V. — Changement de vie de Becket^ ses premiers démêlés
avec le roi.
A peine installé, le nouvel archevêque rompt (3) avec toutes ses anciennes habitudes : plus de riches vêtements, plus de maison somptueuse ; autant il avait été fier, autant il se fait humble, liant amitié avec les pauvres et le peuple. Il surpasse les prélats les plus réguliers et les plus austères par la gravité de sa conduite, la pureté de ses mœurs, son dévoûment à tous ses devoirs religieux, a Aussi quelle surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que sa créature, son joyeux compagnon prenait au sérieux sa nouvelle dignité! » (4). Son étonnement et son dépit furent au comble quand il reçut du primat un message annonçant qu'il ne croyait pas pouvoir conserver à la fois deux charges si importantes, et qu'il lui remettait le sceau royal. Jamais on ne vit plus d'enthousiasme d'un côté, plus de colère de l'autre. Les courtisans fulminèrent contre une détermination qu'ils considéraient comme agressive. Les Saxons, pour qui les projets du roi n'étaient pas un mystère, saluèrent avec joie cette transformation du primat qui se faisait peuple (5), et semblait vou-
(1) Migne, 190« vol. : Herbert de Boseham, p. 1087.
(2) Chronique de Mathieu Paris^ tome I ; — Migne, 190» vol. : Ed. Grim, p. 10 ; — Garnier, v. 500-510.
(3) Garnier, v. 53&-538; — Herbert de Boseham (Migne, 190» vol.), p. 1094. . (4) Aug. Thierry.
(5) Ibid,
les garantir du danger d'être expulsés de l'Eglise, leur unique refuge.
Pour être juste, il faut reconnaître que Becket se hâta trop de rompre avec son bienfaiteur et ami. Quelles que fussent ses craintes à l'égard des dispositions de Henri, il se devait à lui-même, il devait au souvenir de leur ancienne liaison de ne pas brusquer les événements en résignant immédiatement le sceau. N'était-ce pas un acte de défiance dont le roi dut comprendre aussitôt la portée ? Sa renonciation imprévue aux fonctions qu'il avait si bien remplies jusqu'alors, n'indiquait-elle pas la résolution bien arrêtée de ne se prêter à aucune transaction? Henri le sentit, et son irritation fut d'autant plus vive qu'il s'était moins attendu à ce revirement. Aussi quand plus tard, après la soumission des autres évêques, Becket sera le seul obstacle à la réalisation de ses plans, Henri n'aura plus qu'une pensée : faire déposer l'homme qu'il considère comme le perturbateur de son royaume.
Néanmoins la sincérité de Becket paraît hors de doute. L'hypocrisie se comprendrait difficilement, car, s'il fût entré dans les vues du roi, toutes sortes d'honneurs l'attendaient. La résistance, au contraire, était dangereuse, il ne le savait que trop. Mais l'archevêque était un de ces hommes tout d'une pièce qui marchent droit au but sans se préoccuper des obstacles. Mis à la tête du clergé d'Angleterre, il se croirait déshonoré s'il laissait péricliter entre ses mains l'autorité dont il est investi et dont il doit compte à l'Eglise . Foulant aux pieds toutes les joies mondaines, il se punit en secret, par les plus dures mortifications, de l'égarement de ses premières années et s'exerce ainsi à supporter des épreuves plus redoutables. Peu à peu il tombe dans une sorte d'exaltation sous l'influence de laquelle il juge mal la situation. Uniquement préoccupé du danger que court l'Eglise, il ne songe qu'aux moyens de résister : désormais la violence du roi n'aura d'égale que l'obstination de l'archevêque.
Henri commença l'attaque : il enleva à Becket l'archidiaconat de Canterbury, qu'il cumulait avec le siège archiépiscopal ; puis il fit abbé du monastère de Saint- Augustin, près de Canterbury, un certain Clérembault, qui, soutenu par la cour, et malgré l'ordre établi depuis la conquête par Lanfiranc, refusa de prêter serment d'obéissance canonique entre les mains du primat (1).
(1) Aug. Thierry, II, p. 393-394. — Chroniq. de Math. Paris, I, p. 409(Trad., Paris, 1840).
La querelle fut portée devant le pape Alexandre III, alors réfugié en France (1). Quels que fussent les droits de Becket, Clérembault eut gain de cause. La situation d'Alexandre était trop précaire pour qu'il songeât à se priver de la protection du roi d'Angleterre.
