‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 19 sur 59 · Tune diverterunt ecce invenistis. Les deux versions ne · texte numérisé non relu

Tune diverterunt ecce invenistis. Les deux versions ne

concordent pas très exactement. Garnier est plus complet.

5379, fol 71 b 9. ^ — Grim, p. 45 : Hugo malus clericus, . . cognominatifs. Presque littéral.

5387-5400, fol 71 b 17-30. — Cf. Benoit de Peterb., p. 278 : Et subsisiens. . , prohibeniibus autem fratribus.

5420-5430, fol 72 a 20-30. — Source inconnue.

5431-5435, fol 72 b 1-5. — Benoit de Peterb., p. 274 : Fuge. . . facere vultis. Grande conformité.

5436-5443, fol 72 b 6-13. — Grim, p. 46: Quo dicto. . . qui suspensi sunt. Littéral.

5445-5450, fol 72 b 15-20. — Roger de Pont., p. 101 : Tune cœperunt. . . contingatis eos. Littéral.

5451-5461, fol 72 b 21 — 73 a 1. — Grrim,i^.^6: Démit plane... nonpossetmoveri. Concordance assez exacte pour les cinq premiers vers ; mais la matière des vers 5456-5460 est évidemment empruntée à Roger de Pont., 101 : Injecerunt igilur. . . retinebat.

5462-5485, fol 73 a 2-25. — Source inconnue.

5486-5505, fol 73 a 26 — ^S b 15. — Roger de Pont., p. 101-102: Videris vero vir. , . in pavimento,

5488-5490, fol 73 a 28-30. — Grrim, p. 47: Z>eo. . . causam commendavit. Littéral.

5506-5515, fol 73 b 16-25. — Source inconnue.

5516-5519, fol 73 b 26-29. — Roger de Pont., p. 102: Ricardus vero, . . oppositum. Littéral.

5520-5530, fol 73 b 30 — 74 a 10. — Source inconnue.

5531-5535, fol 74 a 11-15. —Bo^er de Pont., p. 102 :Z>um hœc. . . percussit eum,

5536-5540, fol 74 a 16-20. — Source inconnue.

5541-5545, fol 74 a 21-25. — Roger de Pont., p. 102: Hugo vero. . . proditor. Littéral.

5546-5550, fol 74 a 26-30. — Source inconnue.

5551-5553, fol 74 b 1-3. — Roger de Pont., p. 102 : His igitwr geslis. . . regales. Littéral.

5554-5565, fol 74 b 4-15. — Source inconnue.

5566-5590, fol 74 b 16 — 75 a 10. — Roger de Pont., p. 102: Dimiserant autem. . . invenire poiuerunt.

5585, fol 75 a 5. — Cf. Benoît de Peterh., p. 275 : Porro scripta omnia et privilégia. , .

5591-5645, fol 75 a 11 — 76 a 10. — Source inconnue. 11 en est de même des vers fol 75 b 26-30, qui ne se trouvent pas dans le ms. de Paris.

5646-5655, fol 76 a 11-20. — Roger de Pont, p. 102 : Monachi vero. . . de Brocho.

5656-5665, fol 76 a 21-30. — Source inconnue.

5666-5680, fol 76 b 1-15. — Roger de Pont., p. 102 : Dixit terra. . , projiciendum.

5666-5681, fol 76 b 1-16. — Gfrim, p. 49-50: Juste periit. . . omnes ac perterriti. Garnier imite à la fois les deux biographes latins, mais est plus complet qu'eux. Il suit le premier au commencement, et, à la un, traduit le second avec assez d'exactitude.

5681-5725, fol 76 b 16—77 a 30. —Cf. Roger de Pont., p. 102: Timentis igitur. . .; et Grim, p. 50. Garnier est bien plus complet que les biographes latins.

5726^727, fol 77 b 1-2. — Roger de Pont., p. 103: Crebro si quidem. . . asseritur. Littéral.

572^^760, fol 77 b 3 — 78 a 5. — Source inconnue.

5761-5765, fol 78 a 6-10. — Roger de Pont., p. 57 : Die festo. . . nomen accepit.

5766-5810, fol 78 a 11 — 78 b 25. — Source inconnue. Ce passage est sans doute original.

5811-5872. — Original.

Fol 79 a 1 — fol 81 a 30. — Grim. p. 52-53 : Quo dum properarel . . . turbantes humiliati sunt. Sans s'astreindre à traduire littéralement le texte de Grim, Garnier ne s'en écarte cependant pas beaucoup.

Fol 79 b 1-2. — Cf. Roger de Hovedm, II, p. 61. D'ailleurs le récit de la pénitence de Henri II est fort court chez ce chroniqueur.

