

Il est temps d'arriver à la mésintelligence entre l'archevêque et

Henri. On ne voit pas bien, dans le poème, comment est attaquée la question des immunités du clergé ; il règne à ce sujet une sorte de confusion. Henri a-t-il essayé de sonder les dispositions du primat? On l'ignore ; toujours est-il qu'il sait bientôt à quoi s'en tenir, et paraît, dès le début, disposé à se porter aux dernières extrémités :

Mes les ordenez Deu manace à detrenchier. (552).

Becket, de son côté,

Ne crient encontre Deu manace ne prisun. (550) .

Pourtant il cède aux instances des évoques et des barons et promet d'observer les coutumes (1).

En ce moment, l'action subit un temps d'arrêt. Garnier revient, il serait difficile de dire pourquoi, sur la question du costume; il relate les démarches de Becket pour obtenir du pape le pallium sans payer de redevance; puis, dans une digression assez longue et médiocrement opportune, il admire la puissance de Dieu, qui change à son gré les cœurs, qui connaît d'avance les réprouvés et les élus, mais laisse à chacun le pouvoir de se perdre ou de se sauver (2).

Ici finit ce que Ton pourrait appeler la première partie du poème.

L'auteur nous a fait connaître les défauts et les qualités de son héros ; il n'a pas dissimulé ses faiblesses et a fait pressentir son indomptable fermeté ; maintenant la lutte commence et nous allons voir à l'œuvre deux adversaires redoutables.

IV) — 776-1370. — Passons rapidement sur les premières escarmouches. Becket vient de renvoyer au roi son anneau de chancelier. Henri, qui avait conservé une partie de ses illusions, a peine à comprendre cette détermination :

Par les oilz Deu fait il, nel voudra mais guarder ?

J'ai letres e cungié, fait il plenierement,

K'il puet estre arcevesques, chanceliers ensement. (790-792).

Mais il comprend bientôt que la résolution du primat est irrévocable :

N'a suingdemun service, fait li reis., bien le sent; (795).

et, de l'étonnement et du dépit, il passera bientôt à la haine.

Becket, sans doute effrayé delà colère du roi, se laisse vaincre une fois encore par les prières des évêques et promet d'observer les coutumes du roi Henri P^. Henri II, pour donner à cette soumission du primat une sanction officielle, convoque à Clarendon l'assemblée des évêques et des seigneurs du royaume. Interpellé par le roi, Thomas renouvelle sa promesse ; mais, quand on le somme d'apposer son sceau, il refuse, sous prétexte que jusqu'alors il n'avait été question que d'un consentement verbal.

Dès le vers 1021, les choses prennent une tournure fort grave : Becket, s'affermissant dans l'idée de la résistance, se punit d'avoir un moment faibli devant le roi :

Pur co qu'ils out einsi erré, se suspendié ;

Ne chanta très k'ilout l'apostolie muncié. (1021-1022.)

Cependant le roi a obtenu du pape une légation. Il est vrai qu'elle est bien inoffensive, puisqu'elle ne lui permet pas de déposer le primat . Garnier constate avec une pointe d'ironie cette impuissance de Henri :

a "Veez, fait lur li reis, j^ai la legatiun, L'arcevesque puis mètre on grant confundeisun ! » Mais il ne puet li faire nul autre greveisun 1

La lutte s'engage : le roi, malgré l'archevêque, livre les clercs à la justice séculière (1). Il faut voir Garnier s'élever contre ce qu'il appelle une double condamnation et apporter un exemple tiré de l'Ecriture Sainte. Saisi d'une véritable indignation, il adresse une virulente apostrophe aux prélats qui trahissent ainsi l'Eglise, et fait une longue digression sur les immunités ecclésiastiques et sur la culpabilité de ceux qui j portent atteinte (2).

Les princes de l'Église ne trouvent pas grâce devant lui :

Ahi las e chaitif ! dites mei, que cremez?

Cremez vus que vus toilleli reis vos poestez? Par ma fei, nel fera, se tenir les osez I Vus n'estes pas evesque, lesulnun en portez !

(1181-1184, foUb 21-24.)

(1) 1096-1180, fol 1 a 26 — 2 b 20.

(2) 1184-1285, fol 2 b 21 — 4 b 5.

