‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 4 sur 59 · II. — Origine de Becket · texte numérisé non relu

II. — Origine de Becket

On connaît la gracieuse légende qui fait de Becket le fils d'un Anglo-Saxon et d'une Syrienne.

Son père, Gilbert Becket, Anglais de nation, avait pris la croix et s'était engagé sous la bannière d'un seigneur étranger. Fait prison-

(1) Histoire de la Conquête d'Angleterre, tome II.

nier, il obtint l'amour de la propre fille du chef sarrazin dont il était le captif. Il parvint à s'évader par le secours de cette femme et revint dans son pays ; mais sa libératrice, ne pouvant vivre sans lui, quitte furtivement la maison paternelle et s'embarque pour l'Angleterre. Les deux seuls mots qu'elle connaisse de la langue anglaise, a Londres, Gilbert » , suffisent pour lui faire retrouver celui qu'elle aimait. Touché de tant d'amour et de constance, Gilbert Becket fait baptiser sa maîtresse et l'épouse. De ce mariage naquit Thomas Becket.

Voilà la légende qui fait la base du récit d'Aug. Thierry. Devenu le second personnage du royaume, Becket s'élève contre Henri avec la haine fougueuse que le Saxon portait au Normand. De là la sympathie du peuple pour lui; de là aussi l'antipathie du clergé normand et le désappointement, la rage du roi, qui se voit déçu dans ses espérances et réduit à l'impuissance par un descendant de la race vaincue.

Presque tous les historiens, anglais ou autres, ont admis l'authenticité de cette version. Malheureusement, ce n'est qu'une fiction poétique, une de ces aventures qui se retrouvent souvent dans les chansons de Geste, et qui sont destinées à jeter plus de merveilleux sur la naissance du héros.

Aug. Thierry a emprunté cette relation à l'auteur anonyme de « la Vie et de la Passion de saint Thomas », imprimée dans le « Quadrilogus » de 1495, et qui n'est qu'une compilation faite sans choiï, sans critique, longtemps après les événements (1). Ajoutons qu'il n'y est pas précisément question de la nationalité de Gilbert Becket. Interrogé par la fiile de l'amiral, il répond qu'il est « Anglais » et habitant de « Londres » (2), ce qui ne prouve rien. Aux yeux des étrangers, il n'y avait et ne pouvait y avoir aucune différence entre les Normands d'Angleterre et les Anglo-Saxons.

Le même historien s'appuie en outre sur deux romances populaires qui se sont conservées jusqu'à nos jours et renferment des détails très touchants. Enfin la légende concernant Gilbert Becket et la mère de Thomas est racontée tout au long dans un poème de

(1) M. £. de Bonnechose, Bévue contemporaine, 15 janvier 1854.

(2) Collection Migne, 190> vol., p. 34*7: qiMdam autem die.,., inquiaivit ab eo de qua terra et civitate exstiterit oriundtis. . . . Qui quum reeponderet quod Anglicus eetet et Londoniarum civitatie incola. . . .

Robert de Gloucester intitulé : « The life of Thomas Becket » et probablement composé vers 1300 (1).

Mais sont-ce là des documents sérieux? N'y faut-il pas voir, comme nous l'avons dit plus haut, une de ces inventions poétiques destinées à rehausser l'illustration du héros?

« On peut lire dans le 2® chapitre du « Gesta romanorum », dit M. Hippeau (2), l'histoire d'un chrétien qui, parti pour la Terre- Sainte, tombe entre les mains d'un émir ou amiral sarrasin, est aimé de la fille de son maître, qui le suit dans sa patrie et devient sa femme après avoir, comme c'est l'usage dans les poèmes d'aventures, abjuré la religion de Mahomet. C'est aussi le sujet d'un poème d'Elie de Saint- Gilles, dont le nom offre quelque analogie avec celui de Gilbert, et qui, prisonnier aussi d'un amiral sarrasin, part suivi de sa fille Rosemonde, devenue chrétienne. »

Le nom de Thomas Becket, devenu populaire en Angleterre, a dû être l'objet de nombreuses compositions poétiques. L'imagination des Saxons a multiplié les miracles accomplis sur la tombe du saint. Faut-il s'étonner, après cela, qu*il ait couru des récits plus ou moins merveilleux sur l'origine du prélat qui n'avait pas craint d'affronter la colère du redoutable Henri II ?

