‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 5 sur 59 · IV. — Naisseoice et vie de Becket jusqu'à son élévation · texte numérisé non relu

IV. — Naisseoice et vie de Becket jusqu'à son élévation

au siège de Canterbury.

Thomas Becket naquit à Londres (1119). Son père, Gilbert Becket, et sa mère Mathilde (1) étaient tous deux originaires de la Normandie, qu'ils avaient quittée, comme tant d'autres, après la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Établis à Londres, d'une condition moyenne, ils jouissaient d'une honnête

(1) Elle est appelée ordinairement Mathilde, nom que le souvenir récent de la femme du Conquérant avait mis à la mode. L'anonyme de Lambeth prétend qu^elle s'appelait Rose ; mais n'avait^elle pas plusieurs noms ? Elle était originaire de Caen. Quant au lieu de naissance de Gilbert Becket, c'est Rouen ou ThierceviUe (Eure), ou plutôt ce sont les environs de l'une ou de Tautre de ces deux ville, car Guillaume, fils d'Etienne, ne précise pas : circa Tierrici villam. L'anonyme de Lambeth a cité Rouen, qui était plus connu; pour être plus précis, Guillaume nomme Tierceville.

aisance (1) et purent faire donner à leur fils une brillante éducation. Le jeune Becket vint en France afin de perdre Taccent anglais, qui était alors un signe de réprobation ; il étudia le droit à Auxerre, séjourna à Bologne (2), où il reçut les leçons de Gratien, et, à son retour en Angleterre, se trouva en état de remplir les fonctions les plus délicates, dans TËtat ou dans l'Église. Il s'insinua dans la familiarité d'un des riches barons qui habitaient près de Londres (3), partagea sa table, ses plaisirs, et prit pour la chasse un goût qui devait se développer encore plus tard.

Après une jeunesse assez agitée, il fut, en 1142, introduit près de Tarchevêque de Canterbury, Thibaut, Normand comme son père, ancien abbé du Bec, et lié avec Gilbert Becket par des rapports de voisinage. Des familiers de l'archevêque, hôtes habituels de Gilbert Becket lorsqu'ils venaient à Londres, lui présentèrent le jeune Thomas (4), dont l'esprit lui plut. B lui fit prendre les ordres, le nomma archidiacre de son église et l'employa dans plusieurs négociations délicates avec la cour de Rome. Becket retint Thibaut dans le parti de Mathilde et de son fils Henri, conduisit auprès du pape une intrigue des évêques partisans de celui-ci et obtint une défense formelle de sacrer le fils du roi Etienne (5).

De tels services ne devaient pas rester sans récompense : Henri, devenu roi, prit sous sa protection Becket, que Thibaut lui avait d'ailleurs recommandé comme un serviteur dévoué et précieux ; peu d'années après, il l'éleva au grand office de chancelier d'Angleterre.

Il est inutile de raconter en détail sa vie nouvelle dans ce poste qui faisait de lui le second personnage du royaume. Qu'il nous sufiise de dire que Th. Becket partageait tous les plaisirs de son souverain, et que, dans une cour livrée au désordre et à la licence, il brilla par son luxe et sa magniOcence (6). Sur les champs de bataille, il se distingua par son courage, maniant l'épée comme pas un des cheva-

(1) Migne, 190« vol. : Ed. Grim, p. 3; — Roger de Pont, p. 59 — GuiUaume, fils d'Etienne, p. 112;— Epistolœ Tliomœ, p. 606.

(2) Lingard, tome II, p. 318.

(3) Aug. Thierry, tome II, p. 379; — Migne ; Roger de Pont, p. 59.

(4) Migne : Roger de Pontigny, p. 60; — Garnier de Pont Sainte-Maxence, V. 245-255.

(5) Aug. Thierry, II, p. 380.

(6) Migne, 190» vol. : Roger de Pontigny, p. 63.

liers, montant à l'assaut des villes (1). Il guerroya en Gascogne, en Normandie, et chevaucha plusieurs fois avec audace contre les Français (2). Diplomate habile, il réussit dans les missions dont il fut chargé ; et Henri II, se livrant sans réserve à cet homme, qui ne craignait pas de compromettre son caractère pour lui plaire, et qui le servait si bien, lui conQa Téducation de son fils aîné, attachant de grands revenus à ces deux emplois de chancelier et de précepteur.

Becket était alors au faîte de la puissance ; il ne sortait qu'accompagné d'une suite nombreuse ; tout se faisait par lui dans le royaume ; du reste sa gaîté, sa souplesse, sa politesse lui avaient acquis une grande réputation dans le monde normand ; l'envie même semblait l'avoir épargné.