U les dénonce même au roi et lui conseille de se méfier d'eux :

Reis purpense tel mielz, ne creire lur conseil. Mult sunt faus li prélat que tu as pris al breil. Plus sunt fuiant del ros quant il est el tueil. Quant trichent lur seigneur, poi te serunt feeil. Ne te creire à la nuit, dune tei al soleil.

(1211-1215, fol 3 a 21-25.)

Puis il établit la différence entre la loi laïque et la loi religieuse. Que la loi civile soit impitoyable, il le conçoit ;

Mais la pitié de Deu ne volt nuit esluignier, Aniz volt que li fel vive, qu'il se puisse espurgier, E sun pechié guerpir e à Deu repairier.

(1303-1305, fol4b 23-25.)

C'est une sorte de plaidoyer contre la peine de mort. Il confirme sa déclaration par des exemples tirés de l'Écriture ; toutefois il se garde bien d'expliquer pourquoi cette difflérence de traitement en faveur du clergé : il est clerc et défend les intérêts de l'ordre sans se préoccuper outre mesure de l'égalité .

Quant à Thomas, lorsqu'il se voit abandonné de tous, il essaie de fuir ; mais les matelots, redoutant la colère du roi, le forcent à rentrer au port. Sa tentative ne fait qu'envenimer la haine de Henri II, qui convoque à Northampton une nouvelle assemblée.

V) — 1311-1960. — Ici commence la persécution de Becket. Seul contre le roi, les grands et les évêques, il tient tête à tous ses ennemis, et, lorsque sa vie est en danger, il prend le chemin de l'exil. C'est un drame complet, avec son exposition, ses péripéties et son dénoûment.

L'exposition, c'est le décret citant l'archevêque à la cour du roi, et portant que tout accusé pourra avoir recours à un tribunal supérieur. Jean, qui en a appelé de la cour du prélat à celle de Henri, obtient gain de cause : Becket paie 300 livres. Déplus, Henri exige que le primat rende compte de 30,000 livres sterl. dépensées par lui lorsqu'il était chancelier. La situation est critique ; les incidents se multiplient de plus en plus graves jusqu'au dénoûment.

Le premier mouvement de Becket est de se jeter aux pieds du roi et d'implorer sa pitié :

Fait Ta e eshaucié, co conut e gehi ; E co qu'il lî a fait, qu'il ne deface einsi ;

(1463-1464, fol 5 b 3-4.)

mais Henri ne répond que par des reproches :

Par les oils Deu, fait il, or m'avez vu huni ! (1465, fol 5 b 5.)

Le portrait du roi n'est pasûatté : hautain et emporté, il demande aux évêques ses conseillers ce qu'il faut faire et s'j prend brutalement :

Pur les oilz Deu fait il, dites, que m'en loez ? » L'archevesques Thomas ad esté mis servanz ; )) Mes rentes ad cuillites tûtes par plusurs anz ; » Pur co qu'est arcevesquea, n'en volt estre rendanz, » Ne d'acunte ne d'el : oïr voil voz assanz. » Nuls d'els ne dist un mot ; tuz les trova taisanz. Quant les en vit si mus, mult en fu endambez : Pur les oilz Deu, fait il,nem'en asenserez?

(1470-1477, fol 5 b lO-n.)

L'archevêque tombe malade, mais Henri est implacable ; il lui envoie Tordre de comparaître,

E jure les oilz Deu que sun acunte avra. 1502, fol 6 a (12).

La maladie de Becket provoque son incrédulité : c'est à peine s'il ajoute foi au rapport de ses envoyés.

Le jour même, on annonce à Thomas que, s'il se rend à la cour, il sera jeté en prison. Alors il retrouve son énergie ; le danger lui fait oublier son mal. Le lendemain matin, il chante la messe de saint Etienne, premier martyr, puis prend le chemin de la cour, revêtu de ses ornements sacerdotaux. Cette audace confond les évêques ; ils le supplient de ne pas se présenter ainsi devant le roi :

Metez jus vostre cruiz, faites vus desparer, E faites vostre cruiz devant vus là porter ; En grant humilité devez à curt aler.

(1581-1583, fol 7 b 1-3.)

Mais Becket ne veut rien entendre.