Irrité de cet échec, Thomas attaqua à son tour, et, se prévalant, comme ses adversaires, de droits antérieurs à la conquête, somma plusieurs barons de restituer au siège de Canterbury des terres que leurs aïeux avaient reçues en fief, déclarant qu'il ne connaissait pas de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris sans bon titre devait être rendu (2). C'était une grave imprudence. Ces revendications tendaient, quoique indirectement, à ébranler, dans son principe, le droit de propriété des familles anglo-normandes. De plus, en invoquant des lois anciennes, virtuellement abolies depuis la conquête, Becket se découvrait. S'il ne s'en tenait pas exclusivement aux droits octroyés par Guillaume, qu'allaient devenir les juridictions ecclésiastiques dont le roi voulait l'amoindrissement, et qui n'existaient que depuis l'établissement de la royauté normande ?
Au surplus, Becket continua l'attaque. Sans donner à ses adversaires le temps de se remettre, il plaça un prêtre de son choix dans l'église vacante d'Aynesford, sur la terre du normand Guillaume et tenant en chef du roi (3). En vertu de son droit de patronage, Guillaume chassa le prêtre installé par Becket, qui excommunia le baron normand.
Alors le roi intervient et se plaint qu'on ait excommunié, sans l'en avertir, l'un de ses tenanciers en chef, et exige que l'excommunication soit levée. Becket finit par céder, mais de mauvaise grâce. <( Dès ce jour, dit le roi, tout est fini entre cet homme et moi » (4).
Ainsi s'accentuait le désaccord de l'archevêque et du roi. Plus prudent, Becket se fût épargné cette dernière humiliation. A quoi bon exaspérer le roi par une excommunication intempestive ? C'était fournir un prétexte à un ennemi qui ne cherchait que l'occasion
(1) Rome était occupée par son compétiteur Victor, que reconnaissaient les AUemands.
;2) Aug. Thierry, II, p. 395; — Migne, 190» vol.: Herbert de Boseham, p. 1120.
(3) Aug. Thierry, II, p. 396.— C'Aron. de Mat. Paris, I, p. 410.
(4) Guillaume de Canterbury (Migne, 190« vol.), p. 127 : nuno ei inde gratiam non hàbeo.
d'en venir sérieusement aux mains. Henri ne tarda pas à la trouver et la saisit avidement.
VI. — Affaire de Philippe de Brois. — Assemblée et Constitutions
de Clarendon.
Un prêtre, Philippe de Brois, accusé de viol et de meurtre, avait été jugé et acquitté sous Thibaut par le tribunal ecclésiastique. L'affaire était donc terminée quand Philippe, attaqué de nouveau par le justicier royal, lui répondit par des injures. Henri se prétendit outragé, et Philippe fut cité devant les assises royales; mais Becket, comme supérieur ecclésiastique, déclara la citation nulle, fit saisir l'accusé par son tribunal, qui le condamna à être battu publiquement de verges et privé de sa prébende pendant deux ans (1) (1164).
La justice avait été respectée dans cette affaire, et Tarchevôque n'avait pas outrepassé ses droits; mais une question redoutable, celle des juridictions ecclésiastiques, venait d'être soulevée. Un affront avait été fait aux juges royaux : Henri pouvait-il supporter plus longtemps une juridiction entièrement indépendante, et, dans certains cas, supérieure à la sienne? Il était urgent de remédiera une telle situation.
Le roi convoqua donc une grande assemblée de tous les barons et de tous les prélats ; et, prétendant avoir trouvé, dans les anciennes coutumes de son aïeul, Henri P^, le moyen de réprimer les délits des clercs, il en proposa le rétablissement. Les barons donnèrent sans difficulté leur assentiment ; mais les évêques, et Thomas à leur tête, ajoutèrent la restriction : « Sauf l'honneur de Dieu et de sainte Eglise » (2). Irrité de cette réponse, Henri quitta les évêques sans les saluer ; puis, se ravisant, il les appela séparément, et, par des promesses et des menaces, les gagna tous à sa cause. Le pape luimême, sans examiner le fond de l'affaire, députa un messager spécial, Philippe de l'Almosne (3), pour enjoindre à tous les prélats
(1) Migne, 190» vol.; Roger de Pont, p. 70; Herbert de Boseham, p. 1129.
(îij Roger de Pont, p. 70; — Herbert de Boseham, p. 1129; — Garnier, v. 8f76-880,
13J Garnier, v. 931-956.
d'obéir aux lois du roi d'Angleterre. Il était encore trop incertain de la lutte contre son compétiteur pour se jeter dans un nouvel embarras. Il sacrifiait évidemment la cause de l'Eglise anglicane à sa sécurité personnelle. Au surplus, Henri avait eu soin de lui faire entendre qu'il n'attentait pas à l'indépendance du clergé (1), et qu'il n'avait en vue que l'abolition d'abus scandaleux.