On peut donc admettre que les romances et le poème dont nous avons parlé reposent sur une croyance populaire. Mais comment se lait-il qu'aucun des biographes contemporains ne parle d'un événement aussi singulier? Ni Herbert de Boseham, le fidèle compagnon

de Becket, ni Roger de Pontigny, ni Edouard Grim, ni Guillaume, fils d'Etienne, ni l'anonyme de Lambeth, ni Jean de Salisbury, si bien renseignés sur tout ce qui concerne Th. Becket, si empressés de raconter les songes de la mère avant et après la naissance de son fils, n'ont rapporté cette légende, qui cependant aurait été un des plus beaux ornements de leurs récits. Bien plus, Garnier de Pont Sainte-Maxence, le trouvère qui a chanté la naissance, la vie et la mort de l'archevêque, qui n'omet aucune des circonstances propres à grandir son héros dans l'esprit du lecteur, n'a pas connu ou n'a pas voulu admettre cet épisode poétique, qui se serait pourtant admirablement encadré dans son poème. Pourquoi, sinon parce que

11) Ediied by William Henry Black (London, 1845).

(2) Introduction au texte du poème de saint Thomas le Martir.

cette version n'existait pas ou ne trouvait aucune créance dans le public ?

Notons en passant le poème publié par M. Francisque Michel à la suite de la « Chronique des ducs de Normandie » : quoique T'auteur y raconte bien des merveilles, il ne mentionne pas ce fait.

Que conclure de ce qui précède? Ne serait-il pas étrange d'admettre Tauthenticité d'un événement auquel les contemporains ne paraissent pas avoir cru ? Thomas Becket est né à Londres : voilà ce dont tout le monde convient ; mais, en présence du silence des biographes ou chroniqueurs contemporains, les documents dont s'est autorisé Aug. Thierry ne sont pas des témoignages suffisants de l'origine saxonne du prélat.

On connaît le mépris de Henri II et de tous les Normands pour la race vaincue, et il n'est pas vraisemblable que le roi eût accordé une confiance aussi absolue à un Anglo-Saxon. Une clameur universelle aurait, ce semble, accueilli, dans le camp normand, l'élévation de Becket au rang de chancelier. Or, il ne parait pas que la moindre réclamation ait été formulée relativement à son origine. Comment se fait-il enfin qu'aucun chroniqueur ou biographe du XII® siècle n'ait parlé de cette opposition nationale et anti-normande dirigée par le prélat ? Ses ennemis ne lui auraient-ils pas reproché violemment sa nationalité? Quelques-uns, il est vrai, notamment Gilbert Foliot, évoque de Londres, parlent de l'obscurité de sa naissance; mais, parmi les nombreux griefs qu'il énumère, aucun n'a trait à la nationalité de l'archevêque ; et si, ce qui n'est pas entièrement prouvé, sa nomination à l'archevêché de Canterbury a soulevé quelques protestations dans le clergé, elles étaient uniquement motivées par l'attitude antérieure du chancelier, qui se serait montré plus soucieux des droits de la royauté que des libertés ecclésiastiques.

En voilà plus qu'il ne faut pour révoquer en doute la légende qui donne à Becket une origine romanesque et fait de lui le premier Anglo-Saxon qui soit arrivé à une haute position sous les rois normands.

M, Emile de Bonnechose l'avait déjà rejetée dans son « Histoire des Quatre conquêtes d'Angleterre » (1) ; il revint à la charge dans

(1) Tome II, p. 347.

un article de îa « Revue contemporaine » (I), et, à Taide des documents nouveaux publiés par le D*" J.-A. Gilles (2), il a prouvé que Becket était d'origine normande.

En 'effet, Tanonyme de Lambeth, moine de Canterbury, dit que a Gilbert Becket, père de Becket, était Normand, né à Rouen et établi à Londres, comme beaucoup de ses concitoyens. Sa mère, nommée Rose, était de Gaen » (3).

De son côté, Guillaume, fils d'Etienne, clerc de Becket, affirme que « Gilbert était né à Thierceville, Normand d'origine, comme Tarcbevéque Thibaut, presque, du même âge que lui, et d'autant mieux admis dans son intimité, qu'ils parlaient ensemble de leurs rapports de voisinage et de leurs familles » (4). Il ajoute que le jeune Becket fut recommandé à Thibaut par deux frères, Balduin, archidiacre, et maître Eustache, tous deux familiers de l'archevêque et hôtes habituels de Gilbert Becket lorsqu'ils venaient à Londres.

Selon Roger de Pontigny (5), qui connut Becket pendant son exil, l'archevêque Thibaut, ancien abbé du Bec, était lié d'amitié avec Gilbert Becket, et ce fut là la cause de la protection dont il honora Thomas.

