TERMES RELIGIEUX
Absolutiun, 2930, fol 30 b 5 ; anatheme, 2335, fol 20 a 20 ; (iscensiun, 3241, fol 35 b 16 ; charitez, 1844, fol 12 a 29 ; confessiun^ fol 79 b 25 ; dampnatiun, 712 ; damner, 3057, fol 32 b 12 ; dampner, 2829, fol 28 b 24; dessacrer, 1261, fol 4 a 11 ; devo- Hun, 1543, fol 6 b 23 ; discipline, fol 79 a 30 ; discipliner, 3857, fol 46 a 7 ; divine, 2550, fol 23 b 25 ; eclesiaus, 2911, fol 30 a 16; enunctiun, 3012, fol 31 b 27; ermitorie, 2014, fol 15 a 24; escripture, 2722, fol 27 a 7 ; esperit, 298 ; esperital, 1819, fol 12 a 4; espirilable, 3839, fol 45 b 19 ; estole, 1607, fol 7 b 27 ; kardunaus, 941; legatiun, 1081, fol 1 a 11; miséricorde, 1340; none, 1922, fol 13 b 22 ; omnipotent, 3114, fol 33 b 9 ; obédience, 4211, fol 52 a 6; obedienz, 5200, fol 68 b 10; pallium, 680 ; pénitence, 694; pieté, 2795, fol 28 a 20; prélat, 614; prophètes^ 54; prophetisement, 5342, fol 71 a 2 ; psalmistes, 2988, fol 31 b 3; religiun, 626 ; reUgius, 3347, fol 37 b 2 ; sacre, 4700, fol 60
a 20; sacrement, 2910, fol 30 a 15; sac7'er, 4704, fol 60 a 24; seculer, 2*71 ; seculerment, 2909, fol 30 a 14 ; spirital, 1869, fol i2 b 24 ; temité, Vil ; trinité, 2698, fol 26 b 18 ; vicaries, 4289, fol 36 b 4.
2p termes généraux, abstraits, etc.
Adjutor, 250 ; afflictiun, 2953, fol 30 b 28 ; antiquité, 3016, fol 12 a 1 ; appellatiunj 3267, fol 36 a 12; araisunement, 2379, fol 21 a 4 ; araisuner, 3217, fol 35 a 22. (Ces deux mots sont, à proprement parler, des mots demi savants) ; auctorité, 4868, fol 64 a 8 ; avocat, 1640, fol 8 a 30 ; hesagnM, 5408, fol 72 a 8 ; contemplatiun, fol 45 b 5; corrupliun, 2507, fol 23 a 12; deseriter, 1355; desfactiun, 1110, fol 1 b 10; despensatur, 2835, fol 28 b 35 ; destructiun, 2444, fol 22 a 9; dignité, 1802, fol 11 b 17; discretiun, 1243, fol 3 b 23 ; electiun, 1226, fol 3 b 6 ; enfermeté, 1516, fol 6 a 26 ; ensoffimer, 4039, fol 49 a 14 ; erilé, 4A/^ ; escav" late, 5139, fol 67 b 9 ; fei^etez, 1305 ; fructifier, 4729, fol 60 b 18; humilier, 3023, fol 32 a 8; humilité, 1380; idropisie, 72; iniquité, 709 ; negatiun, 3268, fol 36 a 13 ; occostun, 879 ; orpkenins, 3391, fol 38 a 16; persecuturs, 464; persanes, 3109, fol 33 b 4 ; pretius, fol 80 a 23 ; refrictur, refreitur, 1932, fol 14 a 2; satisfactiun, 4888, fol 63 a 28; secwn^, 3611, fol 41 b 26; sofisme, 4068, fol 49 b 13 ; subjectiun, 3110, fol 33 b 5 ; suggestiun, 3287, fol 36 b 2 ; stabilité, 2217, fol 18 b 22; iriumphe, 3292, fol 36 b 7 ; vertïe, 147 ; ydropikes, 5794, fol 78 b 9.
Vli. - VERSIFICATION.
1). Rime et construction du vers. — Le poème de Garnier est écrit en alexandrins, réunis en strophes de cinq vers à une seule rime, ce que l'auteur lui-même énonce ainsi : Li vers est d'une rime en cinc clauses cuplez, 5819, fol 83 a 9. Ainsi, aux yeux de Garnier, le mot vers a un sens plus étendu qu'aujourd'hui et indique une série déterminée de lignes, au bout desquelles l'écrivain s'arréte et retourne en quelque sorte sur ses pas pour commencer une autre série (lat. vertere, versus). Par suite, le vers ou strophe implique un ensemble d'idées assez distinct de ce qui précède ou de ce qui suit pour former par lui-même un sens complet. C'est un fait dont nous vérifierons l'exactitude dans la suite de cette étude, à Tarticle (ramier écrivain.
Pour le moment, contentons-nous de remarquer que très rarement deux ou trois strophes se suivent sans que la phrase ou l'idée ait reçu son entier développement.
La rime, nous le savons déjà (1), embrasse les combinaisons les plus variées et porte, comme aujourd'hui, sur la totalité de la dernière syllabe ou des deux dernières, selon qu'elle est masculine ou féminine. Elle est généralement très soignée ; l'auteur n'associe jamais, comme cela se pratique dans les poèmes à assonances, er et et, ier et iet, at et ant, ireX it, is; iront et ire, etc. S et ^ de la flexion et de la conjugaison sont respectés ; en un mot, la rime n'est pas un prétexte pour violer la déclinaison. La répétition des mêmes mots avec le même sens est rare dans la strophe.
Néanmoins, les rimes masculines et féminines non seulement n'alternent pas, mais ne se suivent même pas dans un ordre déterminé. Par contre, la règle de l'hémistiche est rigoureusement observée. Très souvent chaque ligne enferme un sens complet. Aussi le vers, pris dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui, a-t-il cette rec-
el) Yoy. Tableau des rimes, p. 110-118.
titude un peu uniforme à laquelle n*échappent pas toujours nos meilleurs auteurs classiques. Rien de cette souplesse que Ton admire chez Racine et plus fréquemment encore dans La Fontaine. Garnier admet rarement le rejet ou Tenjambement ; on en trouve cependant quelques exemples :
Tut lur avoir aveit tresqu'à un sul denier
Lireis (2656, fol 25 b 11).
Mais s*ils volent tolir
A saint igHse rien. . . . (2728, fol 27 a 13).
Par vostre humilité e par vostre escient
Espérâmes (3114, fol 33 b 9).
Ne volez plaidier
Verslerei (3119, fol 33 b 14).