Il comprend que sa croix seule fait sa sécurité ; que, s*il Tabandonne, il est perdu ; que les évoques ne veulent le dépouiller de ses ornements que pour l'insulter sans sacrilège ; il tient ferme. Modérés par calcul, les prélats changent de tactique :. Roger d'York fait observer que, si Ton violente l'archevêque, la responsabilité en retombera sur eux :

Seignurs, pur amur Deu, nel faites pas einsi :

S'un ocit Tarcevesque, vus en avrez le cri ;

Li reis e saint iglise e nus iermes huni.

(nse-neo, fol 10 b 6-10.)

Ils apaisent momentanén^ent le roi et obtiennent de lui l'autorisation déjuger eux-mêmes l'archevêque : ils le condamnent à la piison.

La réponse de Becket aux* deux envoyés qui lui notifient son jugement est noble et pleine de fierté. Il ne tient, dit-il, du roi ni fief ni héritage ; ce qu'il possède, ce sont des présents faits à l'iigliseparles ancêtres de Henri ; puis, se tournant vers les envoyés :

E pur co, fait lur il, de part deu vus défont, E par la cristienté, qui de nus vus apent, Que de mei n'i faciez ui mais nul jugement.

Il sort, poursuivi par les insultes et les huées des courtisans . D se rend au monastère, appelle à sa table les pauvres, fait avec eux la cène et commande qu'on lui dresse un lit ; puis, lorsqu'il voit tout le monde occupé à souper, il s'enfuit avec quelques serviteurs fidèles.

Nous ne le suivrons pas dans son voyage, d'ailleurs fort intéressant et rempli d'incidents, dontGarnier a emprunté les détaiïs à des sources diverses.

VI) — 1961-2505, foll4 b 1 —23 a 10.— Nous entrons maintenant dans une nouvelle phase de la vie de Becket. Poursuivi, traqué, il rencontrera partout des ennemis que lui créeront à la fois la haine et l'argent du roi. Pourtant il est bien reçu par Louis VII. Garnier ne manque pas d'opposer la conduite du roi de France à celle du roi d'Angleterre. La réplique qu'il lui attribue, quand le comte d'Arundel rappelle que Becket a été un ennemi acharné de Louis et a combattu contre lui, est à la fois juste et piquante :

Sire quens, fait li reis, bien sai par vérité, Quant servi sun seignurpar si grant leauté, S'eiist esté mis huem, qu'il me servist à gré ; E quant il li conquist casteals e hérité, . Tant le deûst il plus tenir en grant chierté .

(2166-2170, fol. 19b 26-30.)

Louis ordonne que Ton pourvoie à tous les besoins de Texilé* Toutefois, Becket ne profite pas longtemps de cette généreuse hospitalité. Il se rend à Sens, et, après des difficultés inouïes, parvient à obtenir du pape une entrevue. Il développe ses raisons, et le pape, après l'avoir écouté attentivement, •

L'asiet juste lui erramment,

E bien seit il venuz, co li ad dit su vent ; E mult li sait bon gré que si grant frais enprent, Qu'encontre rei déterre saint iglise défont.

Partut li aidera là u raisuns consent.

(2326-2330, fol20a 11-15.)

Suivent alors les articles de Clarendon anathématisés par le pape, et accompagnés de réflexions, anathèmes particuliers de Garnier (1).

Déjà Becket, sur Tordre du pape, s'était retiré à Pontignj.

VII) 2506-2670, fol 23 a 11-27 b 25. —Ici le poète revient habilement sur ses pas. Il avait suivi l'archevêque depuis sa sortie de Northampton jusqu'à son arrivée à Sens, afin de ne pas interrompre le récit de la fuite du primat. Maintenant que Thomas est en lieu sûr, iljugele moment venu de mettre le lecteur au courant de ce qui s'est passé en Angleterre après le départ de Becket . Il nous fait assister à la colère du roi, irrité et confus à la fois de voir que sa proie lui avait échappé. Tous les biens de l'archevêque sont saisis et ses parents envoyés en exil. Becket reçoit cette nouvelle avec douleur, mais reste inébranlable et inaccessible au désespoir. Et pourtant Henri ne néglige rien de ce qui peut le blesser et annihiler son influence : a'est d'abord la défense faite aux évêques de sortir du royaume sans la permission du roi, et le décret édictant des peines sévères contre ceux qui apportent des brefs de Rome ou

(1) 233&-2500, fol 20 a 21 —23a 5.

des lettres de Thomas; c'est enfin le couronnement et le sacre d'Henri lejeune, par Roger de Pont-l'Évêque, archevêque d'York (1). Ce dernier acte était le renversement de la primatie de Canterburj établie par Guillaume le Conquérant : aussi Garnier tonne-t-il contre les évêques qui ont assisté ou coopéré à ce sacre :

Deus I quel duel des prelaz qui lur mestier ne funti » (2691, fol 26b 6.)