III. — De la lecture du tableau ci-dessus il résulte clairement que Garnier a puisé de divers côtés les détails de la vie de Becket. Nous savons déjà dans quelles circonstances il se rendit à Canterburj et

La vérité oï,

Des amis saint Thomas la vérité cuilli.

Qu'il ait eu sous les jeux la correspondance de l'archevêque et les autres documents of&ciels relatifs à la vie et aux actes de son héros, c'est un fait dont il n'est pas permis de douter. Pour donner à son récit toutes les garanties d'authenticité, il a dû mettre à contribution non seulement les écrits, mais aussi et surtout les amis particuliers de Becket, qui pouvaient lui fournir des renseignements inédits. C'est ainsi que parfois il est plus complet que tous les biographes réunis. Où a-t-il recueilli la réponse de saint Thomas aux évêques (v. 1721-1735, fol9 b 21 — 10 a 5), sinon de la bouche de quelque familier de l'archevêque? Plus loin il raconte les précautions prises par le primat au moment'de fuir en France : on était à table au couvent; il pouvait partir sans être aperçu ;

E il pluveit si fort, k'il ne voleit cesser.

La nuit fist il sa chape une feiz recuper.

(1958-1959, fol 14 a 28-29).

C'est des moines^ sans aucun doute, que le poète tenait ce détail dont il n'est question nulle part. La matière des vers 2536-2555, fol 23 b 11-30 ; 268%2725, fol 26 a 27 — 27 a 10 ; 3576-3600, fol 41

a 21 — 41 b 15 ; 4666-4795, fol 59 b 16 — 61 b25 ; 4991-5032, fol 65 ail — 65 b 22, ne se retrouve pas ailleurs aussi complète que chez Garnier. A moins de l'avoir empruntée à des relations aujourd'hui perdues — et il est vraisemblable que celles qui nous sont parvenues étaient les plus sérieuses, — le poète doit à des témoins oculaires les renseignements qui j sont contenus. Il n'est donc pas nécessaire d'insister plus longuement sur ce siget : le poème de saint Thomas le martir est une compilation.

Parmi les biographies qui ont avec l'œuvre de Garnier plus ou moins d'analogie, nous laisserons de côté celle de W. Fitz Stephen, qui s'éloigne considérablement du texte français, et dont aucune partie ne concorde exactement avec notre poème ; mais Benoît de Peterborough, Ed. Grim, Roger de Pontigny, Alain de Tewkesbury et Guillaume de Canterburj offrent, avec la relation du trouvère français, des ressemblances trop frappantes pour qu'on ne s'y arrête pas. Tantôt Garnier suit chacun de ces auteurs séparément: le tableau qui précède en est une preuve convaincante ; tantôt il imite à la fois plusieurs d'entre eux.

Ainsi il emprunte à Roger de Pont, et à Grim la matière des vers 518-535 ; 816-86T ; 1501-1540, fol 6 a 11 — 7 b 20 ; 1698-1700, fol 9 a 28-30 ; 2671-2681, fol 26 a 16-26 ; 5666-5680, fol 76 b 1-15.

Un petit nombre de passages, empruntés exclusivement à l'un des biographes, contiennent des faits complètement inconnus aux autres : ainsi pour les vers 1821-1824, fol 12 a 6-9 ; 1546-1550, fol6b26-30; 1638-1648, fol8 a28 — 8b8; 3841-3853, fol 45b 21— 46 a 3, et fol 46 b 10-15.

Parfois, enûn, et cette observation a une grande importance, plusieurs biographes ont entre eux, comme avec Garnier, des analogies frappantes, qui ne paraissent point ôtre l'effet du hasard et suggèrent au lecteur l'idée d'un modèle commun dont se seraient inspirés la plupart des auteurs contemporains qui se sont occupés de Becket. Un soupçon de cette nature résulte de la comparaison des vers 495-515 avec les passages correspondants de Grim, p. 9-10, et de Roger de Pontignj, p. 65-66 ; ce soupçon est confirmé par le rapprochement des vers 518-530 et des textes latins (Grim, p. ]0, et Roger de Pont., p. 67-68); il devient une forte présomption et presque une certitude après la lecture des passages qui vont suivre.

Garnier raconte (v. 1316-1385) qu'au moment où Tarchevéque se rendait à l'assemblée de Northampton, les gens du roi avaient logé leurs chevaux dans la maison que le prélat avait fait retenir :

En ses hosteus ont fait lur chevaus herbergier Li reial, ke bien surent le mautelent plenier. E il a dit al rei : « n'ira à curt pleidier, Très qu'il li r.vra fait tuz ses hosteus vuidier. » Dune en furent geté chevaus e esquier.

