IV. - ORDRE DES MOTS
La question de l'ordre des mots présente un intérêt particulier dans le poème de saint Thomas ; car, loin de s'astreindre à ce que l'on est convenu d'appeler l'ordre logique, Garnier s'en écarte sensiblement, et souvent a pour unique guide la marche même de la pensée. On pourrait presque dire de sa langue qu'elle est à construction libre. Essayons de dégager, sinon des règles précises, ce qui serait impossible, du moins la méthode générale à laquelle s'est conformé l'auteur. Pour procéder avec ordre, nous examinerons d'abord la place qu'occupent les mots considérés isolément, puis celle qui leur est assignée suivant le rôle qu'ils jouent dans la proposition.
1). — Compléments du substantif.
Nous n'avons pas à nous occuper pour le moment du substantif en tant qu'il remplit les fonctions de sujet ou de complément du verbe ; mais il peut en outre servir lui-môme de complément à un substantif, et, dans ce cas, la dépendance s'exprime avec ou sans le secours d'une préposition : de là deux cas bien distincts.
a). — Si le complément du substantif est exprimé au moyen d'une préposition, ordinairement de^ beaucoup plus rarement à, il peut suivre immédiatement le substantif ou le précéder. La première tournure est la plus usitée, c'est celle qui est presque universellement admise aujourd'hui dans la prose française : Essamples de justise ne doit pas eslre pris^ 1146, fol 2 a 16 ; ele est espuse Deu, qui est sire des reis, 1217, fol 3 a 27 ; îuais um faiseit les portes del bure tûtes guaitier, 1976, fol 14 b 16 ; e e/ r? un des evesques e des altres persones^ 3108, fol 33 b 3; en la huche al produme^
3270, fol 36 a 15 ; funt H fil al Sathan, 5201, fol 68 b 1 J ; ja n'i avra pour — Ne de reine de prince ne de hait emperur, 3490, fol 39 h 25. Dans ce cas, il est rare que le substantif soit séparé de son complément ; citons pourtant : les tables en fist Vum del refrictur emplir, 1932, fol 14 a 2.
Souvent le déterminant précède le déterminé, et alors le premier est ordinairement séparé du second par un ou plusieurs mots, sans qu*on puisse assigner à la construction d'autre règle que les exigences de la versification, le bon goût, ou l'intention de provoquer, par la structure de la phrase, l'attention du lecteur : de tut n'en pout aveir H sainz une demie^ 2530, fol 23 b 5 ; de rien nHpuet aveir H sainz 1mm recovrier, 2531, fol 23 b 6 ; car des iglises est li reis e sire e chies, 2*709, fol 26 b 24 ; c/e tute sa franchise H fesisles le dun, 3090, fol 33 a 15 ; d'enfer puel saint iglise las portes depecier, 3256, fol 36 a 1; rfe Catorhire aveie Varcediachené — E de Beverlei oi idunc la provosté, 3331-3332, fol 37 a 16-17. Quand il y a plusieurs compléments, ils peuvent en outre être séparés les uns des autres : de sainte iglise prenge e de ses clers conrei, 572.
Quelquefois, mais c'est le cas le moins ordinaire, le déterminé suit immédiatement le déterminant : des reis e des evesques la sainte poesté, 2917, fol 30 a 22.
b). — On voit que Garnier a déjà toutes les libertés de tournure que peut se permettre notre versification ; mais ce n'est pas tout : quand le complément est exprimé sans préposition, l'absence de flexion, comme dans la langue latine, ou la forme particulière du cas régime, indiquant suffisamment le rôle du substantif dans, la phrase, le poète use de la plus grande latitude : la place du régime, en effet, n'est pas nettement définie ; il se met à peu près au hasard, ou, pour mieux dire, au gré de l'auteur, avant ou après le substantif qu'il détermine.
1° Après : les hummes sun seignur, 1117, fol Ih IQ; de la curt cet evesque, 2095, fol 16 b 15 ; pur amur nostre rei, 2172, fol 18 a 2 ; a/ ministre le rei Henri, 2415, fol 21 b 10 ; al ues le rei, 2529, fol 23 b 4 ; car qui veit le bordel sun veisin alumé, 3428, fol 38 b 23.
2** Avant : al deu despit, 1155, fol 2 a 25 : en /a rei prisun mis.
1112, fol 1 b 12 ; respunt H deu amis, 1865, fol 12 b 20 ; dl qui sunt Deu ami, 2495, fol 22 b 30, etc. On voit que, dans ce cas, le régime s'intercale entre Tarticle et le subst. déterminé. Il semble que cette seconde tournure soit moins fréquente que la précédente.
2). — Adjectif. — Compléments de l'adjectif.
1° Adjectif épithète. — L'adjectif épithôte se met le plus souvent avant le substantif qu'il qualifie : U7i prode hackeler, 1970, fol 14 b 10; gris dras d'un frère, 2009, fol 15 a 19; grant amistié, 1622, fol 8 a 12; ire e malveis conseil, 1686, fol 9 a 16; grant desdeig H sembla, 1625, fol 8 a 15 ; cume buns champiunSy 1650, fol 8 b 10 ; religius evesques, 3247, fol 37 b 2, etc.