Ne pur ignel conseil n*ociez ne tuez
Les oeilles qui sunt desuz. . . . (3229, fol 35 b 4).
Et d*ambes parz furent 11 serement juré,
Que nuls d*els ne tendreit desore en sun régné
Nul enemi à Taltre (3740, fol 44 a 5).
Puet cel estre qu'ensi se voleient vengier
Demei (3377, fol 38 a 2), etc.
Le nombre des syllabes n'est variable que pour un très petit nombre de mots. Ainsi Loewis compte pour trois syllabes v. 2161, fol 17 b 21, tandis qu'il compte pour deux syllabes v. 4231, fol 52 a 26 et fol 18 a 15. Dans ce dernier exemple, il est écrit Lowis. Le mot ier (= heri) est monosyllabique ; le vers 4117, fol 50 b 2 : dites lui que ore prendrai co qu'il m'offri ier, doit être ainsi rétabli : dites lui qu' or prendrai co que il m'offri ier. Chastiersi trois syllabes [chas-ti-er] et rime avec envei-er : abai-sier : enconbrier ; chang-ier, 2811-2815, fol 28 b 6 — 10. Notons encore les rimes suivantes : chevalrier : chasti-er : humili-er : prei-er^ 2931- 2935, fol 30 b 6 — 10, ; crucifi-ë : pe^chié : adre-dé : martirpzié : esnei-é, 5526-5530, fol 74 a 6 — 10. Chasti-er, humili-er, prei-er, esnei-é sont très vraisemblablement mis pour chasti-ier, humili-ier, prei-ier, esnei-ié ( 1 ) . Il est probable que l'usage admettait
(1) Voy. diphtongue te, p. 119.
déjà la suppression d'un des deux i dans récriture, tandis qu'il se faisait fort bien sentir dans la prononciation.
Les deux voyelles restent séparées, dans un certain nombre de mots où elles devaient prochainement se contracter. Ainsi Ton doit prononcer : gra-anter, niS, fol 9 b 13, etc.; enpe-echement, 4505, fol 57 a 5, etc. ; de même ve-eir, 2086, fol 16 b 6, etc. Il faut ordinairement lire ma-aille; cependant lems. de Wolf. porte : ne maille ne denier, fol 54 b 13. Cette contraction est peut-être due au scribe ; celui du ms. de Paris a écrit ma-aille : maaille ne denier, 4363.
La même observation s'applique aux mots dérivés du suffixe latin atorem : trove^r, 3 ; jure-ûr, 1395 ; juge-ûr, 3486, fol 39 b 21 ; peche-ûr, 11*77, fol 36 b 2 ; empere-ûr, 3769, fol 44 b 4, etc.
Il est permis de considérer comme altérés les vers qui offrent la contraction. M. Paul Lorenz cite (1), par exemple, les deux vers suivants :
Se de Deu ies si bien cum l'um dit e jel crei, De cest pécheur aiez merci que jo ci vei,
(fol 80 b 15)
et remarque avec raison que le premier autorise dans le second la correction de aiez en aies ; de sorte que le vers se rétablit ainsi :
De cest peche-ûr aies merci que jo ci vei.
La transformation est plus difficile pour le vers 3490, fol 39 b 25 :
Ne de rei ne de prince ne de hait emperur ;
avec les mêmes mots, le scribe du ms. de Paris a écrit empereur. Nous croyons, avec M. Lorenz, qu'on doit lire :
Ne de rei ne de prince, de hait empere-ûr.
L'e qui précède la voyelle u (= utus) des formes verbales umes, listes, usseSj ust, etc., s'en sépare dans la prononciation ; la mesure du vers l'exige : e-iist, 1284, fol 4 b4; de-ûsses, 4618, fol 58 b 28 ; de-iist, 2170, fol 17 b 30 ; aperc^ûmes, 3643, fol 42 a 28; rece-
(1) Uberdie Sprache dMGamter,p. 14.
ûstes, 3092, fol 33 a 17 ; e-ilsse, 29*74, fol 31 a 19 ; dece-ni, 1686, fol 9 a 16 ; comme-ûz, 1684, fol 9 a 14 ; cone-û^ 1688, fol 9 a 18, etc.
Quelques mots admettent des formes diverses, ce qui facilite leur emploi dans le vers. Ainsi andui^ 1831, fol 12 a 16 ; ambedouSy 4180, fol 51 b 20 ; andous, 5004, fol 65 a 19, et ambedui, 2404, fol 22 a 29 ; — esperiz (= espHz) 2311, fol 19, b 26, et esperit, 1151, fol 2 a 21 ; — verte, 1527, fol 6 b 7, et vérité, 1723, fol 9 b 23; — enfertez, 77; fermetez, 130, et enfermeté, 1516» fol 6 a 26 ; — Jursalem, 5770, fol 78 a 15, et Jerusatem, 5801, fol 78 b 16, etc. (1).
Enfin, par une sorte de crase, les enclitiques le, les se combinent avec divers pronoms, adverbes ou prépositions. Il en résulte des formes abrégées qui se rencontrent fréquemment dans les auteurs du moyen-âge. Voici celles que présente le texte de Garnier : al (= ad illum), 1083, fol 1 a 13 ; as (= ad iUos), 1462, fol 5 b 2 ; de/ (= de iUum), 3457, fol 39 a 22 ; des (= de iUos), 1096, fol 1 a 26 ; el (= en le, in illum), 1213, fol 2 a 23 ; es (= en les, in illos), 1308, fol 4 b 28 ; ce/ (= ce le, ecce hoc illum), 1816, fol 12 a 1 ; jel (= jo le, ego illum), 3724, fol 43 b 19 ; jes (= jo les, ego Ulos), 5229, fol 69 a 9 ; nel (= ne le, non illum), 1166, fol 2 b 6 ; nés (= ne les, non illos), 1729, fol 9 b 29; quel (= qui le, qui Ulum), 2968, fol 31 a 13 ; quil (= que le, quem illum), 1198, fol 3 a 8; quis (= qui les, qui illos), 2494, fol 22 b 29; sel {= se le, si iUum),4138, fol 50 b 23 ; sil (= si le, sic illum) 1439, fol 5 a 9; ses (= se les, si illos), 4510, fol 57 a 10 ; sis (== si les, sic illos), 1707, fol 9 b 7.
Les quelques mots latins qui se rencontrent dans le poème ont Taccentuation française ; signalons cependant un mot latin paroxyton dont la césure frappe la syllabe accentuée ; Vade relro^ Sathânos! sainz Thomas respundi, 1825 (ms. de Paris). Dans ce vers, la dernière syllabe de Sathanas ne compte pas ; elle compte dans le vers correspondant de l'édit. Bekker qui, du reste, diffère sensiblement de celui que nous venons de citer : Sainz Thomaz H a dit ; a Sathanas j fui d'ici » (2).