Isolé dans le conseil, ébranlé par les instances de ses collègues et par l'ordre du pape, Becket céda et consentit à observer les coutumes. Alors, pour donner plus de valeur à cette promesse, Henri convoqua à Clarendon le grand Conseil des Normands d'Angleterre, archevêques, évêques, abbés, prieurs, comtes, barons et chevaliers (2).
L'assemblée de Clarendon se tint en mars 1164, sous la présidence de Jean d'Oxford, aumônier du roi. Avant de s'engager définitivement, l'archevêque demanda quelque temps pour examiner les coutumes en question.
Le lendemain, elles furent produites par écrit et divisées en seize articles. En voici les principales dispositions :
« La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé* de l'Église, sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.
» Lorsque, dans un procès, l'une des deux ou les deux parties seront ecclésiastiques, le roi décidera si la cause doit être jugée par la Cour séculière ou épiscopale.
» Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un ofûcier civil ; et, si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice de clergie.
» Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.
)) Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du roi.
» Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par baronnie, et sont obligés au même service que les laïques » (3).
(11 Garnier, v. 941-943.
(2) Math. Paris, Chronique, II, p. 415 ss. trad. française.
(3) Voir, dans le tome XIV de V Histoire littéraire un commentaire do cette constitution (article Henri II). — Michèle t, Histoire de France.
Plusieurs de ces propositions étaient excessives : « Â vrai dire, » Henri confisquait TEglise à son profit. Du moment où il percevait » les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les sièges vaque- » raient longtemps. Il était déjà maître de Télection des prélats : » on Tavait bien vu quand il s'était agi de donner un successeur à » Thibaut; mais aucune loi ne nécessitait Tassentiment royal. » Astreinte au service militaire, TEglise devenait toute féodale «t » compromettait son caractère ; jusqu'ici les prélats guerriers » avaient été assiBz rares. Avec l'excommunication, elle perdait la » seule arme qui pût la faire respecter au moyen âge ; enfermée dans » l'île, sans relation avec Rome, elle n'avait aucun recours contre » l'abus de la royauté » (1).
Enfin un article, que nous n'avons pas cité, concernait les serfs anglo-saxons, qui ne pourraient entrer dans l'Eglise sans l'autorisation de leur seigneur.
Une telle défense sans restrictions devait être considérée par Becket comme une atteinte portée au recrutement du clergé.
Il y avait donc des réserves à faire. Certaines dispositions, il est vrai, étaient sages, et constituaient un progrès réel sur l'ancien état de choses. Ain§i, le troisième article supprimait le bénéfice de clergie pour les ecclésiastiques convaincus d'un crime. Rien de plus équitable : quel intérêt avait l'Eglise à conserver dans son sein des membres qu'elle-même jugeait indignes ? Selon le chroniqueur Roger de Hoveden, un clerc qui avait été dégradé perdait son privilège et pouvait être cité devant les cours séculières s'il commettait un second délit. Cette garahtie était insuffisante : pourquoi n'admettre l'action de la justice séculière qu'en cas de récidive? En vain Becket prétendait-il qu'il ne devait pas y avoir deux condamnations pour le même objet : les peines les plus sévères prononcées par l'Eglise, perte du bénéfice et emprisonnement, étaient dérisoires ; et il n'est pas étonnant que, sous l'ancienne législation, le nombre des crimes commis par des clercs ait augmenté aussi rapidement.
Et pourtant cet article est un de ceux qui motivèrent la résistance de Becket. Il aurait peut-être admis l'intervention légale du roi dans l'élection des prélats ; peut-être aussi eût-il consenti à un amoindrissement du droit d'excommunication, dont on usait sans
(1) Michelet, HUtoire de France,
ménagement ; mais l'annihilation, dans les affaires criminelles, des tribunaux ecclésiastiques, et la suppression du bénéfice de clergie étaient des questions sur lesquelles il ne crut pas pouvoir céder. Par une regrettable confusion du juste et de l'injuste, il voulait conserver à tout prix la protection de l'Eglise à ceux de ses membres qui s'étaient rendus coupables d'un crime, sans considérer que c'était leur octroyer une véritable impunité.
