III. - SYNTAXE
1). — Article.
Il serait superflu de rechercher quelle pouvait être la règle concernant l'emploi de Tarticle. Quelques exemples convaincront le lecteur qu'en dehors d'un petit nombre de cas, Garnier exprime ou omet l'article suivant le besoin du vers.
L'article se supprime devant le subs. attribut : reis esteit e evesques voleit estre altresi, 2893, fol 29 a 28. Il en est presque toujours de môme devant les noms propres de pays après les prép. en, de : en Engleterre, 2638, fol 25 a 23 ; car d'Engleterre esteit^ 2074, fol 16 a 24 ; ou encore après senz^ ne répété : senz vie e senz desreiy 2064, fol 16 a 14 ; ne vus renty fait li il, ne fiu ne tenement, 2069, fol 16 a 19, etc.
Devant wn, um (= homo) l'article s'exprime assez souvent, car ce pronom ou plutôt ce subst. indéfini est encore voisin de sa signification première : deil l'un, 1249, fol 3 b 29.
Dans tous les autres cas, l'incertitude est complète :
Fermsest cum la piere encontre la turmente, 3198, fol 35 a 3; envers la mer se sunt. . . 2088, fol 15 b 8; clers ne devreit le lai ne li lais clerc jugier, 2426, fol 21 b 21 ; as leis eclesiaus deit laie lei servir, 2911, fol 30 a 16 ; des reis e des evesques la sainte poestez, 2917, fol 30 a 22 ; li prélat respundrunt pur les reis co-
runeZj 2919, fol 30 a 24 ; e garcuns e putains uni saint Thomas hué, 1897, fol 12 a 22; dedenz quart jur, 2276, fol 19 a 21 ; chascuns aveit sun pain e dreite livraison, 2441, fol 22 a 6 ; e os baruns ki père establirent Viglise, 2447, fol 22 a 12 ; clerc e de dete e d'el avrunt e curt e lei, 2484, fol 22 b 19; devant rei Salemun, 1157, fol 2 a 27; sis a forment à raisun mis, 1707, fol 9 b7; Sire, fait quens Roberz, 1861, fol 12 b 16; sulunc tens, 1978, fol 14 b 18; py/r grâce de Deu omnipotent, 31114, fol 33 b 9, etc., etc.
2). — Adjectif.
Adjectif attribut. — Quand Tadjectif est attribut, il s'accorde, comme Tadjectif épithète, avec le nom auquel il se rapporte : diseient qu'il ot tort, quant al rei ert si gries, 2708, fol 26 b 23 ; teus ovres erent bones à la pais refurmer, 3126, fol 33 b;il,etc.
Les exceptions sont très rares : Deus est celestien, 1205, fol 3 a 15 ; nuls ne fust si hardi, 204, fol 15 a 14. Elle sont dues sans doute à la négligence des copistes, à moins que ce ue soit un reste de l'habitude constatée dans TAlexis par M. G. Paris : là, en effet, l'adj. attribut prend le cas régime. Quoi qu'il en soit, notons que Tadj. attribut placé avant le verbe reçoit la flexion, s'il y a lieu, tandis que, dans le petit nombre d'exemples où la flexion manque, l'attribut suit le verbe.
Complément du comparatif. — Le complément du comparatif se marque par de si c'est un substantif ou un pronom, et par que si c'est une proposition entière : plus sunt fuiant del ros, 1213, fol 3 a 23 ; mais de co ne deit creire nul autre plus de sei, 3313, fol 33 b 28 ; qu'en tut le munt ne poi rien plus de lui amer, 3353, fol 37 b 8 ; mielz s'est ui esmerez de l'or set feiz recuit, 4099, fol 50 a 14 ; plus lealment del père nel poeit nuls guarder, fol 81 b 12 ; mielz vient de basse gent estre bon e munter, que de halte gent estre. . . , 3343, fol 38 a 7 ; mais la force Deu est plus fort que il ne sunt, 3382, fol 38 a 7, etc. Nous lisons cependant : greignur mestier que jo certes en avériez, 3915, fol 47 a 10.
3). — Adjectifs déterminatifs.
Adjectif possessif. — L'adjectif possessif s'emploie devant un substantif, lors même que celui-ci a pour complément déterminatif robj,pt possesseur : oez de vostre père a sun » bon chastiement — e de vostre arçevesque « sun » amonestement, 3074-3075, fol 33
Adjectifs numéraux. — Z7n, une peut s'employer au pluriel : unes iteles letres li a faites porter^ 4509, fol 57 a 9.
Quand il est question de deux personnes ou de deux choses, un y une peut prendre l'article : aveit Vune oreille coupée (= Tune des deux oreiUes), 3415, fol 38 b 10.
4). — Pronom.
Pronoms personnels . — Devant les verbes impersonnels ou employés impersonnellement, le pronom neutre il ne paraît pas encore : là u grant nuisance a, 3280, fol 36 a 25 ; li prist à recorder, 2571, fol 24 a 16 ; sur ces treis fu H fais e par els fu ovré, 2680, fol 26 a 25 ; n'i avra ui par mei jugement esculté, 1836, fol 12 a 21, etc. Sous ce rapport, comme sous d'autres, la langue de. Garnier a une tendance archaïque. En effet, le pronom neutre i/, venu du masc. il et non de illudy qui n'aurait donné que e/, est inconnu, il est vrai, aux premiers monuments de la langue, mais devient déjà fréquent dans le Roland, et se répand extrêmement à partir de 1150, de manière à dépasser même l'usage actuel (1).
Le pronom le, la, les, qui est toujours régime, se supprime souvent aussi : fait li reis Loewis : « jo li ferai saveir » (= je /e lui ferai savoir), 4160, fol 51 a 15; pramet qu'il li fera aveir, 4156, fol 51 a 11 ; mais se il volent tolir, — A saint iglise rien, ne lur deit hum suffrir (= on ne doit pas le leur souffrir), 2728, fol 27 a 13.
(1) Cf. Romanische Siudm, IV, 2, article de Horûing : le pronom neutre il en langue d'oïl, son origine, son extension. — i^omanta, IX, p. 625.
Notons que se^ sei s'emploient non seulement comme pronoms réfléchis, c'est-à-dire lorsque le verbe marque une action retombant sur le sujet, mais aussi dans les prop.non réfléchies, pourvu que le pronom se rapporte au sujet, comme en latin : dous frères blancs mena od sei H bilans ber, 1966, fol 14 b 6, etc. On sait que cet usage a subsisté jusqu'au XVII*» siècle; ce n'est qu'au XVIII® que, contrairement à l'étjmologie et à la logique, soi a été remplacé, dans la plupart des cas, par lui, eux, elle, elles, etc.
5). — Verbe.
\^ Emploi particulier de l'infinitif. — On le trouve parfois pour l'impératif dans les propositions négatives : Ne creire lur conseil, 1211, fol 3 a 21 ; ne te creire à la nuit, 1215, fol 3 a 25; ne te targier, 2177, fol 18 a 7, etc. Cette tournure est encore en usage aujourd'hui dans les maximes ou sentences négatives, mais à. la troisième pers. seulement : ne pas violer la propriété d' autrui (=r on ne doit pas, il ne faut pas violer. . . ). C'est sans doute parce que rinfinitif, plus que tout autre temps, exprime l'idée du verbe d'une manière générale et vague, qu'il a été ainsi employé ; et cela ne pouvait avoir lieu dans les prop. affirmatives, où un mot particulier était nécessaire pour préciser l'obligation ou le devoir. Cette tournure, d'ailleurs, se retrouve chez les auteurs de l'époque.