(1) La conjugaison de aveir présente, en ce qui concerne le nombre des syllfrbes, une particularité dont nous avons parlé plus haut. Yoy. Remarques sur certains verbes, Aveir, p. 148.
(2) Voyez G. Paris, Accent latin dans la langue française, p. ^S^-SS.
Nous savons que e post-tonique ne doit pas être prononcé dans les mots aneme, llSTf, fol 3 b 17; joevenes, 1643, fol 8 b 3, etc.
La syllabe muette ne compte pas à Thémistiche, lors même qu*elle précède une consonne :
Quel virent li evesque, li cunte e li barun,
(1081, fol 1 a n).
Mais einsi li alerent le jur suvent nuncier,
(1703, fol 9 b 3).
De même, v. 1135, fol 2 a 5; 1141, fol 2 a 11 ; 1192, fol 3 a 2 ; 1257, fol 4 a 7; 1702, fol 9 b 2, etc. Nous croyons qu'on peut considérer comme altérés les vers dans lesquels cette syllabe muette forme le 6® pied de Thémistiche. Le vers suivant, par exemple :
Quant li arcevesques comenca à parler,
(2306, fol 19 b 21),
se transforme et se rétablit aisément par la simple addition de e ou de mais ; ainsi en est-il dans la plupart des cas. Souvent la correction est indiquée par les autres manuscrits ; rarement elle est impossible.
Dans le corps du vers, partout ailleurs qu'à la césure, la syllabe muette compte régulièrement pour une syllabe :
Li senechals esteit de la contrée nez,
(5096, fol 66 b 26).
Pur co n'os mie bien entur vus demurer,
(5104, fol 67 a 4).
Mielz devreient asez
(2761, fol 27 b 16).
Mais cil qui tuz li munz ne remue ne tente^
(3199, fol 35 a 4).
Bien devreies le rei ades amonester,
(3421, fol 38 b 16), etc.
2). — Elision et hiatus. — « Deux principes, dit M. L. Gautier (1), dominent toute l'élision dans le Roland : le premier, c'est
(1) Chanson de Roland, édition classique, p. 508-509.
qu'en thèse générale Ve muet est la seule voyelle qui s'élide; le second, c'est que Ve muet lui-môme ne s'élide qu'à volonté. » Ces deux principes ne s'appliquent pas sans restrictions à la Vie de saint Thomas. Si u ne s'élide pas, a, f, o s'élident souvent dans les monosjUahes. Quant à e muet, comme dans l'Alexis (1) et dans le Comput de Philippe de Thaon (2), il est généralement élidé. Nous n'avons rencontré qu'un très petit nombre d'exemples où e muet reste en hiatus, même après un groupe de consonnes quelconque.
L'hiatus a lieu parfois pour Ve muet final des verbes devant il: Tant se peine il plus, 366 ; vaille il bien, u nun, 1045.
11 est bon de remarquer que le fait est rare dans le manuscrit de Wolfenbiittel. Ainsi M. Paul Lorenz (3) cite, d'après le ms. de Paris : meine il à dreit port, 5565 ; or le ms. de W. porte : sovent maine à dreit port, fol 74 b 15.
D'ailleurs le simple rapprochement des manuscrits suffit^ dans un grand nombre de cas, pour faire disparaître l'hiatus.
Donnons quelques exemples :
W. E creistre e richir, fol 29 a 24 ; P. J?f creistre et enrichir,
W. Est faite e asise, fol 32 a 22 ; P. Est et fête et a^e,
W. S'od arme i alez, fol 7 a 28 ; P. Sod armes i alez, 1578.
W. Li justise errant^ fol 56 b 9; P. Les justises erranz,
W. Mais ils sunt dous feiz enz el cloistre aresté, fol 71 a 30 ;
P. Mais il se sunt dous feiz enz el cloistre aresté, 5370.
W. Que lur voise aidier, fol 57 a 18 ; P. Que je lur voise ai' dier, 4518 etc., etc. (4).
a) a. Paris, p. 31, 131.
(2) E. Mail. op. cit., p. 31.
(3) Uber die Sprache des Gamier, p. 10.
(4) Cf. Paul Lorenz, ûber die Sprache des Gamier, p. 9-10.
Les monosyllabes font exception et méritent une étude à part. S'élident :
l^ De : e les portes d'enfer par lui dépècerai ^ 3044, fol 32 a 29, etc.
2® Le, la article : l'ordre aime e prise poi, 1261, fol 4 a IT ; l'iglise del reaume^ 2797, fol 28 a 22, etc.
3® Le pronom : laissez le aler à curt, 2092, fol 16 b 12, etc.
4P Me : pur vie ne pur mort ne m'en, verrez fléchir, 1165, fol 2 b 5, etc.
5^ Te : ede co t'esmerveilles , . . , 3316, fol 50 b 29.
6<> Se : par desuz le surpliz s'est de l'estole armez^ 1607, fol 7 b 27, etc.
7*» Ne {= lat. non) : n'est espa/mié mie^ 1105, fol 1 b 5.
8® Ne (= lat. nec) : n'a parent n'a ami, 1964, fol 14 b 4; n'il ne les voldra pas, 5214, fol 68 b 24 ; ne un sut ne vei fors vu^, 5289, fol 70 a 9, etc.
Toutefois Télision peut n'avoir pas lieu, car le vers 1964, dont une partie vient d'être citée, a pour premier hémistiche : n'a privé ne à clerc.
9® Qy^. Ce mot s'élide ordinairement ; parfois aussi il ne s'élide pas : que il vienge à la curt, 1518, fol 6 a 28 ; que il le peiist mielz, 1705, fol 9 b 5, etc.
10<> Se (= lat. si). Môme observation que pour qus : Ke il le purreit bien, se il voleit, grever, 1080, fol 1 a 10.
Wp Ma, ta, sa : pur co s'est mult H reis de s'ire refrénez, 1786, fol 11 b 1 ; cil qui a malvais père, malvais est sa eritez, 4732, fol 60 b 22, etc.
. Li article, sg. et plur., ainsi que H pronom, ne s'élident pas.
Ki, qui ne s'élident pas ordinairement, mais on trouve des exemples du contraire : un qu'ot à nun Trunchez^ 1907, fol 13 b 7, etc.
de jo s'élide le plus souvent ; toutefois les exemples d'o en hiatus ne manquent pas : carjo ai apdé, 1837, fol 12 a 22, etc.