Est-ce à dire qu'il fallait supprimer entièrement les tribunaux ecclésiastiques ? Henri n'y pensait même pas. D'ailleurs quand on songe qu'au moyen-âge le caprice des barons et du roi tenait ordinairement lieu de lois ; quand on voit les violences auxquelles ils se livraient trop souvent, la barbarie et l'exécrable fiscalité des tribunaux laïques au XII° siècle, on n'est plus aussi sévère pour les tribunaux ecclésiastiques, dont la jurisprudence, dit Lingard, était guidée par des principes fixes et invariables, tandis que celle des cours séculières était confuse, incertaine, composée en partie de lois saxonnes, en partie de lois normandes, n'existant guère que par tradition.
Allons plus loin : les libertés de l'Eglise étaient alors une ancre de salut. Supprimez-les, il ne reste plus que l'absolutisme du roi et des barons à une époque où l'autorité royale elle-même n'était pas toujours respectée.
Mais conament empêcher que les privilèges ne dégénérassent en abus scandaleux ? Les Constitutions de Clarendon étaient un essai sérieux de réforme. Par malheur, certaines dispositions étaient inacceptables par le clergé ; d'un autre côté, le primat allait opposer une fin de non-recevoir au seul article peut-être qui respectât complètement la justice et l'égalité. Qu'on lise les récits biographiques des clercs contemporains, et l'on se convaincra qu'ils étaient de cœur avec Becket : c'étaient leurs immunités que défendait le prélat ; ils y tenaient d'autant plus qu'elles les mettaient en quelque sorte au-dessus du droit commun.
Une première fois pourtant Becket avait cédé, soit qu'il craignît pour sa vie, soit qu'il se crût encore retenu par ses obligations envers le roi, soit qu'enfin il ne se fût pas rendu un compte exact de ce qu'on lui demandait. Mais quand Jean d'Oxford, au nom du roi, vint, d'un ton arrogant, sommer les évêques de tenir leur promesse et d'apposer leurs sceaux au bas des Constitutions, Thomas mesura
la portée de l'acte qu'il allait commettre ; il se rappela qu'il était le chef de l'Eglise anglicane et que son adhésion allait pour jamais la dépouiller de ses privilèges, et il refusa d'apposer son sceau, ajoutant que d'ailleurs on ne lui avait demandé qu'un consentement verbal (1).
Il ne faut pas trop se hâter de condamner Becket. 11 est vraisemblable que, dans cette circonstance, il eut à supporter toutes les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. Là sans doute est la cause de cette rétractation soudaine après le consentement formel qu'il avait donné naguère aux anciennes coutumes du roi Henri P^. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est qu'elle pouvait fournir une arme nouvelle à ses détracteurs et attiédir le zèle de ses partisans.
Au reste, ce refus de l'archevêque n'empêcha pas les nouvelles lois d'être promulguées. Les évêques avaient obéi aux ordres du roi, et des lettres furent adressées à tous les juges ou justiciers normands de l'Angleterre et du continent, prescrivant l'exécution des clauses de la nouvelle constitution.
Quant à Becket, ses scrupules redoublèrent quand il fut rentré à Canterbury. Les applaudissements du peuple saxon, qui n'avait d'autre refuge que l'Eglise pour échapper aux exactions et aux violences des barons normands ; les représentations de son entourage, directement intéressé au maintien intégral des immunités du clergé, durent faire sur son esprit une impression profonde, et il regretta amèrement l'adhésion momentanée qu'il avait donnée à l'œuvre du roi. Fermant les yeux sur toute autre considération, il ne vit que le danger dans lequel il avait failli laisser tomber l'Eglise. Aussi redoubla-t-il d'austérité pour racheter sa faute ; il alla jusqu'à s'interdire la célébration de la messe avant d'avoir obtenu l'absolution du pape (2).
Alexandre III, consulté par l'archevêque, avait refusé de donner sa sanction aux Constitutions de Clarendon ; mais, pour accorder une satisfaction à Henri II, il lui avait conflé une mission de légat avec pleins pouvoirs, excepté contre le primat.
(1) Garnier, v. 965-1020 ; — Anonyme de Lambeth, p. 292.
(2) Chron. de Math. Paria, I, p. 419.
Henri, indigné, avait renvoyé la commission au pape. Sa haine contre Becket n'en fut que plus violente. L'extension du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, devint dès lors pour lui un objet secondaire ; Tessentiel fut la ruine, la destitution de Thomas ; c'est là le but qu'il va poursuivre avec une incroyable ténacité (1).
Le prélat sentit sa faiblesse contre un pareil adversaire et essaya de fuir. Il monta deux fois sur un vaisseau prêt à partir, et deux fois l'équipage, craignant le ressentiment du roi, refusa de mettre à la voile (2).
VIL — Assemblée de Northampton. — Fuite de Becket.
