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IV. - CONCLUSION

Le poème de Garnier et les chroniques ou histoires rimées

de la même époque.

Quelle conclusion tirerons-nous des recherches faites dans les trois chapitres qui précèdent? A peine est-il besoin de rappeler que Garnier n'est pas exempt de partialité, qu'il est un défenseur passionné de Becket, et de ce qu'il appelle les libertés et les droits de l'Eglise. Clerc et imbu de préjugés de caste, aussi absolu que son héros, il proclame audacieusement la subordination du pouvoir civil au pouvoir rehgieux, et, dans son attachement obstiné aux privilèges les moins justifiés du clergé, il ne craint pas de maudire et de vouer à l'exécration publique les prélats ennemis de Becket, coupables à ses yeux d'avoir trahi les intérêts de l'Eglise. C'est ainsi qu'il stigmatise la conduite de Gilbert Foliot, évêque de Londres, et de l'archevêque d'York, et qu'il va jusqu'à faire remonter à celui-ci la responsabilité première de l'assassinat de Thomas. C'est ainsi encore qu'en plusieurs occasions il gourmande le pape, un peu tiède pour le primat, et poussé, par des considérations politiques, à ménager à la fois les deux partis.

Le poème de Garnier n'est donc pas une œuvre impersonnelle, dans laquelle l'homme disparaît derrière l'historien. Loin delà, les opinions particulières de l'auteur ressortent vivement ; il ne discute pas, il tranche les questions avec l'autorité et parfois avec le ton cassant du théologien qui n'admet pas la contradiction . Aussi est-il utile de se prémunir contre ses appréciations et ses jugements.

On peut lui faire encore d'autres reproches : dans son désir d'être complet et de ne rien omettre de ce qui peut rehausser son héros, ou donner une idée de ses mortifications et de sa sainteté, il s'attarde au récit insignifiant des songes de la mère avant la naissance de l'enfant, ou de Becket, durant son séjour à Pontignj et à Sainte-

Colombe. Sa chronologie n'est pas toujours rigoureuse, notamment au début des démêlés de Becket et de Henri.

Mais ces défauts sont rachetés par des qualités sérieuses. D'ailleurs les songes, qu'il relate avec trop de complaisance, n'altèrent pas l'authenticité du récit ; ils attestent simplement des croyances puériles et ne prouvent rien, sinon que Garnier n'était pas, sous ce rapport, plus éclairé que les biographes latins qu'il copiait (1). Quanta sa partialité pour Becket, elle est tellement évidente, que le lecteur est dès l'abord tenté de se mettre en garde contre les opinions de l'auteur, et n'y sgoute qu'une foi limitée.

Ces réserves une fois admises, il est impossible de méconnaître la valeur de Garnier au point de vue historique. Sa sincéhté est hors de doute. N'a-t-il pas supprimé une première rédaction incomplète, composée en France, loin de Canterbury, sous l'impression vague d'événements mal connus, et par suite inexactement interprétés? Pour être mieux renseigné, il se rend sur les lieux témoins de la vie et de la mort de son héros. Non content de compulser les biographies latines que répandaient à profusion les amis ou les serviteurs de l'archevêque, il s'adresse à tous ceux qui de près ou de loin ont connu Becket, contrôle les renseignements qu'il reçoit de tous côtés, et se remet à l'œuvre avec la ferme résolution de ne rien consigner, qui ne soit attesté par le plus grand nombre : est-il possible de pousser plus loin le respect de la vérité? C'est une enquête à la manière de Froissart, avec toutes les garanties de sincérité et d'authenticité que l'on peut exiger de l'historien.

11 est un autre mérite de Garnier qu'il n'est pas permis de passer sous silence. Non seulement il a su, tout en puisant càetlà ses ren-

(1) On sait combien sont fréquents les songes dans la poésie épique du moyenâge. Devenus une sorte de cliché, ils n'étaient généralement qu'un moyen aussi commode qu'invraisemblable de se tirer d'une situation compliquée,

Nous n'avons pas à juger, ici la valeur de ce procédé littéraire, et l'œuvre de Garnier s'éloigne trop des habitudes des trouvères épiques pour qu'on y cherche la moindre trace d'influence laissée par nos chansons de Geste. Du moins pouvons-nous conclure qu'il ne devait pas déplaire à nos pères et que, dans leur naïveté, les contemporains de Garnier ajoutaient facilement foi aux songes, s'y intéressaient et leur attribuaient dans la vie une importance réelle.

