‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 9 sur 59 · X. — Pénitence de Henri II · texte numérisé non relu

X. — Pénitence de Henri II

Le crime était consommé; Henri se trouvait débarrassé d*un ennemi redoutable, mais son triomphe devait être de courte durée. Un instant avant le meurtre, la puissance de Becket était bien fragile, ses amis bien incertains, bien chancelants ; Rome même osait à peine le protéger. A peine a-t-il succombé sous le fer des assassins, que son nom seul fait trembler le roi. Henri comprit en effet le retentissement qu^allait avoir le sacrilège, et les conséquences terribles qui pouvaient en résulter pour son royaume et pour luimême.

Indirectement responsable du crime, il avait tout à redouter de Topinion publique : « Il résolut de Tapaiser à force d'hypocrisie. Les évêques affirmèrent au pape que le roi était innocent, et que, de douleur etdehonte,il était resté trois jours sans boire ni manger » (1).

a La cour de Rome, qui d'abord avait aflPecté une grande colère, finit pourtant par prêter Toreille aux supplications de Henri II. Celui-ci jura qu'il n'avait aucune part à l'assassinat du primat, mit aux pieds du pape l'Irlande, dont il venait de faire la conquête, sacnifia les Constitutions de Clarendon, s'engagea à fournir une subvention pour la croisade, à s'y rendre lui-même quand le pape l'ordonnerait, et déclara l'Angleterre fief du Saint-Siège » (2).

Ainsi le résultat de cette longue lutte était l'amoindrissement de l'autorité royale au profit de l'Église. Les principales dispositions des Constitutions de Clarendon disparaissaient ; une déclaration du roi accordait : l^' qu'aucun ecclésiastique ne pourrait être traduit personnellement devant le juge séculier, à moins que le crime ou délit ne concernât les lois forestières ou qu'il n'eût rapport à un fief laïque pour lequel l'ecclésiastique devrait service à un seigneur laïque ; 2^ qu'aucun évêché ou abbaye ne resterait plus d'une année entre les mains du roi, à moins d'une nécessité absolue ; 3^ que les meurtriers des clercs encourraient, outre la punition ordinaire des

(1) Aug. Thierry.

(2) Ibid.

laïques, la confiscation de leurs héritages ; 4® que les ecclésiastiques ne seraient jamais obligés de donner des gages de bataille (1).

Ce n'est pas tout : le souvenir de rarchevôque, déjà cher au peuple, grandit encore au récit des miracles que Timagination saxonne se plaisait à constater sur sa tombe . Tous les efforts des Normands échouèrent contre Tenthousiasme populaire. En vain rarchevôque dTork monta en chaire pour annoncer sa mort coname une vengeance divine ; en vain Gilbert Foliot déclara que le corps du traître ne devait pas reposer en terre sainte : pendant plus de deux ans les prêtres bravèrent la corde et le fouet pour visiter le lieu de sa mort et publier les guérisons miraculeuses auxquelles ils croyaient eux-mêmes. Rome enfin, qui Tavait délaissé, le proclama saint et martyr.

Ainsi Tassassinat du primat avait fait perdre au roi tous les avantages qu'il avait si laborieusement conquis sur le clergé, et la mémoire de Becket, fidèlement gardée par le peuple, accentuait encore l'antipathie entre la race conquérante et la race vaincue.

Les revers qui, dans la suite, accablèrent Henri II, furent considérés par les Anglo-Saxons comme une juste punition des violences dont le primat avait été victime ; aussi, pour donner satisfaction au peuple, dont le concours lui était devenu nécessaire, Henri, profondément affecté de la révolte de ses fils, pensa qu'une pénitence publique au tombeau de Becket lui attirerait l'appui de ses sujets.

« Il se rendit à Canterbury. Dès que l'église fut en vue, il descendit de cheval, quitta ses habits de soie et se mit à marcher pieds nus sur le pavé rocailleux et couvert de boue. Prosterné la face contre terre devant le tombeau de l'archevêque, en présence du peuple, il consentit à soumettre, agenouillé sur la pierre, sa chair nue à la discipline des verges, et, tout le jour, toute la nuit, resta en oraison auprès du martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe, but de l'eau bénite du martyr et s'éloigna tout joyeux de Canterbury » (2).

C'était une infâme comédie. Quelques historiens ont voulu croire à la sincérité de Henri II, et rappellent que de telles pénitences ont été fréquentes au moyen-âge. Mais comment concilier ce revirement

(1) Lingard, II, p. 429, trad. française.

(2) Aug. Thierry, III, p. 80-86.

subit et momentané avec toute une vie dans laquelle Henri traite rÉglise et ses membres d'une manière si cavalière? Pourquoi enfin cette démarche n'eut-elle lieu que deux ans plus tard, et lorsque l'état de ses affaires était presque désespéré? Elle était trop intéressée pour être considérée comme sincère. Quelque jugement que l'on porte sur cette pénitence, il n'en est pas moins vrai qu'elle concordait singulièrement avec l'abandon du roi par ses fils, ses amis et le peuple, et qu'elle eut tout l'efiet qu'il en pouvait espérer. Le jour môme, en efiet, il apprit à Canterburj que le roi d'Ecosse était devenu son prisonnier ; « aussi les Saxons, croyant voir dans la victoire du roi un signe évident de la bienveillance et de la protection du primat, s'enrôlèrent en foule, avec une sorte d'enthousiasme superstitieux, sous la bannière de Henri II » (1).

Le roi oublia bientôt Becket et le secours que lui avait valu l'hommage rendu à son tombeau ; mais longtemps le primat fut l'objet de la vénération des Anglo-Saxons. Les biographes rivalisèrent de zèle pour écrire sa vie, les uns en latin, les autres en roman. Au nombre de ces derniers, et sans doute le plus distingué, puisque son poème est pour ainsi dire le seul qui nous soit resté, fut Garnier de Pont Sainte-Maxence. Ce qu'était ce trouvère, nous allons essayer de le rechercher à l'aide des rares documents qui nous ont été transmis.

(1) Aug. Thierry.

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