A cette nouvelle, l'irritation du roi ne connut plus de bornes. Les ennemis de Becket le représentèrent comme un rebelle et un traître disposé à aller chercher près du roi de France un asile que lui refusaient ses concitoyens. Ces reproches n'étaient pas sans fondement : Thomas le sentait si bien que, plus tard, lorsqu'il vint en France, il hésita longtemps avant d'accepter l'hospitalité que lui offrait Louis. Sa tentative de fuite pouvait être interprétée comme un défl et une menace. Désormais c'était la guerre sans merci. Le roi d'Angleterre, convaincu du danger que courra son autorité s'il laisse échapper Becket, va s'appliquer à le faire condamner à la prison, sinon à obtenir sa tête. Mais il devait pousser si loin la haine et l'ardeur de la vengeance,* qu'on ne peut s'empêcher de plaindre Becket et d'admirer sa constance dans le malheur.
A peine rentré, l'archevêque reçoit l'ordre de comparaître devant une nouvelle assemblée réunie à Northampton. Il s'y rend, retient un logement que le roi fait aussitôt occuper par ses valets et ses chevaux ; la maison n'est évacuée que sur la menace de Becket de ne pas se rendre à la réunion (3).
Abandonné du clergé tout entier, qui a accepté les Constitutions de Clarendon, Becket va trouver le roi et lui demande la permis-
(1) Aug. Thierry, II, p. 405.
(2) Garnier, v. 1346-1365.
(3) Roger de Pontigny, p. 80; Garnier, v. 13^6-1385.
sion de passer sur le continent. Henri n'a garde d'accéder à une telle proposition, et il exige que le primat lui rende raison de plusieurs griefs, entre autres, du tort qu'il a fait à Jean, maréchal du roi, en rejetant sa réclamation pour une terre de l'archevêché. Condamné par le grand Conseil et effrayé de sa solitude, Becket capitule pour une amende de 300 livres d'argent (1).
Le cœur attristé des dégoûts qu'il venait d'éprouver, il tombe malade; mais le roi l'invite à comparaître de nouveau pour rendre compte, malgré la décision qui l'avait déclaré libre de toute réclamation ultérieure, des sommes d'argent et de tous les revenus publics dont il avait eu la gestion lorsqu'il était chancelier. La note s'élevait à 44,000 marcs. En vain Becket offrit 2,000 marcs, pour terminer ce procès désagréable : le roi ne voulut entendre parler d'aucun accomodement.
Alors le primat recouvre toute sa fermeté : malgré les avertissements qu'il reçoit sur les intentions hostiles du roi, il célèbre la messe de saint Etienne, premier martyr, et se rend à l'assemblée, revêtu de ses ornements pontificaux, et portant sa grande croix d'argent. Cette attitude énergique déconcerte les plus hardis. Foliot, évêque de Londres, s'efforce, il est vrai, de lui arracher sa croix, sous prétexte que son entrée « en armes » dans la cour royale est une offense au souverain ; mais Becket tient bon, et les prélats intimidés se gardent bien d'encourager les courtisans à faire violence au représentant de l'Eglise revêtu de ses insignes. Néanmoins, lorsqu'un conseiller du roi propose de priver Becket de tous ses droits et privilèges par un appel au Saint-Siège, les évêques normands acceptent avec empressement la double occasion de faire leur cour à Henri et de satisfaire leur rancune et leur jalousie. Gilbert Foliot accuse donc devant le Conseil le a ci-devant archevêque », et l'assemblée rend contre lui une sentence d'emprisonnement. Mais au comte de Leicester, qui lui notifie la condamnation : « Comte, répond Thomas, je vous défends, au nom du Dieu tout puissant, de donner ici jugement contre moi, qui suis votre père spirituel; j'en appelle au Souverain-Pontife, et vous cite par-devant lui. »
Puis il se retire lentement au milieu des huées des courtisans.
(1) Roger de Pontigny, p. 80-81 ; — Garnier, v. 1421-1443.
Rentré chez lui, il ordonne de dresser des tables, appelle tout ce qu'on peut trouver de pauvres dans la ville, et fait en quelque sorte la cène avec eux. Le même jour, il quitte secrètement Northampton, atteint, après trois jours de marche, les marais du comté de Lincoln, s*y cache dans la hutte d'un ermite ; enfin, sous un déguisement complet et un faux nom, il gagne Canterbury, s'embarque sur la côte voisine de Sandwich et débarque à Gravelines. Le roi le croyait malade à Northampton ; ce n*est que le troisième jour qu'il commença à soupçonner la vérité (Ij.