Il n'est donc pas étonnant que notre auteur, entraîné par les récits qu'il traduisait, par l'opinion générale et peut-être aussi par sa propre croyance, ait relaté dans son poème des songes plus ou moins authentiques, et en ait entrepris l'explication. Sous ce rapport encore, Garnier est de son siècle, il en a toute la crédulité.

seignements, éviter le plagiat et faire de cet amalgame un tout intéressant qui n'a presque plus rien de commun avec les originaux ; mais surtout il s'écarte des biographes contemporains par le caractère qu'il donne à Tarchevêque.

Becket, dans le poème français, n'est plus ce saint homme, ce modèle de résignation que présentent invariablement les écrivains latins : c'est, dans sa jeunesse, l'homme mondain que distinguent son élégance et son amour des plaisirs ; c'est, dans toutes les phases de sa vie publique, l'homme du devoir, qu'il soit chancelier ou archevêque ; c'est surtout un caractère ferme, inébranlable, j'allais dire obstiné. Chancelier, il sacrifie dans une certaine mesure les intérêts du clergé à ceux de la royauté ; archevêque, il brûle ce qu'il avait adoré et défend avec une singulière obstination ce qu'il considère comme les libertés nécessaires de l'Eglise; exilé, il supporte avec constance les malheurs successifs qui l'accablent et résiste au découragement; de retour en Angleterre, il attend et provoque même son martyre, comme si le sacrifice de sa vie était indispensable au bien de l'Eglise.

Nous voilà loin du saint Thomas dont les biographes glorifient les vertus. En restituant au primat son véritable et rude caractère, Garnier a fait acte d'impartialité et donné plus de poids encore à la noble déclaration par laquelle il promet, au début du poème, de ne jamais trahir la vérité « pur perdre u pur mûrir. »

Les biographies sont ternes : le caractère du roi n'y apparaît pas clairement. Elles applaudissent évidemment Becket, mais sans oser mettre en relief Tacharnement et la perfidie de Henri IL Garnier plus hardi donne à chacun de ses personnages la physionomie qui lui convient. Henri est impétueux, vindicatif; il jure à tout propos par les yeux de Dieu et ne recule devant aucun moyen, prières, menaces, corruption, pour arriver à son but.

Si Gilbert Foliot et Tarchevêque d'York sont maltraités, on conviendra du moins qu'ils méritent en partie Tanathème que lance sur eux le poète. Jaloux de Becket, ce n'est pas par esprit de modération ou de conciliation qu'ils embrassent le parti du roi : ce sont avant tout des ambitieux qui sacrifient leurs convictions à l'intérêt et veulent faire disparaître un rival et un maître.

Voilà l'impression qui se dégage de la lecture du poème, et l'histoire ne peut que la confirmer. La simple relation des fsdts ne jet-

terait pas un jour suffisant sur les passions qui se déchaînèrent alors; avec les portraits que nous a laissés Garnier, nous comprenons, sans rien excuser, l'obstination et la hardiesse de Becket, comme aussi l'habileté cauteleuse de ses adversaires, l'emportement et la violence du roi. Nous sommes ramenés à la vérité historique.

Le poème de Garnier a donc toute la valeur d*un document des plus sérieux; il mérite de faire autorité. Sa partialité même peut être mise à profit ; elle est un indice sûr des idées qui agitaient alors une partie du monde clérical, et des prérogatives que s'arrogeaient un certain nombre de prélats.

Sans aucun doute, l'auteur de la Vie de saint Thomas tient un rang des plus honorables parmi les rimeurs qui, au XII® siècle et au commencement du XIIP, ont raconté en vers les événements contemporains ou embrassé, dans des compositions plus ou moins considérables, l'histoire de toute une famille.

Notre trouvère, en effet, n'innove rien quand il traduit en roman des chroniques ou des biographies latines. Ces récits, écrits dans une langue qui n'était plus guère entendue que des clercs, c'est à dire des lettrés, n'étaient faits ni pour le peuple ni pour les barons. Aussi, pour donner à leurs ouvrages plus de publicité ; pour conquérir, comme les trouvères épiques, les applaudissements ou l'admiration de la foule; pour plaire aux grands et aux rois, un certain nombre d'écrivains, le plus souvent des clercs, entreprirent, dans la langue nationale, l'histoire d'événements anciens ou récents.