Il définit les droits respectifs du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et subordonne sans ambages le premier au second.

VIII) 2771-4590, fol 27 b 26 —58 a 30. — Nous revenons avec l'auteur à Pontigny. Parmi les nombreuses lettres que reçoit ou envoie Becket, Garnier a choisi quelques-unes des plus célèbres et en à donné la traduction. On trouve ainsi deux lettres au roi ; une troisième de Gilbert Foliot à Becket au nom de l'Eglise d'Angleterre ; enfin la réponse de l'archevêque à Gilbert Foliot.

Entraîné par sa manie de sermonner, l'auteur fait suivre ces lettres de quelques réflexions sur les coutumes établies par les rois, puis revient au séjour de saint Thomas à Pontigny. Sans trop s'attarder au récit des macérations que s'impose l'archevêque, il nous transporte avec Becket au couvent de Sainte-Colombe, près de Sens. Cette partie du poème, jusqu'au retour du primat en Angleterre, est sans contredit la plus faible : les visions de Becket, comme ses entrevues avec Henri, ne présentent qu'un intérêt médiocre; la nature même des faits a quelque chose de languissant, de terne, qui rejaillit sur le récit. Le lecteur est bien près de partager la lassitude de l'archevêque.

L'entrevue de Fretteval seule excite l'attention et la curiosité par son caractère intime et familier, par les nombreux détails que donne Garnier. On, peut y remarquer l'abandon et l'humilité du roi, qui fait à Becket toutes les concessions imaginables, veut abdiquer en faveur de son fils, dont il laissera la direction à l'ex-char 3k>lier, et pousse la condescendance jusqu'à aider l'archevêque à rtnjtnter à cheval. Mais tout à coup a lieu un revirement complet. Henri refuse le baiser de paix. Le poète n'a pas manqué de mettre en relief Thypocrite perfidie du roi.

(1) 2586-2725, fol 24 b 1 — 2f7 a 10.

En eflfet, Henri n'a réalisé aucune de ses promesses. Becket reçoit chaque jour des avis sur les dangers qui Tattendent en Angleterre, à son retour ; néanmoins il ne veut pas rester plus longtemps sur la terre d'exil ;

Beals ûz, fait sainz Thomas, bien le puis aôchier, Que s'um me deveit tut par pièces detrenchier, Ne voldreie jo l'eire qu'ai commencié laissier, Ne pur pour de mort ne pur autre encombrier.

Ne turmenz ne périls ne m'en puet mais chacier. Trop a pluré m'iglise sun pastar,co m'est vis. Qui set anz l'a pluré e les nuiz e les dis.

(4576-4582, fol 58 a 16-22.)

Ce langage laisse percer la lassitude plus encore que la résignation ; c'est rinsouciance de la mort.

IX). —4591-5515 fol58b 1— '73b25.— Nousentrons désormais dans la troisième et dernière période de la vie du primat. Voyons comment le poète a su amener et présenter ce dénouement dramatique d'une lutte qui dure depuis près de six ans.

Becket, irrité de la violence de ses ennemis, qui menacent de lui faire un mauvais parti s'il met le pied sur le sol anglais, envoie devant lui le bref du pape suspendant trois prélats. Ceux-ci restent confondus à la lecture de la bulle pontificale ; l'effet est presque comique :

Quant il i unt trové

Qu'il esteient einsi de lur mestier sevré,

De duel e de coruz furent descoluré.

Pur poi Randulf de Broc n'out le vaslet tué,

Mais il nel pout trover : car Deus l'ad desturné !

(4606-4610, fol 58 b 16-20.)

L'auteur revient à Becket sans transition : il peint son arrivée à Canterbury, sa libéralité pour les pauvres, la déloyauté du roi et de ses amis, et exhale son indignation à propos de l'élection irrégulière de plusieurs prélats à l'assemblée de Wincester, réunie sans la participation du primat (1).

(1) 4666-4745, fol 59 b 16 — 61 b 5.