A ne s'élide pas dans les monosyllabes.
En résumé, les monosyllabes qui s'élident sont de, le, la, me, te, se, ne, que, se (= si), ma, ta, sa et quelquefois ki, qui; les seuls avec lesquels il y ait parfois hiatus sont : ne, qu>e, se (= si).
Vli. - DIALECTE DU POÈME.
Nous connaissons la langue de Gamier dans ses éléments essentiels ; et, tout en prenant pour base d'étude le manuscrit de Wolfenbùttel, nous avons noté à l'occasion les particularités par lesquelles il se distingue du ms. de Paris, d*ailleurs moins correct et très probablement plus éloigné de Toriginal ; il nous reste maintenant à déterminer quel est le dialecte auquel s'est conformé l'auteur.
De la comparaison des lieux où Garnier paraît avoir passé sa vie, il ne résulte aucun éclaircissement sérieux. Pont-Sainte-Maxence a fait presque constamment partie de l'Ile-de-France, nous l'avons dit ; mais cette petite ville conûnait à la Picardie, et il ne faut pas s'en éloigner beaucoup, même aujourd'hui, pour être en plein domaine picard. Si l'on ne s'en tenait qu'aux apparences extérieures, on pourrait donc, sans trop de témérité, reconnaître en Garnier un auteur picard. Mais rien n'indique qu'il ait passé à Pont-Sainte- Maxence la plus grande partie de sa vie : loin de là ; il a l'humeur voyageuse ; il paraît connaitre assez bien la cour de France, et il a certainement visité les couvents de Pontigny et de Sainte-Colombe; c'est de là probablement qu'il avait tiré la plupart des renseignements à l'aide desquels il avait composé une première relation infidèle et incomplète des actes de Becket et de sa lutte contre Henri II. D'un autre côté, c'est lui-même qui l'atteste, il a longtemps vécu en Normandie, surtout en Angleterre. Toutefois il s'est bien gardé de rien emprunter à l'idiome anglo-normand, qui était déjà distinct du normand proprement dit, et il rappelle avec orgueil sa qualité de Français :
Mis languages est bons, car en France fui nez.
Mais cette affirmation ne suffit pas pour prouver qu*il a écrit dans le dialecte de TUe-de-France ; il est plus vraisemblable qu'en parlant ainsi, Garnier entend n'être pas confondu avec les Anglo-Normands ; le mot France pourrait bien n'être que l'opposé du mot Angleterre,
S'il n'est pas facile de déterminer à première vue quelle langue, française ou picarde, parlait Garnier, du moins peut-on affirmer, sans crainte d'erreur, que son poème appartient à l'un des trois dialectes parlés dans les bassins de la Seine et de la Somme.
Longtemps l'œuvre de Garnier a été attribuée au dialecte picard (1). Nous allons voir ce qu'il y a de vrai dans cette assertion.
Le relevé aussi exact que possible des particularités dialectales contenues dans la « Vie de saint Thomas le martir » fournira l'indice le plus sûr de la langue dans laquelle eUe a été écrite.
Nous procéderons comme pour la phonétique et la grammaire, et examinerons successivement les voyelles, les consonnes, puis les formes grammaticales.
1) Vocalisme.
A. Les sources de a sont absolument les mêmes qu*en français. Les formes dans, dan, damnedeu se trouvent dans tous les dialectes.
M. G. Raynaud (2) considère comme un trait dialectal particulier au Ponthieu et probablement aussi à tout le domaine picard (3) le changement en a de o atone suivi de m; or notre poème donne invariablement : pramet, 1169, fol 2 b 9 ; danter, 1302, fol4b22 ; pramis, 1708, fol 9 b 8, etc. L'accord des manuscrits de Paris et de Wolfenbiittel sur ce point, et cette considération que le scribe
(1) La présente étude était terminée, nousTavons déjà dit (page 109), longtemps avant que la Romania eût signalé la dissertation de M. P. Laurenz iiber die Sprache des Gof^nier. Le philologue allemand conclut, comme nous allons le faire après un examen détaillé, que la « Vie de saint Thomas » appartient au dialecte français.
(2) Dialecte picard dans le Ponthieu, op. cit., p. 55.
(3) Cf. Neumann : Zur Laut und Fleœionslehre des AUfranxôiischen, hauptsaohHch €M8 pikardischen Urkunden von Vermandois, p. 12.
du ms. de Paris était certainement un Anglo-Normand, autorisent à penser que cette notation est due à Tauteur du poème.
En revanche, nous n'avons pas relevé un seul exemple de la diphtongaison de a dans la terminaison âge (= lat. âticum) et dans le présent du subjonctif du verbe saveir : sache ou sace^ jamais saichey saice. Sans doute la notation âge elle-même est bien plus fréquente en Picardie que la notation aige; mais celle-ci n'en est pas moins une particularité dialectale, assez rare à l'ouest (1), plus répandue à l'est (2), et complètement inconnue de Gamier.
Il n'y a aucune conséquence à tirer des doubles formes al et él : elles semblent communes à plusieurs dialectes ; d'ailleurs nous avons vu (3) que la notation al paraît être la plus usitée au temps de Garnier et qu'on la trouve exclusivement à la rime.
E. Cette voyelle donne lieu à trois observations importantes. Au lieu de ^ fermé (= a latin), on trouve fréquemment dans les chartes de Vermandois ex : donneir, prouveir, parleirent^ fauseteit, mauvaisteit, nativiteit, volontei, vèritet, qiieil, leqaeil^ etc. (4). Or rien de pareil dans la Vie de saint Thomas. Ce trait, il est vrai, n'est pas commun à tout le domaine picard : il ne se rencontre ni dans les chartes du Ponthieu ni dans celles d'Aire, mais il s'étend à l'est et jusque dans l'extrême nord ; certains patois actuels de la Champagne, où la diphtongue et remplace presque invariablement é accentué, indiquent qu'il s'agit là d'une vaste influence dialectale s'étendant de la partie orientale de la Picardie jusqu'aux confins de la Champagne et même jusqu'en Lorraine. Notre texte ne fournissant aucun exemple de ex (= lat. a), c'est au dialecte picard occidental qu'il faudrait le rapporter, s'il appartenait au domaine picard. Mais rien n'est moins sûr, nous le verrons.
La seconde observation s'applique au mot serurs^ 2548, fol 23 b 23, dans lequel e atone provient de o latin devant une liquide. M. G. Raynaud (5) a relevé cette particularité comme dialectale; mais les exemples qu'il en donne sont assez nombreux: demaine^
(1) V. G. Raynaud, p. 67.
