‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 11 sur 59 · III. — Les sources du poème · texte numérisé non relu

III. — Les sources du poème

I). Cette question des sources du poème n'a été traitée ni par les éditeurs, ni par M. V. Le Clerc, ni par M. Le Roux de Lincy. Les recherches de M. Thurot sont précieuses à plus d'un titre (1), mais se bornent à la traduction, par Garnier, de quelques documents officiels. M. Mebes, dans sa dissertation sur Garnier de Pont-Sainte- Maxence (2), s'est donc attaqué à un sujet presque entièrement neuf : aussi la discussion des sources occupe-t-elle moitié de sa thèse. Mais, comme il est tombé dans une erreur capitale qui détruit toute son argumentation, il ne sera pas inutile de reproduire ici même l'article que lui a consacré M. P. Mejer (3).

« La thèse que soutient M. Mebes est celle-ci : une première vie » de saint Thomas a été rédigée par Benoît, prieur de Canterburj.

(1) Voyez préface, p. 3.

(2) Inaugural dissertation ilber Garnier von Pont^ainte-Maxence, par Albert Mebes. Breslau, 1876, 5*7 pages.

(3) Revue critiqus d'hiat. et de littérature, 1872 — 2 — p. 9 — 11.

» Cet ouvrage nous est connu par les témoignages de Boger de » Pontigny et d'Edward Grim. Benoît devait être mort dès le » 1^' juillet in5, car, à cette date, Eudes est nommé prieur de D Canterbury.

» Le récit de Benoît est perdu, mais, selon M. Mebes, il est la » source à laquelle ont puisé la plupart des auteurs contemporains, » qui ont écrit sur saint Thomas, notamment Garnier. Voici » comment Tauteur formule ses conclusions : 1° Garnier n'a » pas composé de lui-même la vie de saint Thomas, mais il a traduit » une vie écrite par Benoît, prieur de Ganterbury, qui, jusqu'à ce » jour, n'a pas été mise au jour et semble perdue ; 2® les auteurs,

» Ed. Grim, Boger de Pontigny, William de Ganterbury et

» Benoît de Petçrborough ont connu la vie de saint Thomas faite » par Benoît de Ganterbury, et l'ont transcrite plus ou moins litté- » ralement.

» Toute sa théorie repose, comme on le voit, sur cette hypothèse » que, Benoît de Ganterbury ayant eu, en 1115, un successeur » dans les fonctions de prieur, doit être mort, et par conséquent » avoir composé son ouvrage avant cette époque. M. Mebes ne » paraît pas avoir songé qu'on pouvait quitter des fonctions autre- » ment que par la mort, qu'on pouvait, par exemple, être promu à » une autre dignité. Or tel est précisément le cas de notre Benoît, » qui abandonna Ganterbury pour devenir abbé de Peterborough. » Dès lors il est connu sous le nom de Benoît de Peterborough, qui », est celui sous lequel nous est parvenu son récit de la passion et » des miracles de saint Thomas, l'ouvrage même auquel font allu- » sion Ed. Grim et Boger de Pontigny, dans les passages où ils » nomment Benedictus prior ecdesiœ Cantuariensis, Si M. Me- » bes avait eu recours à l'un quelconque des livres qui traitent de » Ganterbury ou des sources de l'histoire d'Angleterre, il eût re- » connu l'identité de Benoît de Ganterbury avec Benoît de Peter- » borough, et, par suite, le vice radical de son système. »

Ainsi le sujet est loin d'être épuisé. 11 ne suffit pas, en effet, de détruire une argumentation, il faut la remplacer. G'est ce que nous allons essayer de faire.

La première question qui se présente à l'esprit est celle-ci : quels sont les biographes latins qui se rapprochent le plus du poème de Garnier, et quels sont leurs titres à la confiance du lecteur? Au

premier rang il faut citer : 1® Benoit j abbé de Peterborough, précédemment prieur de Canterburj, comme nous l'avons vu plus haut ; 2® Edward Grim : il avait connu Thomas en France pendant son exil ; un sentiment de curiosité et de pitié l'avait attiré à Canterbury lorsque Tarchevéque j rentra. Son témoignage est d'autant plus précieux, surtout pour les scènes lamentables qui accompagnèrent l'assassinat du primat, qu'il y assistait et qu'il eut un bras coupé en essayant de défendre Becket ; 3° Roger de Pontigny, clerc de l'abbaje dans laquelle l'archevêque passa deux ans ; 4^ Guillaume de Canterbury : c'était, comme son nom Tindique, un clerc de Canterbury ; 5° Alain de Tewkesbury, précédemment prieur de Canterbury ; 6® Roger de Hoveden^ un des clercs de Henri IL Sa chronique donne quelques détails sur les démêlés de Thomas et du roi, sur le meurtre de l'archevêque et sur la pénitence de Henri II. La question qu'il soulève est d'autant plus intéressante, qu'il a écrit après Garnier, et que son récit, dans certains passages, offre une ressemblance remarquable avec celui du trouvère français.

En seconde ligne nous citerons : Guillaume^ fils d'Etienne ( Wilhelm Fiiz Stephen) : il a suivi partout Becket et a été témoin de la catastrophe suprême ; Jean de Salisbury, ami intime de l'archevêque, auteur d'un récit assez succinct dont parlent Roger de Pontigny (1) et Alain de Tewkesbury(2); Y Anonyme de Lambeth, moine de Canterbury : il a écrit la vie du primat deux ans après sa mort ; (3) Herbert de Boseham, attaché comme secrétaire à la personne de Becket, alors que celui-ci n'était que chancelier. Il le suivit dans ses autres fonctions, dans son exil et dans son retour en Angleterre, mais n'était pas à Canterbury au moment de l'assassinat. Retiré dans un monastère, il y composa son histoire quatorze ans après les événements, et n'a par conséquent pu être consulté par Garnier. Nous en dirons autant de Gervaise, religieux de Christ- Church à Canterbury et de Ralph de Diceto, archidiacre de la cathédrale de Saint-Paul, de Londres : leurs récits étant postérieurs à celui de Garnier, nous n'avons pas à nous en occuper.

Une étude même superficielle des relations de Jean de Salisbury

(1) p. 55-56 (190«» vol. de Migne).

(2) P. 269 (Migne, 190e vol.).

(3) D*aprè8 l"Anglia Sacra^ tome I.

et de l'Anonyme de Lambeth suffit pour convaincre le lecteur que le poème de Garnier n'a rien de commun avec elles. Restent donc Benoit de Peterborough, dont on n'a malheureusement conservé que des fragments; Edward Grim, Roger de Pontigny, Alain de Tewkesbury, Guillaume de Canterbury, Roger de Iloveden et Wilhelm Fitz Slephen, Nous essaierons de déterminer quel rapport il existe entre leurs récits et celui de Garnier.

II). — Le tableau suivant indique, pour toutes les parties du poème, la source probable ; les passages originaux ou dont la source est inconnue j sont également notés (1).

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