Cette règle est loin d'être absolue ; la même phrase peut renfermer deux adjectifs diversement placés : nHert pas reisnables jurs de tenir plail certain, 1459, fol 5 a 29 ; dous frères blancs mena od sei H buens ber, 1966, fol 14 b 6 ; sur un grant cheval blanc, 2094, fol 16 b 14, etc. On remarquera toutefois que les adjectifs exprimant des qualités physiques se mettent de préférence après le substantif. Ajoutons, pour donner une idée de la liberté avec laquelle Garnier agence les mots, que l'adjectif peut être séparé du substantif auquel il se rapporte : Nabugodonosor fist une image ovrer — D*or e d'argent mult grant, 1316.
De plus, contrairement à l'usage moderne qui veut que l'on énonce d'abord le substantif modifié par plusieurs adjectife, Garnier use d'une liberté presque illimitée : Car mult oui felun quer e gros e surquidië, 4884, fol 63 a 24.
Avec le comparatif ou le superlatif, l'adjectif précède invariablement le substantif : Un des plus hauz hummes de trestut sun païSy 2139, fol 17 a 29 ; n'i Irovisiez d'estor nis le m^enur chapun, 2445, fol 22 a 10 ; od ses plus privez druz, 1645, fol 8 b 5 ; mais H saintismes ber, 3495, fol 39 b 29; les mains honestes menbres, 3444, fol 37 a 29, etc.
11 en est de même lorsque l'adjectif est accompagné d'un adverbe de quantité : od mult bêles raisuns, 2318, fol 20 a 3.
i° Compléments de l'adjectif. — Ils se placent tantôt en avant,
tantôt après Tadj., sans règle précise : A tels i a suef e dulz estre devez, . . e reddes à plusurs, 3006, fol 33b 21 ; teus ovreserent boues à la pais refurmer, 3126, fol 33 b 21 ; si plain de fièvre, 3599, fol 41 b 14; d'Englelerre fuilis, 3676, fol 43 a 1, etc.
Le comparatif est suivi de son complément : plus sunt fuiant del ros, 1213, fol 3 a 23 ; il n'en est pas toujours ainsi du superlatif, qui peut être précédé ou suivi de son complément, et en être séparé par un ou plusieurs mots, comme aujourd'hui encore : De tuz les chaitifs sui H plus maleurez^ 3075, fol 46 a 25.
3). — Adjectifs déterminatifs.
Les adjectifs numéraux se placent avant le substantif qu'ils déterminent ; quelquefois il y a intercalation d'un mot entre les diverses parties qui forment le nombre : mil anz cent e seisanie e dis, 5784, fol 78 a 29.
Les adj. démonstratifs, possessifs et indéfinis précèdent également le substantif; on trouve quelques rares exceptions pour les derniers : provendes e iglises plusurs par le régné, 3333, fol 37 a 18; quant à tut, il précède volontiers le pronom personnel auquel il se rapporte : tuz les trova taisanz, 1475, fol 5 b 15. U est même des cas où il s'éloigne de son substantif : tuz perdi les Franceis Sainz Thomas à celjur, 4076, fol 49 b 21.
4). — Pronoms.
Le pronom relatif se sépare plus librement qu'aujourd'hui de son antécédent : de la cimiz Vunt blasmé qu'il porte, 1652 fol 9 b. 24; e H bers s'en eissi, que Deus aveit mult chier, 1915, fol 12 b 15.
Qui ou Ki s'emploient non seulement comme sujets ou compl. d'un verbe, mais aussi comme rég. d'un substantif sans l'aide d'une préposition : de là des tournures qui s'écartent autant de l'usage actuel qu'elles se rapprochent de la phrase latine. Les ouvrages contemporains en offrent également des exemples, mais en petit nombre : de qui terre il fust nez (= de la terre de qui), 2487, fol 22 b 22; par qui conseil voldra del tut en tut errer (= par le conseil
de qui), 2061, fol 16 a 11 ; ea,y baymns kipere eslahlirent Viglise (= dont les pères), 2447, fol 22 a 12; e pur ki maltalent st humme Vunt ocis (= pour la rancune do qui), fol 79 a 3, etc. Ces constructions hardies et quelque peu obscures à première vue, contribuent encore à la concision du stjle, pour laquelle Garnier a un penchant déclaré. Dans ces exemples, qui, ki sont en réalité des datifs, et l'on pourrait lire partout cui.
5). — Adverbe.
On peut poser en principe que l'adverbe précède le mot qu'il modifie; mais l'emploi des diverses sortes d'adverbes présente en outre des particularités qui demandent un examen détaillé.