(2) Neumann, op. cit., p. 12,
(4) Neumann, p. 15-17.
demiselle, honneré^ Kemander^ etc., tandis que le poème de Garnier ne présente que le mot cité plus haut.
Toutefois, comme la notation est la même dans le ms. de Paris, il est très vraisemblable qu'elle n'est pas due au scribe. Ajoutons néanmoins que, dans le Ponthieu^ Tassourdissement de o n'a pas toujours lieu et que les formes régulières commantj domaine, etc., ne sont pas rares. C'est ainsi que le dialecte français introduisait peu à peu ses formes propres dans les dialectes voisins ; mais la réciproque avait lieu aussi, et, pour certains mots, le français subissait à son tour l'inûuence des idiomes confinant à son domaine. Enfin, la voyelle o n'est pas la seule qui s'assourdisse ainsi ; nous lisons en effet : corecera (=corrMptiarabet), 1218, fol 3 a 28; se/wnc (= swblongum), fol 26 a 11 ; mais les manuscrits ne s'accordent pas pour la notation de ces mots.
Citons encore un cas particulier où notre texte s'écarte entièrement de la langue du Ponthieu et du Vermandois, c'est-à-dire du dialecte picard tout entier (1).
On ne trouve pas le, me, se pour la, ma, sa. Une seule fois, le manuscrit de Wolfenbûttel porte se = sa,
i. — La voyelle i est une de celles que le dialecte picard affectionne le plus. Outre les sources propres au français, elle en a d'autres qui sont particulières au picard. Notons d'abord mi {= lat. mihi, fr . mee, m^oi (2) . Cette forme n'existe pas dans Garnier.
Le traitement du suffixe latin ellum devenu en français e/, puis eal, eau, mérite une attention particulière. Le picard ne s'arrête pas ordinairement à la forme eal : il change e en i et arrive aux formes suivantes : biau, castiaus, nouviaus, etc. (3). Or Garnier ne présente aucun exemple de ce genre. Il en est de même des formes anchissieurs, autieus, essieuter (= exceptare), joumieus que cite M. jRaynaud (4) et que le picard seul emploie.
Quant à la notation ie dans les mots concilie, apostolie, testemonie, glorie, estudie, etc., dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, elle n'est d'aucun secours pour la recherche du dialecte. En effet, le
(1) G. Raynaud, p. 58; Neumann, p. 21.
(2) Cf. G. Raynaud, opua cit., p. 59; Neumann, p. 22,
(3) G. Raynaud, p. 60.
manuscrit de Paris écrit presque partout concile^ apostoile, tester moine, gloire, etc.^ et la mesure du vers indique clairement que Vi doit être reporté à la tonique.
Si la notation ie est due à Garnier, elle n'est qu*un archaïsme et nullement un trait dialectal : à la un du XII* siècle, tous les dialectes prononçaient aposioile, gloire, etc- M. Neumann cite (1), il est vrai, luminaries ; mais les exemples de ce genre sont rares. La forme memore, très fréquente, paraît-il, en picard, ne prouve rien, puisque^ selon M. Neumann, on voit, dans le domaine occidental de l'ancien français, rimer oi et o, et, par suite, oir et or.
Pour le traitement de i, la langue de Garnier ne s*écarte donc pas du français.
O. — Nous n*avons presque rien à dire sur ô ouvert. Il a plusieurs sources, notamment o latin atone entravé. Toutefois tornare a donné tumez, turné, fol 18 a 15 — 16, et les mots numa, 2628, fol 25 a 18, refurmer, 3126, fol 33 b 21, escumengier, 3140, fol 34 a 5, turmeni, 2987, fol 31 b 2, custumes, 2744, fol 27 a 29, ont u = ou au lieu de o ; mais les ms. ne sont pas d'accord sur la notation de ces mots, car celui de Paris porte re former , costumes; et il n'est pas bien sûr que les formes boumes, coum^e, noumé, tourne', etc., citées parM.Raynaud(2), appartiennent exclusivement au picard. Le traitement des atones est très incertain dans tous les textes de la langue d'oil ; la chanson de Roland, qui n'est certes pas un texte picard, présente la double notation o, u.
O, U {= ou). Nous avons vu (3) que, quelles que soient les sources de 0, u (= ou), la notation u est de beaucoup la plus fréquente dans le poème ; qu'elle est la règle devant les nasales, et que o ne se rencontre que sporadiquement dans le corps du vers et presque jamais à la rime. Ainsi la prem. pers. plur. des verbes est constamment figurée par u. Or, c'est là un trait essentiellement normand ; les anciens monuments de ce dialecte paraissent aflTecter un u simple là où le français et le picard mettaient déjà o, ou. Les notations par u sont tellement nombreuses qu'il est impossible de les attribuer aux copistes : elles sont dues à Garnier lui-même.
(2) Dialecte picard dans le Ponthieu, p. 61.
U (= û). Cette voyelle ne présente rien de particulier : dans tout le domaine de la langue d'oïl, elle avait au XIP siècle, comme aujourd'hui, le son û.
Diphtongue ai. — Les sources de la diphtongue ai sont, pour la plupart, communes au français et au picard ; mais, contrairement au français, qui distingue par Torthographe les diphtongues étymologiques ai et ei ; contrairement aussi au dialecte normand, qui emploie presque exclusivement la notation ei, le picard remplace par ai la diphtongue ei suivie d'une nasale (1). Notre poème, conformément au français, distingue ordinairement les rimes en ai de celles en ei {=lat e, t).
Quelques exemples isolés et perdus dans une œuvre de 6000 vers prouvent simplement qu'alors les deux sons ai, ei aboutissaient à peu près au même son è (2); mais aussi ne faudra-t-il pas s'étonner de trouver quelques mots où ei suivi d'une nasale est écrit ai et rime avec ai + n: l'endemain : plain : vain : certain : main, 1456-1460, fol 5 a 26 — 30 ; demaine : saine : semaine : vaine : certaine, 3596-3600, fol 41 b 11 — 15. Le manuscrit de Wolfenbûttel oflfre d'autres exemples de ce genre : mains (= minus), 3344, fol 37 a 29; 2685, fol 26 a 30 ; maine [= lat. rmnat), 49'79, fol 64 b 29 ; mais, outre qu'ils ne se trouvent pas à la rime, ils ne sont pas notés de la môme manière par le ms. de Paris, qui écrit constamment ei : meins, meine, et, môme à la rime : demeine. Le scribe anglo-normand du ms. de Paris a bien pu substituer partout ei à ai ; mais la transformation inverse a pu être opérée aussi par l'auteur du ms. de Wolfenbûttel, qui alors eût été picard. Du reste, la notation ei s'y rencontre parfois : meindre, 2928, fol 30 b 3 ; s'enpeine^ 3'759, fol 44 a 24. Il est donc difficile de décider quelle a été la notation de Garmer. Ei pour ai se trouve plusieurs fois dans le ms. de Paris (3) : meintenuzj 21'74, fol 18 a 4; dereinementy 5735, fol 77 b 10 ; mais celui de Wolfenbûttel porte constamment ai : mainienuz, derainement; de plus estaindre^ 2090, fol 16 b 10 (P esteindre) ; nous lisons pourtant einsi, 2058, fol 16 a 8. Si le poème n'a pas été écrit dans le diatecte picard, il est à présumer que le ms. de Wolfenbûttel est dû à une main picarde.