Roger de Pontigny, p. 80 : Servientes sui qui eum illuc prcevenerant ei fuerunt dicentes regios ministros omnia hospitia illius occupasse. Si qvidem et hoc ipsum rex fieri prœceperat in conlur meliam ejus, Subsliiit igiiur venerandus antisles, mandavitque régi se ultra non progressurum^ quousque hospitia sua vacari jussisset.

Roger de Hoveden, I, p. 224 : Imprimis enim fecit rex equos suos hospitari in hospitiis illius; sed archiepiscop'us mandavit régi quod ipse ad curiam non veniret, donec hospitia sua vacuor rantur ah equis et hominihus suis.

Le même Garnier représente, v. 1901-1913, fol 13 b 1-13, Beoket fuyant en toute hâte la cour, où il vient d'être insulté grossièrement :

Si tost cum li bers fu sur sun cheval sailluz, Grant aleiire en est à la porte venus.

Fermée la trova. Duncfu mult esperduz.

Poiir out k'il ne fust e pris e retenuz ; Mais Deus l'en a jeté, qui fist pur lui vertuz.

Roger de Pontigny, p. 86 : Tandem ascenso equo ad portam castelli pervenit, qu>am diligenter obseratam reperiens, stupefactus et perterritus substitit,

Roger de Hoveden, I, p. 228-229 : Cum autem veniret ad portas exteriores, invenit eas clausas, et timuit sibi valde ne ab inimicis suis caperetur; sed Deus omnipotens eum liberavit,

Garnier continue ainsi, v. 1906-1913, fol 13 b 6-13 :

Li arcevesques out iloec sun esquier, Un qu'ot à nun Trunchez; dune li ot grant mestier.

Les clés des portes vit luinz pendre à un ramier.

Erramment les saissi, ne s*i volt rien targier,

La porte desferma, n*i apela portier.

Ne volt iluekes Deus Tarcevesque laissier.

De tant clés cum cil peut à dous mains enpuignier,

À la droite clef est assenez al premier.

Roger de Poniigny, p. 86-87 : Sed quidam e famulis suis, nomine Petrus de Mortorio, fasciculum clavium eminus dependentem conspiciens^ celeriter clavesarripuit, et, quod quasi miraculum quibusdam visum est, inter iam multas claves, illam quam volebaty et quœ necessaria erat, absque mora et impedimento reperiens, portam cum celeritate nullo contradicente vel reststente aperuit,

Roger de Hoveden, I, p. 229 : Nam Petrus de Munctorio, quidam suu^s serviens, vidit claves multas pendere juxia portam. in clavo; quas arripiens januam aperuit^ et archiepiscopus exilivit eques,

Alain de Tewkesbury, p. 214 : Et dum res ageretur in metu et dubio, nutu Dei contigit claves plurimas in fasciculo pendere a muro^ quas arripiens familiaris quidam archiepiscopi, unam post alteram attentavit, donec aperiret januam.

Ces quatre textes ne sont [pas entièrement identiques, il faut l'avouer, et Garnier suit évidemment Roger de Pontigny, quoiqu'il change le nom de l'écuyer ; mais les différences sont trop peu considérables, la concordance, à propos d'un fait très secondaire, est trop visible, pour qu'on ne soit pas ramené à la pensée d'un modèle commun. Quel serait-il?

Gnm\ p. 54, et Roger de Pontigny, p. 55-56, parlent d'une vie de saint Thomas, par Benoit, prieur de Canterbury, le môme qui, le 1®' juillet 1175, devint abbé de Peterborough. Ils la connaissent puisqu'ils la citent, et, dès lors, il n'est pas impossible qu'ils y aient fait quelques emprunts. Hâtons-nous d'ajouter toutefois que ces emprunts ne peuvent être considérables : les relations de Grim et de Roger de Pont., s'éloignent trop l'une de l'autre, pour n'être que la copie plus ou moins déguisée d'un texte commun. S'il en était ainsi, si, comme essaie de le prouver M. Mebes, les biographies de Grim et de Roger de Pontigny étaient des compilations composées

après coup à Taide d'un récit primitif, pourquoi diffèrent-elles si souvent, pourquoi présentent-elles des versions quelquefois très dissemblables? Pourquoi, enfin, les analogies n'y sont^lles pas plus nombreuses?

Mais ce n'est pas tout : Grim et Roger de Pontigny ont des lacunes que Garnier a comblées, et ces lacunes ne sont généralement pas les mêmes dans les deux auteurs latins. Leurs biographies ne seraient-elles pas plus complètes si elles avaient été écrites trois ou quatre ans après la mort de Becket, alors que Tarchevêché de Canterbury était inondé de compositions de toute sorte sur le naissance, la vie et la mort du primat?