Plusieurs avaient précédé Garnier dans cette voie.

En Angleterre surtout, Henri II, grand ami des récits chevaleresques dans la langue de ses aïeux, paraît avoir vivement encouragé, provoqué même divers poèmes historiques en français sur les principaux faits de son règne (1).

Antérieurement à l'avènement du Plantagenet, Geoffroy Gaymard, protégé de la reine Adélaïde de Louvain, femme du roi Henri 1°"^, avait déjà composé, en six mille vers octosyllabiques à rimes plates, une Chronique des rois Anglo-Saxons.

On connaît les deux romans historiques de Wace ; le Brut ou

(1) Histoire littéraire.iomQ XXIII, p. 339.

Arihus de Bretagne ^ histoire fiabuleuse des rois de la Grande-Bretagne depuis la prise de Troie jusqu'en l'année 669 de Tère vulgaire ; le Roman de Hou et des ducs de Normandie, histoire de ce pays, jusqu'en 1106.

Ces deux ouvrages ont été composés à l'instigation de Henri II, l'un en 1155, l'autre en 1160. Ce ne sont que des romans, c'est-àdire que la vérité y est trop souvent altérée par la fable ou la légende. Si Wace est souvent bon peintre de mœurs, s'il trace quelques caractères avec assez de vérité, s'il raisonne parfois en moraliste, en philosophe ; si enfin, en certaines occasions, il ne manque ni de chaleur ni d'énergie, on est en droit de lui reprocher sa prolixité, sa crédulité, ses inexactitudes historiques, son ignorance (1). Il est, sous ce rapport, bien inférieur à Garnier, que nous avons trouvé si fidèle dans le récit des événements, si sûr dans ses informations .

Les ouvrages de Wace se ressentent un peu de la précipitation avec laquelle ils ont été écrits. C'est qu'en efiet, il tenait à devancer son émule, Benoît de Sainte-More, qui, également sur la prière de Henri II, travaillait à la Chronique des ducs de Normandie, et allait donner, entre 1170 et 1180, un volumineux poème de 42310 vers non sans valeur.

Benoît de Sainte-More est fidèle, exact ; il fait preuve de connaissances aussi curieuses que multipliées sur les mœurs et les usages des Normands, sur la cour de leijrs ducs, leurs costumes, les ornements de leurs palais, leur vie publique et domestique (2).

Quant à la vérité sur les personnages dont il raconte la vie, elle est souvent voilée. Admirateur du Plantagenet, dont il fait l'éloge à plusieurs reprises, il peut déguiser les vices ou les fautes de ses héros, mais serait mal venu à rabaisser en quoi que ce soit les ancêtres et prédécesseurs de son maître Henri IL

Garnier, malgré sa partialité bien connue, peut soutenir avantageusement la comparaison avec Benoît.

D'autres chroniques ou histoires rimées sont postérieures à l'apparition de la Vie de saint Thomas,

(1) Histoire littéraire, tome XVII, p. 622.

(2) C'est le jugement de Tabbé de la Rue : Introduction à la Chronique des Du/Cs de ATorwandfe (Documents inédits sur l'Histoire de France), p. XXVI-XXVII.

On possède un Récit versifié de la première Croisade (fin du XII* siècle) ; mais, s*il n*est pas dénué d*intérét comme monument littéraire, il n*a pas de valeur comme document historique : il s'j rencontre des développements fabuleux qui trahissent le jongleur (1).

D n*en est pas de même du poème sur la GiLerre cTÉcosse, par Jordan Fanstome. L'auteur suit rigoureusement l'ordre des Êdts, et, si Ton compare sa narration avec celle des chroniqueurs contemporains, on est frappé de sa véracité, de son exactitude, tant pour la marche générale des événements que pour le détail des fsdts principaux.

Ce sont là les traits qui caractérisent l'œuvre de Gamier.