(1) G. Raynaud, p. 66; Neumann, p. 51.
(2) Voyez Neumann, p. 14.
(3) Cf. Neumann, p. 51.
La diphtongue ai produite par a accentué suivi de s dure, principalement dans les imparf. du subj., et relevée par M. Rajnaud (1) dans les chartes du Ponthieu comme une forme picarde, n'existe pas chez Oamier : on y lit toujours chantassent^ jamais cantaissent.
Diphtongue au, — Le traitement de la terminaison latine alis et la vocalisation de / devant une consonne et surtout devant Ys de flexion ne donnent lieu à aucune observation particulière ; mais il en est autrement de la diphtongue eau provenant du latiti iUum, ellum et déjà étudiée plus haut (2). On j a vu que la vocalisation de l devant Ys de flexion est la règle, et que les exceptions sont en somme assez rares. M. G. Rajnaud (3) considère cette transformation comme un trait du dialecte picard, et il semble que, sous ce rapport, le poème de Garnier se rapproche beaucoup du picard ; mais il est bon de noter que la rime ne fournit aucun exemple de eo/^, eaus (= lat. illum, ellum) ; une seule strophe : Arundel : apel : veel : Daniel : tumbel, 2131-2135, fol 17 a 21-25, présente deux exemples de mots qui ont maintenant la terminaison eau : veel, tumhel, L jYj est pas suivie d'une consonne, de sorte qu'il n'est pas facile d'en tirer une conclusion. De plus, si l'on remarque que les mots chastauSj heaus^ tuneaus, oisaus^ cuteav^^ heaus^ apeaus sont écrits, dans le ms. de Paris, chastels^ bels, tunels, oizels, cutels, belSj apelSy l'on est en droit de se demander à laquelle des deux notations il faut ajouter foi. La vocalisation de l dans les cas ordinaires est trop fréquente dans le poème pour qu'ici l'on prenne pour guide le ms. de Paris, que son origine bien connue met en suspicion, et il est rationnel d'admettre que, dès la composition du poème, c'est-à-dire dès le dernier tiers du XII® siècle, le changement de illum, ellum en eal était déjà fréquent, môme dans le français proprement dit. L'écriture étant toujours en retard sur la prononciation, la timidité avec laquelle est opéré le changement de illum^ ellum en eal et surtout en eav^ ; enfin, l'absence totale de formes franchement picardes, comme nouviau^, chiaus^ castiaus^ laissent supposer que si la notation eate, eaus (= lat. illum^ ellum) n'était
(3) Voy. p. 134-186.
pas inconnue de Garnier, on doit l'attribuer, dans la plupart des cas^ au copiste du ms. de Wolfenbûttel ; et Ton est ramené une seconde fois à la pensée que ce scribe était picard .
C'est certainement à un picard que sont dues les formes ceaus (= ecce iljos), 3392, fol 38 a 17 ; ra'peaut (P ra'pelt), 2999, fol 31 b 14, qui contrastent avec les formes françaises cews, cefe, e/s, lesquelles sont en immense majorité. Si le poème de Garnier était un texte purement picard, il faudrait admettre que le scribe du ms. de Wolfenbûttel était normand ou français ; normand, il aurait dû modifier complètement la notation de Fauteur, comme le scribe anglo-normand du ms. de Paris ; français et beaucoup plus timide, il n'aurait apporté à l'original qu'un petit nombre de modifications. Dans le premier cas, nous aurions presque partout éi ; dans le second, les formes en eate, eaus seraient plus nombreuses, et il aurait subsisté quelques-unes au moins de celles qui dénotent clairement le dialecte picard. Il est plus juste et plus simple à la fois de penser qu'un scribe picard a légèrement modifié le texte qu'il avait sous les yeux, et que l'auteur du ms. de Paris n'a pas bouleversé entièrement la notation de Garnier.
Un second caractère dialectal éminemment picard et totalement inconnu de Garnier, !c'est lé changement en au de 61 latin. Nulle part, on ne voit de formes semblables à celles que signale M. Rajnaud (1) : cawpe^ cauper^ taut, vauroient, vauront ; on lit partout decolper, 5305, fol 70 a 25 ; il voldra, 2430, fol 21 b 25 ; jo voldreie, 2811, fol 28 b 6, etc.
Diphtongue ei, — Cette diphtongue joue un très grand rôle dans notre poème. Nous pouvons dire, d'une manière générale, qu'elle apparaît là où le français et le picard emploient déjà oi ; c'est là un des traits caractéristiques du vocalisme normand, qui a une prédilection particulière pour la diphtongue ei, notamment à l'imparf. de l'indic. des verbes ayant en latin ebam ou ibam : eie au lieu de oie en bourguignon et même en picard. Il est vrai que le français, branche occidentale du bourguignon, était un peu en retard sur celui-ci ; à plus forte raison devait-il y avoir incertitude dans toute la région comprise entre Paris et Rouen.
Diphtongues eu, oe, lie, ieu, tu. — La diphtongue eu provient parfois de a + / vocalisée (1) ; mais les exemples en sont si rares et ces formes sont tellement inconnues au ms. de Paris, que nous n'hésitons pas à .regarder cette diphtongue, fréquente dans le dialecte picard, comme le fait du scribe, auteur du ms. de Wolfenbûttel, qui ainsi décèlerait une fois de plus son origine picarde (2).
Quant aux diphtongues oe, ue, nous n'avons rien à en dire ; les diphtongues m, ieu ont la môme origine, et la notation tu est la plus commune, mais elle ne paraît pas être particulière au dialecte picard exclusivement.
Diphtongue ie. — Il est également inutile de s'arrêter à la diphtongue ie : les sources en sont les mômes dans les dialectes français, picard et normand. Quelques particularités plus ou moins picardes, comme les formes consiely siegneur, demisiele, liereoir (3), cienquante, moliesie (4), etc., sont complètement étrangères à notre texte.