Ce qui suit, c'est-à-dire la tentative infructueuse de Becket près du jeune roi, n'a rien d'intéressant ; peut-être même trouvera-t-on qu'elle est trop longuement racontée. Jusqu'au vers 4860 (fol 59 b 30), le dénouement approche lentement ; mais nous allons voir maintenant les événements se précipiter avec une rapidité foudroyante.

Le jour de Noël, après le sermon, l'archevêque frappe d'excommunication Robert de Brock, l'archevêque d'York et les évéques de Londres et de Salisbury :

« De Jesu Crist il soient, fait il, très tuit maldit. » Dune a geté à val, quant il out cel mot dit, Desur le pavement la candeille en défit ; Que lur memorie seit ostée de l'escrit Ë il mis hors del règne u li bon sunt eslit,

(4876-4880 fol 63 a 16-20.)

A cette nouvelle, Gilbert Foliot et Jocelin de Salisbury se montrent disposés à faire leur soumission ; mais l'archevêque d'York les en empêche et les entraîne avec lui en Normandie, où était le roi. Ses dénonciations hypocrites mettent le comble à l'indignation générale : toute la cour jure de venger le roi. Déjà même quatre chevaliers, devançant les autres, ont quitté secrètement la cour, passé la mer, et, le jour de la Nativité, se trouvent à Canterbury, résolus à tuer l'archevêque s'il leur résiste. Ils se font introduire près de lui.

Mais n'unt pas saint Thomas salué n'araisnié.

(5119, fol 67 a 19.)

Le primat est calme, froid, du moins en apparence :

Sur Sun cute à un mouie li sainz huem s'apuia, En Sun séant s'asist, les baruns avisa, Mais mult piteusement les quatre regarda,

(5126-5128, fol 67 a 26-28.)

Becket salue enfin les quatre forcenés; ils ne répondent pas à sa politesse; l'un d'eux prononce même une parole de mauvais augure : Deus Vaït^ s'écrie-t-il.

Regnault reproche au primat de vouloir détrôner le jeune roi et

le somme de lever les excommunications qu'il a lancées. Becket proteste de son dévouement au roi et refuse d'absoudre ses ennemis tant qu'ils n'auront pas fait leur soumission. Regnault est sec, bref, arrogant; le ton de Becket est plus conciliant, quoique ferme. Regnault s'irrite :

Vus serez mielz guardez que ainz ne soliez.

(5202, fol 68 b 12.)

Mais cette menace n'intimide pas Thomas :

« N'en serai pur nul hume, fait-il, jamais chaciez.

— Cornent, funt li il dune, pur le rei n'en istrez?

— Nuh, fait-il, de là mer n'iere jamais trovez ; N'en istrai jà pur hume : ici me troverez. »

(5206-5209, fol 68 b 15-19.)

Les yeux des conjurés flamboient de colère. Quand ils sont un peu calmés, Becket leur reproctie de lui apporter un message que le roi n'approuverait certainement pas, s'il en connaissait la teneur. Il proteste que Henri lui a laissé la faculté d'amener ses ennemis à composition ; aussi persiste-t-il dans son refus d'absoudre ceux qu'il a excommuniés :

J'en ferai la justise tel cum à mei apent.

(5245, fol 69 a 25.)

Les barons sont partis en proférant des menaces dont Becket a saisi la portée ; mais il ne s'en émeut pas. En vain ceux qui l'entourent lui représentent l'imminence du danger.

Or seit, fait sainz Thomas, à la Deu volonté.

Pour l'amener à chercher un refuge dans son église, les moines font observer que l'heure des vêpres a sonné : vain subterfuge! Il reste inébranlable :

Ne me verrez, fait-il, pur co rien esmaier :

Ci atendrai tout co que Deusm'i volt jugier.

(5299-5300, fol 70 a 19-20» )

Pendant ce temps, les chevaliers se sont armés hors de Tarchevéché. Ils viennent attaquer la porte qui a été refermée sur eux à leur sortie; après quelques efforts inutiles pour Tébranler, ils se dirigent vers le jardin, s'emparent des instruments qu'y ont laissés des charpentiers absents en ce moment, et s'en servent pour briser les portes.

Déjà Tefroi est dans l'entourage de l'archevêque. Ses amis ne sont pas des gens de guerre : quelle résistance pourraient-ils opposer à des chevaliers armés ?

Cumme berbiz pur lus s'en pristrent à fuir.