Voilà des témoignages positifs, sinon irrécusables, et, en tout cas, bien autrement sérieux que ceux sur lesquels est fondée la légende. D'ailleurs, dit M. Hippeau (6), « le surnom de Gilbert, Becchet ou Becket, appartient à la langue normande^ non à la langue saxonne ; c'est le diminutif du mot « bec «. Le chancelier, d'après le « Glossary of heralder » de Parker, portait dans ses armes trois becs d'oiseau. Un des oncles de Thomas, Osbern Huit Deniers (autre surnom normand), était aussi un riche bourgeois qui s'était établi à Londres. Enfin ses amis et ses protecteurs, Richer de l'Aigle,

(1) 15 janvier 1854.

(2} Ces documents se trouvent tous réunis dans le 190« vol. de la collection Migne.

(3) Pa88io sancti Thomœ^ axtctore anonymo : Migne, 190» vol. p. 278-279. L'anonyme de Lambeth a écrit la vie de l'archevêque deux ans après le meurtre, d'après VAnglia sacra, tome L

(4) 190 vol. de Migne, p. 112. Ce biographe, né dans la même ville que Becket, était son clerc et attaché à sa maison ; il était avec lui au concile de Northampton et fut témoin de son martyre.

(5) /6id., p. 60. Roger de Pontigny était un clerc du couvent de Pontigny, près de Sens, où Becket demeura deux ans pendant son exil. Il suivit l'archevêque à son retour en Angleterre.

(6) Introduction au poème de Gamier, p. XXVI-XXVII.

chevalier qui descendait habituellement dans la maison de Gilbert ; Arnould, éyéque 4e Lisieux; Henri, évêque de Bayeux; le clerc Baillehaohe (1), Tintroducteur de Becket chez Thibaut, étaient tous normands.

« Il avait de nombreuses possessions en Normandie. On le voit figurer parmi les signataires de plusieurs chartes ou donations, même lorsqu'il n'était que simple archidiacre de Canterbury, dans celle, par exemple, où Henri, évoque de Lisieux, confirme une donation faite à l'église de Condé-sur-Seulles . »

Il est donc permis de considérer comme Normands le père et la mère de Becket. Etablis en Angleterre après 1066, ils n'appartenaient à la race vaincue ni par le sang ni par les aspirations nationales.

Ainsi s'évanouit l'échafaudage sur lequel repose le système d'Aug. Thierry. Il faut renoncer à cette opposition d'ailleurs dramatique des deux races ; Becket n'a pas été le champion des libertés saxonnes ; il est plus simple et en même temps plus conforme à la vérité de considérer cette lutte comme une conséquence forcée de l'élévation de Thomas à l'archevêché de Canterbury . Une fois l'évêque nommé, le chancelier disparaît, et Becket, prenant au sérieux son nouveau rôle, oppose au roi une infranchissable barrière .

Nous pouvons, maintenant que la lumière est faite sur ce point, aborder le récit sommaire des principaux épisodes de cette grande lutte. Notre excuse d'attaquer un sujet tant de fois traité et exposé d'une manière si dramatique par Aug. Thierry, c'est la pensée d'expliquer les événements et leurs causes par le jeu et le frottement de deux caractères opposés, sans recourir à une antipathie de race qui n'a jamais existé dans l'âme de Becket.

Mais, pour comprendre et la nécessité d'une réforme dans les privilèges de l'Eglise d'Angleterre et la lutte qui en est la conséquence, il est indispensable de faire connaître la situation du clergé normand au moment où il allait avoir pour chef Thomas Becket .

(1) Voy. le poème de Garnier, v. 158.

-^loin. — Situation du clergé normand à l'époque de l'élévation de Becket à l'archevêché de Canterbury.

L'Angleterre vaincue et les Normand installés de vive force dans le pays, il restait à plier les vaincus et à leur faire accepter le joug étranger. C'était une tâche pénible, pour laquelle le concours du clergé ne parut pas inutile. Destituant tous les Anglo- Saxons qui occupaient des fonctions dans TÉglise, Guillaume le Conquérant les remplaça par des Normands, et, à l'époque de Henri II, les indigènes

ne possédaient plus que quelques emplois subalternes : l'Eglise avait été normannisée. De plus le Conquérant, voulant faire contribuer le clergé à la pacification du pays, décréta que désormais les évêques ou archidiacres cesseraient de se rendre aux assemblées de justice** pour y tenir les plaids des causes épiscopales, et ne soumettraient plus aux tribunaux sécuhers les procès se rapportant au gouvernement des âmes . « L'évêque cite le prévenu au lieu qu'il désigne lui-même, et le juge ou le fait juger selon les canons et les droits ecclésiastiques. En cas de résistance, l'autorité civile doit prêter main-forte à l'évêque .