1° Les adverbes de temps s'énoncent le plus souvent en tête de la proposition : yie unques ne volt un sul de ses chevals mener, 1953, fol 14 a 23; primes nus en poiimes conforter e ailier, 3116, fol 33 b 11, etc. Parfois ils s'intercalent entre le sujet et le verbe : 00 qu'il ainceis ot mespi^s, 1295, fol 4 b 15. Assez rarement ils suivent le verbe : ne volt desoremais qu'il oient, 3698, fol 43 a 23.
2° Comme les précédents, les adverbes de lieu se placent souvent au commencement de la proposition : tut avant s'en ala, 1676, fol 9 a 6 ; ariere se sunt mis, 2268, fol 19 a 13 ; par ilocc est es chambres Roherz del Broc entrez, 5316, fol 70 b 6 ; tout au moins, ils précèdent le mot qu'ils modifient : à la curt en ala quant il i fu mandez, 1606, fol 7 b 26 ; e cinc cenz livres ultre de deniers H durra, 3764, fol 44 a 29. On les rencontre cependant aussi après le verbe : jo vus métrai laienz par un altre sentier, 5309, fol 70 a 29, etc.
3'^ La place qu'occupent les adverbes de manière est moins nettement définie ; à part quelques-uns, comme bien, einsi, trestut, qui précèdent ordinairement le verbe et s'en séparent volontiers : bien H devenez faire, 1075, fol 1 a 5; trestut esteit changiez, 1690, fol 9 a 20, ils se mettent indifiiéremment avant ou après. Il est inutile de produire des exemples. Ajoutons qu'eux aussi peuvent s'intercaler entre l'auxiliaire et le participe : Qu^ ses mais Vot la nuit
mull durement grevé, 1519, fol 6 a 29 ; e dut riche barim H uni pur veir nuncié, 1532, fol 6 b 12. D'ailleurs cet usage rentre dans les caractères généraux de la langue française et n'est particulier ni au moyen-âge ni à Garnier.
49 En ce qui concerne les adverbes de quantité, il faut distinguer trois cas : ou ils modifient un verbe, un adjectif, et ce sont, à peu de chose près, des adverbes de manière dont la place n'a rien de fixe, comme nous venons de le voir, quoiqu'on les trouve plus souvent avant le mot qu'ils modifient : Mull sunl faus H prélat, 1212, fol 3 a 22 ; plus sunt fuiant, 1213, fol 2 a 23 ; poi te serunt feeil, 1214, fol 3 a 24 ; mull H covient saveir, 1242, fol 3 b 22 ; mult out grant saveir, 2088, fol 16 b 8 ; des letres sout asez, 2122, fol 17 a 12 ; ou ils modifient un autre adverbe, auquel cas ils le précèdent invariablement : Et il pleuveit tant fort, 1958, fol 14 a 28 ; ou bien encore, dans leur véritable rôle d'adverbes de quantité, ils ont pour compléments des substantifs ou des pronoms qu'ils précèdent, mais dont ils sont fréquemment séparés par un ou plusieurs mots : poi i mena des suens, 1647, fol 8 b *7. Ajoutons que, devant les substantifs, ils sont rarement accompagnés de la préposition de : ce sont, comme en latin, des sortes d'adjectifs : Ni ot gueres amis, 11*74, fol 2 b 14 ; poi amis o^ 1615, fol 8 a 5 ; asez i a trové e joevenes e chanuz, 1643, fol 8 b 3, etc.
Remarques. — Plus répété est précédé, dans le second membre, de l'expression de tant ou simplement tant (= lat. tanto plus) : e que plus ert malades, de tant plus Vanguissa, 1508, fol 6 a 18, etc. La construction ne diffère pas d'ailleurs de celle qui est usitée aujourd'hui. Où nous employons autant, d'autant, Garnier se sert de tant et se rapproche ainsi beaucoup plus du latin : tant le deiXst il plus tenir en grant chierté, 21*70, fol 17 b 30.
Asez, modifiant un adj. ou un adverbe, a le sens de beaucoup, qui se retrouve en italien, et, en partie aussi, dans le français moderne ; dans ce cas, il se place après Tadj. ou l'adverbe et s'en se pare : mielz devreient asez, {= beaucoup mieux), 2761, fol 27 b 16 ; tant est greindre lur fais e plus pesant asez, 2925, fol 30 a 25.
5<* Une simple observation suffira pour les négations composées
ne. . . mie, ne, , , point, ne. . , pas, auxquelles nous ajouterons se. ., nun : les deux parties sont constamment séparées par les mots sur lesquels tombe la négation (1) : Se pur co nun qu'il ot sun servise guerpi, 1617, fol 8 a 7.
6® Parmi les conjonctions composées, il n'y a que pur co que et ainz que dont les parties se disjoignent, celle-ci par une imitation directe du latin : se pur co nun que ... (2) ; ainz les despendrai tuz quejo ne face, 4899, fol 63 b 9.
En résumé, la constitution de la phrase, même dans les mots considérés isolément, paraît être bien plus ascendante que descenrdante; c*est un fait que corroborera encore Tétude de la proposition.