Si cume li apostle, quant il virent saisir La maisnie Pilate Jesu, qui pur mûrir Esteit venuz el mund pur s'iglise establir.

(5322-5326 fono b 12-15.)

Près de Becket, il n'est resté qu'Ed. Grim et un petit nombre de moines, qui finissent par l'entraîner de force et, refermant les portes derrière lui, pénètrent dans le monastère.

Mais l'archevêque leur ordonne d'ouvrir les portes :

Par sainte obédience, fait-il, le vus comant : Tant cum tendrez les uis, n'irai un pas avant.

(5388-5390, fol 71 b 17-20.)

Lui-même ôte les barres et ouvre les portes ; il^repousse le peuple que la curiosité avait attiré et essaie de rassurer son entourage.

« fait lur il, que cremez?

— Funt li il : veez ci les chevaliers armez.

— Jo irai, fait-il, à els — Funt li D : nel ferez. » Très que sur les degrez del nort l'unt fait aler; A guarant as cors sainz le voleient mener.

(( Seignur, fait il as moines, car me laissiez ester ; Vus n'avez ci que faire; Deu en laissiez penser. Alez là sus el quer à vos vespres chanter. »

(5398-5405, fol 71 b 28 — 72 a 5.)

Après avoir renvoyé les moines avec ce ton d'autorité, il se présente hardiment à ses ennemis. On sait la question qu'ils font : où

est le traître? Thomas n*apas entendu cette injure; Regnault demande Tarchevêque :

Reinalz, se tu me quiers, trové, fait-il, m'as ci.

(5419, fol 72 a 19.)

Comprenant qu'on veut Tentrainer hors de son église, il s'indigne :

« Fui, malveis huem, d'ici, fait li sainz corunez; Jo ne sui pas traîtres, n'en dei estre retez.

— Fuiez, fait li Reinalz, quant se fu purpensez.

— Nel ferai, fait li sainz : ici me troverez E vos granz malveistiez ici acumplirez.

(5431-5435, folTO b 1-5.)

Dès lors, en eflfët, il restera complètement insensible aux menaces et même à la violence. Appuyé contre un pilier, il reçoit un premier coup qui abat le bras d'Ed. Grim ; ce brave compagnon essayait de protéger l'archevêque. Le crime allait être consommé. Il est inutile d'insister sur cette fin lamentable. On pourrait reprocher à l'auteur quelques longueurs : ainsi, pour le plaisir d'une nouvelle comparaison entre Jésus et Thomas, il interrompt l'action au moment où les conjurés passent des menaces aux voies de fait : le clerc reparaît derrière le poète. De plus, il n'a pas eu le courage de supprimer un détail repoussant qui importait peu à la vérité du récit (1) : il décrit le spectacle que présentent aux yeux la cervelle et le sang de Becket répandus sur la dalle.

X). — Nous nous abstiendrons de relater les actes de vandalisme qui ont suivi la mort de Becket (2) ; nous passerons également sous silence les preuves de sa chasteté, de sa sainteté, découvertes par les moines ; nous ne parlerons pas davantage des miracles opérés sur la tombe du primat (3), ni de la pénitence de Henri II (4) : l'action est finie ; c'est pour rester fidèle à son rôle d'historien que Garnier complète ainsi son ouvrage.

(1) 5546^550,fol74a 26 — 90.

(2) 5516-56f75, folTS b 26— 76 b 10.

(3) 56T6-5810, fol 76 b 11 — T8 b 25.

(4) Fol. 79 a 1 — si a 90.

Dans une sorte d'épilogue, il constate avec orgueil la vogue dont son poème a joui, et nous apprend qu'il a mis trois ans à le composer :

L'an secund que li sainz fu en l'iglise ocis, Comenchai cest roman e mult m'en entremis

et al quart fin i mis. (5821-5825.)

Il termine par quelques remercîments adressés à la sœur de Tarchevêque et aux dames du couvent qui l'ont comblé de présents.

Voilà comment Garnier a traité cette dramatique histoire de Becket. On voit que son récit est complet, que non seulement il n'a omis aucun fait essentiel, mais qu'en outre il abonde en détails intimes et jette en quelque sorte un jour nouveau sur la vie et le caractère du primat.

Où a-t-il puisé les éléments de son livre; de quels documents a-t-il fait usage ? C'est la question que nous allons étudier.

Page 1