Sa conduite avec le clergé est une question snr laquelle les historiens sont partagés. La plupart prétendent qu'il soutint avec âpreté les droits de la royauté (3), et qu'il força les évêques à payer la taxe des écus ou « escuage » (4). Selon Linguard lui-même, il n'est pas impossible que Becket, lorsqu'il était chancelier et favori du roi, ait secondé ses tentatives pour arracher de l'argent au clergé ; toutefois, ajoute-t-il, cette assertion repose sur des bases assez fragiles, sur un fragment de manuscrit presque illisible et sur une lettre de Thibaut dont la date est très incertaine (5). Quoi qu'il en soit, Becket paraît avoir agi en loyal chancelier, et il faut croire qu'il n'avait pas fait preuve d'une tendresse excessive pour les privilèges de l'Eglise, puisque le roi jeta les yeux sur lui pour mener à bien la réforme qu'il méditait (6).

Jusque-là, Becket semblait n'avoir eu d'autre volonté que celle de son maître, d'autre souci que celui de lui plaire. Attaché à l'Église, il chassait comme un baron, se battait comme un soldat, et, lorsque l'intérêt de l'Etat l'exigeait, restait sourd aux réclamations du clergé : Henri pouvait-il se défier de lui ?

(1) Migne : E. Grim, p. 8.

(2) Garnier, v. 356-360.

(3) Garnier, v. 381-385.

(4) Littelton'8 life of. Henri II, vol. III, p. 24; Turner, Hist,, p. 202.

(5) Lingard, II, p. 343.

!Et se vus mespriz de ren avez Vers seinte iglise, ci Tesdrescez Sens nul resort ; Et qu'elle ne perde ces dignetez, Envers tus homes la défendez Desque à la mort.

Il songea donc à Becket pour le siège de Canterbury, quand la mort de Thibaut, survenue en 1161, Tout rendu vacant. Avant cette époque, les deux pouvoirs s'étaient déjà trouvés aux prises ; mais Thibaut n'était pas d'humeur batailleuse ; quelques-uns prétendent môme qu'il poussa Becket au poste de chancelier, dans l'espoir d'aplanir ainsi la plupart des difficultés. Thomas fut le trait d'union naturel entre ses deux bienfaiteurs, et la lutte fut différée. Mais ce n'était pas une solution ; une réforme s'imposait : comment s'opèrerait-elle? Thomas était-il l'homme qu'il fallait?

Depuis longtemps Topinion publique le désignait comme le futur primat d'Angleterre ; mais les évoques opposèrent une assez vive résistance, ne croyant pas pouvoir élever à cette haute dignité un chasseur, un soldat de profession, un homme du monde, qui sans doute ferait bon marché des droits de l'Eglise ; aussi l'élection restât-elle en suspens pendant treize mois. La mère du roi essaya de dissuader son fils d'élever Becket à l'archevêché de Canterbury (1), peut-être dans la crainte que le chancelier ne fût aussi ardent pour la défense de l'Eglise qu'il l'avait été jadis pour les intérêts du roi. On redoutait généralement à la cour ce caractère étrange, qui savait conserver son sang-froid au milieu des plaisirs mêmes, qui n'avait jamais agi ouvertement contre le clergé, se contentant de laisser passer l'imposition de la taxe sans lui donner une sanction formeUe (2). Cette conduite habile, mais pleine de réticences, autorisait les espérances des uns et les craintes des autres.

D'ailleurs les attaques de ses ennemis, dictées par la jalousie, devaient avoir d'autant moins de prise sur l'esprit de Henri II, qu'il n'en ignorait pas le motif. Si Gilbert Foliot, notamment, s'opposa à l'élection de Becket, c'est qu'il avait un instant caressé l'espoir de succéder à Thibaut.

L'incertitude régnait donc sur l'attitude future de Thomas. Luimême parut étonné lorsque le roi lui proposa la primatie. Il se mit à rire, et, relevant ironiquement un pan de son élégant vêtement : a Voyez un peu, dit-il, le saint homme que vous voulez mettre sur un siège si sacré ! d Et il ajouta que l'affection de Henri se change-

(1) Epiit, Thomœ : Migne, 190« vol. p. 605. — /6trf., Epist. eccleaiœ anglic. ad, Thowiam,p. 1011.

(2) Jean de Salisbury {Epist, Johannœ, Sar. I, p. 223) ; cité par John Morris, p. 42.

rait bientôt en haine, car lui archevêque ne se prêterait jamais aux projets du roi contre le clergé (1).

Il est permis de douter de la sincérité de sa résistance, mais la menace de ne pas trahir l'Eglise était significative dans la bouche d'un tel homme. Toutefois Henri ne s'y arrêta pas. Comment le compagnon de ses plaisirs saurait-il lui résister? Il envoya l'ordre formel d'élire Becket, ce qui fut fait sans contestation. Ordonné prêtre le samedi de la Pentecôte de l'année 1162, il fut, le lendemain, sacré archevêque par le prélat de Winchester, et, sur l'assentiment du jeune roi, représentant légalement son père, déclaré libre de toute réclamation relativement à sa charge de chancelier (2).

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