« C'est en vertu de cette loi que s'effectua en Angleterre la séparation des tribunaux civils et des tribunaux ecclésiastiques (1). »

Par de telles concessions, Guillaume s'assurait le concours du clergé, et l'influence de l'ÉgHse servit les intérêts delà politique. Aucun inconvénient n'en résultait pour le Conquérant, dont l'énergie eût promptement réprimé toute tentative d'indépendance de la part d'un clergé encore mal assis. D'ailleurs tous les évêques étaient ou ses protégés ou ses créatures ; la date de ses bienfaits était trop récente pour qu'ils songeassent à s'afiranchir des liens de la reconnaissance et à lui susciter des embarras . Il avait cru augmenter sa puissance personnelle en attribuant au clergé des privilèges inouïs jusqu'alors. Peut-être eut-il raison pour lui-même, mais il eut tort pour ses successeurs (2),

Bientôt, en effet, la mésintelligence se mit entre les barons et les prélats, et, par suite, entre ceux-ci et le roi . Tant que Ton avait

(1) Hist, de la Conq, d'Angleterre^ par Aug. Thierry, tome II, p. 164.

(2) Aug. Thierry.

craint Tennemi commun, les Saxons, le sentiment de la sécurité, le besoin de se défendre contre les revendications de tout un peuple opprimé, avaient réuni les trois pouvoirs en un faisceau compacte ; mais, lorsque la pacification du pays fut en bonne voie, le clergé, usant des prérogatives qui lui avaient été octroyées, gêna singulièrement l'exercice de Tautorité royale. Les cours épiscopales étaient arbitres de certains procès concernant des laïques et de tous les procès intentés à des clercs : de là de nombreux conflits qui se terminaient presque toujours d'une manière favorable au clergé.

De plus, le désordre et la débauche avaient envahi l'Église anglicane. Les clercs normands venus en foule en Angleterre, où les attendaient les honneurs et les richesses, n'avaient pas tardé adonner le spectacle d'une vie désordonnée. Ils commettaient des naeurtres, des rapts, des brigandages, et, comme ils n'étaient justiciables que de leur ordre, ils étaient rarement punis. La juridiction ecclésiastique n'avait établi que des peines relativement très douces, qui n'allaient jamais jusqu'à la mort. Aussi le nombre des crimes s'aocrût-il d'une manière effrayante. Dans les premières années du règne de Henri II, on comptait plus de cent homicides commis par des prêtres vivants (1).

Une répression était donc nécessaire, et le seul moyen d'arrêter ce débordement sans cesse grandissant, c'était d'abolir les privilèges ecclésiastiques institués par le Conquérant, ou du moins de les amoindrir : tentative délicate, dangereuse, dans laquelle il ne fallait procéder qu'avec prudence, car la résistance du clergé était inévitable.

Une autre considération poussait la royauté dans la voie des réformes : la loi de Tindépendance cléricale, autrefois dirigée spécialement contre la population vaincue, lui était favorable depuis qu'elle semblait se résigner à sa défaite : « Tout serf saxon qui parvenait à » être ordonné prêtre devenait dès lors à tout jamais exempt de « servitude, parce qu'il n'était plus possible de le faire comparaître y> devant la justice séculière, et que l'Eglise se gardait bien deren- » voyer ceux qui s'étaient consacrés à son service » (2). Ainsi les libertés du clergé profitaient au peuple saxon, et l'on comprend dès

(1) Lingard, Htsi. d'Angleterre, tome II.

(2) Aug. Thierry, Hist. de la Conq, d'AngL^ tome II, p. 387.

lors Tardeur avec laquelle celui-ci embrassa la cause de Becket quand le prélat, refusant de laisser amoindrir les immunités ecclésiastiques, engagea la lutte contre la royauté normande.

Telle était la situation au moment où Thomas Becket fut élevé à l'archevêché de Canterbury. Jadis, dans un but tout politique, le Conquérant avait établi la primauté du siège de Canterbury, dont le titulaire était en quelque sorte le chef religieux de toute l'Angleterre, ayant seul le droit de sacrer les rois. L'adhésion du primat était donc indispensable pour que la réforme méditée par Henri II s'accomplit sans trouble. Il fallait, comme le dit fort bien Aug. Thierry, que cette sorte de royauté ecclésiastique tombât entre les mains d'un homme entièrement dévoué à la personne du roi. Ajoutons, en eflfet, que les cours ecclésiastiques, comme les tribunaux séculiers, avaient l'habitude de recevoir la principale portion des amendes et des confiscations, de sorte que non seulement la liberté, mais aussi les intérêts de l'Eglise allaient être engagés en cette affaire.

Henri II, pour la mener à bonne fin, jeta les yeux sur son chancelier Thomas Becket. Voyons ce qu'était cet homme et dans quelle mesure il pouvait autoriser les espérances du roi d'Angleterre.

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