Comment admettre, avec M. Mebes, que la vie de saint Thomas par Benoit de Canterbury, ait été assez étendue pour que Garnier y trouvât tous les détails qu'il nous donne, tandis que les prétendues copies de Grim et de Roger de Pontigny sont tronquées et imparfaites? 11 est bien plus naturel de penser que la relation de Benoit de Canterbury, une des premières qui aient paru, renfermait des lacunes considérables. Grim, Roger de Pontigny, Alain de Tewkesbury, Guillaume de Canterbury, etc., sont venus ensuite, qui ont essayé de réparer les omissions des récits antérieurs . Ils se rapportent, les uns à des souvenirs personnels, les autres aux versions plus ou moins véridiques qui couraient dans le public, tous aux documents publiés et lus chaque jour sur la tombe du prélat. C'est ainsi que Grim et Roger de Pontigny, notamment^ consultent la biographie de Benoit de Peterborough et arrivent, dans de rares occasions, à se rapprocher l'un de l'autre ou de leur devancier, comme on peut le voir, en remontant à la source des vers 5111-5130, fol 67 a 11-30, et 5431-5435, fol 72 b 1-5.

Ainsi s'explique la similitude remarquable de certains passages de Roger de Hoveden et de Benoit de Peterborough. Quoique la relation de Benoît soit incomplète, il en reste assez pour qu'on puisse se rendre compte du rapport qui existe entre elle et la chronique de Roger de Hoveden. « Hoveden ne copie pas à vrai dire, mais réédite la chronique de Benoît. Celle de Hoveden est parfois un abrégé, parfois une copie, parfois une paraphrase de son pré-

décesseur, avec cette différence qu'il intercale des documents officiels (1). »

Si, enfin, Ton songe que Roger de Hoveden n*a composé qu'après 1177 la partie de sa chronique qui contient la vie de Becket et la pénitence de Henri II, c'est-à-dire plusieurs années après la composition du poème de Garnier, qui fut terminé vers la fin de 1174, on verra qu'il faut nécessairement rapporter à Benoit de Peterborough la source des passages identiques de Garnier et de Roger de Hoveden (2).

Notre poète a donc eu sous les yeux la vie de saint Thomas par Benoît de Peterborough, et cette conviction ne fait que s'accroître si l'on compare les vers 1441-1447, fol 5 a 11-17; 1546-1550, fol 6 b 26-30 ; 1638-1648, fol 8 a 28 —8 b 8 ; 3841-3853, fol 45 b21 — 46 a 3 ; et fol 46 b 10-15 avec les parties correspondantes de Roger de Hoveden : celui-ci est le seul qui contienne les renseignements fournis par Garnier, et, d'après ce qui vient d'être dit, il a dû les puiser dans la relation de Benoît de Peterborough .

IV. — Il en résulte que Garnier, comme Grim, Roger de Pontigny et Alain de Tewkesbury, a consulté Benoît de Peterborough. L'a-t-il exclusivement suivi? Faut-il admettre, avecM. Mebes, que le trouvère français, qui affirme avoir commencé son poème la seconde année qui suivit la mort de Becket, arrivée le 29 décembre 1170, et l'avoir terminé la quatrième année, qui, par conséquent, y a travaillé de 1172 à 1174 inclusivement, ne pouvait connaître et utiliser le récit de Roger de Pontigny et surtout celui de Grim, qui donne la pénitence de Henri II (12 juillet 1174) ? A ne consulter que les textes, la question recevrait une prompte solution : quoiqu'il y ait une certaine analogie entre Garnier et Benoît de Peterborough, le poète se rapproche beaucoup plus de Roger de Pontigny ; pour la pénitence de Henri II, il imite assez fidèlement Grim. Mais voici des difficultés nouvelles dont je ne me dissimule pas l'importance.

Benoît de Peterborough a dû composer la première partie de la vie de saint Thomas vers 1171 ou 1172 (3) ; comme il raconte Thu-

(1) Stuhbs : Roger de Hoveden, 4 vol. 1868. — London, tome I, p. LI.

(2) Stubbs : — Ibid. — tome I, p. XL, XL VI.

(3) Gesta régie Henrici secundi Benedicti abbaiis, edited by Siubbs, L. 1867, tome L Préface.

miliation de Henri II (11 juillet 1114), comment Garnier aurait-ij pu avoir sous les yeux la biographie de Roger de Pontigny et particulièrement celle de Grim, composées toutes deux à Taide de celle de Benoît de Peterborough ?