Diphtongues of , m, ou, — Passons rapidement sur of , ui : nous avons vu que ôi est bien moins fréquent que ui et que' les sources de ces deux diphtongues sont pour ainsi dire identiques (5) ; d'ailleurs elles sont les mômes en français, en picard et en normand. Des formes comme reconnissance (6) ne se trouvent pas dans la Vie de saint Thomas. En ce qui concerne ou, nous avons déjà remarqué qu'il n'est jamais remplacé, comme en picard, par au. Nous savons aussi que la troisième pers. sg. des verbes de la première conjug. est très souvent out et la troisième pers. pluriel (ment. Or ces sortes d'imparf. sont considérées comme un des caractères du dialecte normand. Toutefois on a remarqué, non sans raison (7), que la troisième personne out n'est pas rare chez des auteurs étrangers à la Normandie ; nous pouvons ajouter qu'aujourd'hui encore plusieurs patois de la Champagne ont conservé pour les verbes de la première conjugaison et pour les verbes avoir et être la première personne
(1) Voy. p. 196.
(2) Cf. G. Raynaud, p. 74 ; Neumann, p. 67.
(3) G. Raynaud, p. 78.
(4) Neumann, p. 62.
(6) Neumann, p. 53.
(7) p. Meyer, JRomania, I, p. 204.
en oue. Ni la première ni la deuxième pers. sg. en oi^ {oe, ou e, oes, oues) ne sont employées par Garnier ; et, comme ot, out ne se trouvent pas à la rime, il serait téméraire d'affirmer que notre poème est, sous ce rapport, entièrement conforme au dialecte normand. Néanmoins, l'accord des manuscrits, pour la notation out, ouent indique clairement qu'elle est due à Garnier.
Par le vocalisme, la Vie de saint Thomas, on le voit, se rapproche bien plus du dialecte français que des dialectes picard ou normand . Voyons maintenant quels indices va nous fournir le consonantisme.
2) Consonantisme.
Gutturales. — Le traitement de c latin différant essentiellement avec le dialecte, il est nécessaire d'étudier avec soin le sort de la gutturale, tant vélaire que palatale. Passons rapidement sur la guttura le vélaire c devant o, u : les divers dialectes sont d'accord sur ce point. Mais il n'en est pas de même pour ca latin, que le normand et le picard conservent dur, tandis que le û'ançais donne à c le son chuintant ch. On a vu (1) que c vélaire devant a donne tantôt c/i, tantôt c dur ; mais le nombre des exemples avec ch est de beaucoup le plus considérable ; et, lorsque a s'est transformé en e ou ie, la notation est invariablement ch. Il faut donc lire presque partout ch, et les notations par ca doivent être attribuées aux copistes. C'est ce qui est confirmé par le manuscrit de Paris, lequel présente plus rarement ca que le ms. de Wolfenbûttel, et cela, malgré une tendance naturelle que devait éprouver son auteur, en sa qualité d' Anglo- Normand, à substituer ca àcha. Cependant il ne serait pas impossible que là notation ca fût due, pour un certain nombre de mots, au poète lui-môme, soit par un reste d'habitude locale, soit pour toute autre raison. Car il faut bien reconnaître que la délimitation d'un domaine dialectal est toujours arbitraire. On a depuis longtemps reconnu l'infiuence des dialectes les uns sur les autres. Cette influence, qui se faisait particulièrement sentir sur les frontières des deux domaines, décroissait en raison directe de la distance; aux
(1) p. m ss.
confins de deux régions dialectales, il est très vraisemblable que la langue était sensiblement la même, formée, dans une proportion à peu près égale, des éléments des deux dialectes ; mais parfois certains mots persistaient dans un dialecte avec la forme importée de l'étranger et finissaient même par détrôner le mot indigène.
Cela posé, et quoique Garnier écrivît d'ordinaire, conformément au français, cha, il est admissible que, dans ses pérégrinations en Normandie, en Angleterre, il ait fini par adopter certaines formes normandes correspondant exactement à celles qui pouvaient être usitées à Pont-Sainte-Maxence, aux portes de la Picardie. Notons de plus que, si l'on trouve assez souvent ca au lieu de cha^ Ton ne voit jamais ke ou ki pour che, chi, comme c'est la règle dans les dialectes picard et normand. Quant à la supposition que la notation ch serait due à un copiste français, elle n'est pas soutenable : comment admettre que, substituant partout che ou chie à ke, kie, il aurait laissé subsister un assez grand nombre de notations en ca ? Corn* ment enfin le scribe anglo-normand du ms. de Paris se serait-il rencontré, dans la plupart des cas, avec le scribe supposé français du ms. de Wolfenbûttel? Il est difficile de comprendre qu'un copiste normand, qui donne tant de preuves de sa nationalité dans la façon dont il transcrit le texte, ait pu substituer des formes françaises aux formes picardes avec lesquelles il était familiarisé; et il vaut mieux admettre que le texte était français, que le scribe du ms. de Wolfenbûttel était picard, et que les deux copistes, l'un normand, l'autre picard, ont apporté, chacun de son côté, à l'original qu'ils avaient sous les jeux, un certain nombre de modifications.
Mais ch ne serait-il pas l'équivalent de c dur, et ne faut-il pas lire partout, comme on l'a prétendu (1), calengeit, caitif, canta au lieu de chalengeit, chaitif, chanta ? Dans ce cas, pourquoi Garnier, qui écrit ki, ke, kei, etc., n'a-t-il pas songé à noter c dur par k ou qu, qui avaient l'avantage de représenter clairement le c dur? Car les exemples analogues à arcevesquié, 2536, fol 23 b 1, sont si rares dans le poème qu'il est impossible d'en tenir compte. Il serait bien étonnant que des mots comme chemin, chierté, cheval, chevalier, achater, péchiez eussent été invariablement écrits «par ch, qui, même pour une oreille picarde, avait généralement le son chuintant,
(1) Notamment M. Mebes.
tandis que les chartes picardes portent presque toujours kemin, kiertéy keval, kevalieVj akater, pekiez. Nous nous représentons facilement rembarras d'un copiste français en face d'un pareil texte ; ou plutôt il est présumable que, appliquant à tous les mots le système de notation admis par Tauteur lui-même dans la majorité des cas, et lisant partout ch avec le son chuintant, il aurait, à peu d'exceptions près, substitué cha à ca. Cela n'a pas eu lieu ; donc il faut renoncer à croire que le copiste du ms. de Wolfenbiittel était français et avait sous les yeux un texte picard : ch représente un son chuintant.