Ajoutons que, comme notre trouvère, Jordan Fanstome tantôt omet certaines circonstances, certains faits importants même qui sont racontés dans les chroniques, tantôt en ajoute qu'on ne trouverait pas ailleurs, de sorte que ces divers récits se contrôlent et se complètent réciproquement (2). On remarque, dans cet ouvrage, le goût dans le choix et la nature des détails, et, ce à quoi Gamier ne s'est pas toujours astreint, l'absence presque complète de toute dir gression en dehors du sujet. Malheureusement ce poème, qui est un vrai témoignage historique et un modèle d'impartialité, ne mérite pas, nous le verrons plus tard, les mêmes éloges au point de vue littéraire.

On peut faire des réserves analogues pour le poème anonyme sur la Conquête de V Irlande, faite en 1172 par Henri II. L'auteur n'est pas toujours impartial, mais c'est surtout par le style qu'il esf inférieur.

Ainsi, comme historien, Gamier occupe un des premiers rangs parmi ses émules des XIP et XIIP siècles. A part YHistoire de Guillaume le Maréchal, poème remarquable du XIII® siècle récemment exhumé par M. Paul Meyer (3), on trouverait difficilement, au moyen-àge, jusqu'à Froissart, une seule œuvre, soit en prose, soit en vers, qui combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire.

(1) p. Meyer, Romania, V, p. 1 — 63.

(2) Hùtoire littéraire, tome XXIII, p. 349, 350, 353.

(3) Voy. Bomania, XI, p. 22 — 74.

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On voudrait pouvoir comparer Garnier à ceux qui, comme lui, se sont essayés sur la vie de saint Thomas. Nous savons déjà, par notre auteur lui-même (1), que les événements dont l'église de Canterbury fut le théâtre, avaient suscité nombre de compositions latines et romanes, où la vérité était plus ou moins altérée. Malheureusement elles sont perdues.

Il nous reste toutefois un petit poème d'un peu plus de deux mille vers (2) qui célèbre aussi, en rimes françaises, Thomas le Martyr. C'est une sorte de complainte en strophes de six vers composée par frère Benêt (3). Un court rapprochement suffira pour faire ressortir l'écrasante supériorité de la Vie saint Thomas le Mariir sur cette œuvre monotone et ennuyeuse.

Le récit ne manque pas d'exactitude, les grands traits ne sont pas omis ; on n'y trouve qu'un résumé terne, aussi froid qu'impartial : pas la moindre trace d'émotion ! L'auteur est un clerc comme Garnier ; il paraît aimer les sermons, et l'on croirait, à l'inspection de certains passages, qu'il s'est inspiré de l'œuvre du trouvère français, ou du moins qu'il a utilisé les mêmes sources ; mais aucun souffle poétique n'anime cette œuvre essentiellement impersonnelle.

Son impartialité même est une qualité toute négative ; elle provient uniquement d'une hésitation très prononcée entre le désir de célébrer le martyre de Becket et la crainle de'déplaire au roi. Rien qui excite l'attention du lecteur ; pas même un de ces détails inédits qui reposent un peu l'esprit par l'attrait de l'inconnu. Ce n'est, nous ne saurions trop le répéter, qu'un insipide résumé.

Une seule fois, l'auteur a donné à son récit un développement inusité : c'est lorsqu'il raconte l'hésitation de Becket à accepter le poste de primat, et les conseils que lui donne l'évêque de Wincester.

En résumé, la valeur historique de cette œuvre est nulle. Non seulement elle n'apporte un jour nouveau sur aucune des phases de la vie de l'archevêque, mais elle est bien moins riche enrenseigne-

(1) Garnier, V. 161 — 165.

(2) édité par M. Francisque Michel à la suite de la Chronique des ducs de Nonnandie. Le principal manuscrit (1440 vers) renferme une lacune considérable gui est comblée dans le même volume, p. 61d-625.

(3) Il n'est guère admissible que flrère Benêt soit Benoît Sainte-Maure : c'est faire injure à celui-ci que de lui attribuer une œuvre aussi faible.

ments qu^aucune des biographies latines que nous avons eu Toccasion de citer dans le cours de cette étude.

A moins que Tavenir ne nous réserve des surprises, des découvertes nouvelles de manuscrits inexplorés, Garnier est le seul auteur français qui ait, au moyen-âge, traité avec une ampleur et une dignité convenables la vie si agitée, si dramatique du célèbre primat.

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