Les relations de Grim et de Roger de Pontigny ont été écrites avant le 1^^ juillet 1115, puisque ces deux auteurs mentionnent Tœuvre de Benoît de Canterbury, sans y ajouter sa nouvelle qualification d'abbé de Peterborough. Roger de Pontigny rappelle Benediclus Cantuariensis ecdesiœ prior; Grim, sans être aussi explicite, ne donne nullement à entendre qu'il ait cessé d'être prieur de Canterbury. Ecrivant après le changement, ou, pour mieux dire, l'avancement de Benoît, Roger de Pontigny et Grim n'auraient pas manqué de le désigner d'après ses nouvelles fonctions. Leur silence indique clairement que, lorsqu'ils racontent la vie de saint Thomas, Benoît est encore à Canterbury ; mais alors leurs biographies ne sont pas tellement récentes que Garnier n'ait pu les consulter.

Cet argument n'est pas le seul. Il est à peu près certain que Benoît de Peterborough n'a pas composé d'une haleine toute sa chronique ; la pénitence de Henri II, par exemple, a dû être ajoutée après coup, avec les événements de la même époque. Si la vie et la mort de saint Thomas ont pu être écrites dans le courant de 1172, pourquoi n'admettrait-on pas que les biographies de Grim et de Roger de Pontigny ont paru également la même année?

On objectera que Grim raconte la pénitence de Henri II, et qu'ainsi son récit est postérieur au 12 juillet 1174. Mais ce récit est composé de deux parties distinctes : la première se termine à la page 50 par les mots benedictus in sœcula, Ameriy et renferme la vie et la mort de Becket ; la seconde comprend la pénitence du roi et finit par les mots consequamur et vitam. Amen. Elle est elle-même suivie d'un supplément peut-être postérieur au précédent, et dans lequel l'auteur fait allusion aux calomnies dont Benoît paraît avoir été l'objet.

Ce ne sont là que des conjectures, dira-t-on; mais il suffit de prouver qu'il y a eu pour Garnier possibilité de lire les relations de Grim et de Roger de Pontigny ; or, rien n'empêche, nous venons de le voir, que leurs biographies aient été répandues dans le public dès l'année 1172, c'est-à-dire au moment où Garnier lui-mênae, après un premier essai infi?uctueux, travaillait activement à la composition de son nouveau poème.

Quant à rhumiliation de Henri II, elle n'a pas toujours fait partie intégrante de Toeuvre du poète français. Il est revenu bien des fois sur son travail ; de nombreuses éditions en ont dû être données de son vivant. Le manuscrit de Volfenbûttel, qui contient la pénitence de Henri II, atteste une édition postérieure (1).

Ajoutons que, si ce récit couronne la série des actes qui se rapportent à Becket, il n*est pas indispensable dans le poème qui raconte sa naissance, les diverses péripéties de sa vie agitée et sa fin dramatique. Ce n'est pas un cours d'histoire où Fauteur se propose d'élucider les causes et les conséquences de cette lutte fameuse entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir royal. Roger de Pontigny, par exemple, n'avait pas jugé à propos de parler de la pénitence de Henri II, ou du moins il n'a pas songé à l'ajouter après le 12 juillet 1174; de même Garnier, tout en la relatant dans une dernière édition, ne s'est proposé de mettre en relief ni les concessions du roi, ni le triomphe définitif de l'Eglise.

Ce qui ressort de cette discussion, c'est que Garnier a pu consulter non seulement la relation de Benoît de Peterb., mais aussi celles de Grim, Roger de Pont., Alain de Tewkesbury et Guillaume de Canterb. Le doute, s'il y en a un, disparaît lorsque l'on compare les textes de ces quatre auteurs à celui de Garnier. Notre poète traduit Grim et Roger de Pontigny, avec une préférence marquée pour le dernier, mais sans s'astreindre à un travail servile. 11 contrôle leurs récits, les complète au moyen des diverses relations qui paraissent chaque jour, ou même par des renseignements empruntés à des témoins oculaires. C'est ainsi qu'il a fait d'une compilation une œuvre originale infiniment supérieure aux biographies qu'il a suivies.

(1) La preuve en est dans la strophe suivante, qui ne se trouve pas dans lô manuscrit de Paris :

Mais deus ad, bien le sai, cel ire desturnée,

Qu*U aveit al reaime e al pueple aprestée :

Car li reis Henris ad del tut culpe clamée,

La mesprisun partut endreit sei amendée,

Et tute sa franchise saint iglise dunée (fol 75 b 26 — 30}.

Page 1