Ce n'est guère qu'une conjecture que nous formulons ici, suggérée, il est vrai, par le texte môme et vérifiée en partie partout ce qui précède. Voyons si elle sera confirmée par le traitement de c palatal.
Rappelons d'abord que c palatal initial est toujours marqué par c, jamais par ch (1). A la médiale, c palatal, c'est-à-dire ce, ci, ainsi que ci, ti -{- une voyelle, devient s douce ou sonore ou c doux, mais, dans aucun cas, n'est figuré par ch. Ainsi l'on trouve invariablement se, ce, ci pour les terminaisons itiam, iiium, anciam, antiam et pour ce, ci proprement dits, soit à la rime, soit dans le corps du vers. Néanmoins, M. Mebes, qui déclare, sans le prouver, que le poème de saint Thomas appartient au dialecte picard, est d'avis qu'il faut restituer partout ch et lire che, chi. Examinons cette question qui, nous devons l'avouer, est des plus complexes, mais sans préjuger le dialecte, dont la fixation, au contraire, dépendra beaucoup du résultat de la discussion.
Nous savons fort bien qu'il n'y a aucun renseignement à tirer de rimes telles que les suivantes, qui ne reposent pas sur la totalité de la dernière syllabe accentuée : escumenié : adrescië : pechié : deslié : clergié, 2361-2365, fol 20 b 16-20 ; adrescier : alegier : justisier : escumenier : voidier, 2416-2420, fol 22 b 11-15 ; maistre : Wirecestre : Ivecestre : Execestre : Cicestre, 2191-2195, fol 18 a 26-30; decaance : repentance : menuissance : amendance : vengance, 3806-3810, fol 45 a 11-15 ; mais il en est tout autrement de celles-ci, dont le type est très commun dans le poème : asise : mise : juise : prise : justise, 2391-2395, fol 21 a 16-20 ; juise :
(DVoy.p.iao.
iglise : jusiise : prise : mise, 2666-2610, fol 25 b 21-25, etc. Là il est complètement impossible d'assimiler ise à iche dans les mots jusiise, juise, 11 est, en effet, hors de doute que assise, mise se prononcent, dans le poème deGarnier, comme aujourd'hui, c'est-àdire ise et non iche.
Est-il possible d'admettre en rimes liées iche : ise? Ce serait renverser toutes les règles de la rime romane, qui ne connaît pas de telles libertés. Rappelons à ce sujet que l'œuvre de Garnier renferme moins de licences que la plupart des poèmes de la même époque ; nous avons ou maintes fois l'occasion de constater que la rime est soignée. En outre, depuis longtemps déjà, les assonances étaient hors d'usage; il est impossible d'en citer un seul exemple dans la « Vie de saint Thomas. »
Lors même que l'on trouverait en rimes liées asse : ace, ce qui n'a pas lieu, la question ne serait pas encore résolue, et l'on ne serait pas en droit de conclure ise : iche, car il faudrait prouver que ace équivaut bien à ache. Il est donc impossible d'arriver dès maintenant à une conclusion indiscutable. Toutefois les deux mots franche (adjectif) et France (= lat. Franciam) nous fournissent de précieuses indications : l'adj . francam est devenu invariablement franche, et Ton trouve ch dans tous les mots qui en sont dérivés : franchir, 2746, fol 2T b 1 ; franchi, 3027, fol 32 a 12; franchelez, 3084, fol 33 a 9, etc.; par contre France (= lat. Franciam) s'écrit toujours par c, jamais par ch. Il n'est pas possible d'attribuer à ch dans franche, franchi, franchetez le son k ou qu; ch j 2i\e son chuintant; par suite, il est certain que c dans France a le son spirant. Dès lors n'est-il pas rationnel de donner la même prononciation, c'est-à-dire le son spirant aux mots qui riment avec France ? France : fiance : espérance : bobance : oiance, 3916-3920, fol 47 a 11-15.
Nous lisons autre part, il est vrai : questiuns : Salemuns : raisuns : TENCHUNS : gernuns, 2316-2320, fol 20 a 1-5. Mais, outre que cet exemple est isolé, il se rencontre précisément dans une de ces rimes plus négligées que de coutume, qui ne reposent pas sur la totalité de la syllabe et tiennent peu de compte des consonnes précédant la tonique ; de plus, le ms. de Paris porte tencons, et cependant, nous ne cesserons de le répéter, l'auteur anglonormand de ce manuscrit est porté à transformer c palatal en ch
toutes les fois qu*il n'a point donné naissance à une spirante sonore (1).
Le mot auchur (P. alchur = altiorem), 4369, fol 54 b 19, présente une difficulté réelle et d'autant plus grave que les deux ms. de Wolf. et de Paris s'accordent pour la notation ch; mais cet exemple, qui s'écarte de la notation ordinaire, prouve simplement qu'ici c palatal n'a pas la même valeur que dans France : espérance : oiance^ etc. Peut-être auchur n'est-il qu'une de ces formes dialectales qui s'importaient d'un domaine dans l'autre ; en tout cas, il y aurait exagération à tirer d'un seul mot une conclusion quelconque. On peut, en effet, remarquer que la rime n'est pas moins exacte en remplaçant auchur par aucur {seignur :jur : retur : aucur : pasiur). Si le scribe du ms. de Wolfenbuttel était picard, quoi d'étonnant qu'il se soit rencontré avec celui du ms. de Paris pour donner à c palatal dans aucur le son chuintant ?
Enfin^ pour ne laisser dans l'ombre aucun côté de cette question si ardue, disons que le présent du subjonctif du verbe saveir semble autoriser l'admission du son chuintant pour c palatal. Nous lisons : place : SAGE : face : trace : mesface, 40064010, fol 48 b 11-15. Le verbe est toujours, à la rime, noté par c, mais, dans le corps du vers, quelquefois par ch : sagiez : iriez : amaisiez : liez : coreciez, 4'761-4765, fol 61 a 25-30; saciez (P. sachez], 2162, fol 17 b 20; sachiez, 4188, fol 51 b 13. Que prouvent ces exemples, sinon que le son guttural sorti de pj dans sapiam, sapiatis et le son spirant de c palatal se rapprochaient assez l'un de Tautre pour que, dans certains cas, la confusion fût possible? Les transcriptions en langues étrangères nous apprennent qu'aux XII° et XIIP siècles ce, ci et ti 4" une voyelle avaient un même son ts correspondant à celui du z allemand ou du z grec (2). C palatal dans sace devait donc figurer un son intermédiaire entre la chuintante ch et là spirante sourde ou sonore fs, dz. De là une certaine hésitation dans la notation de ce mot. Pour Garnier, sace, saciez avait un son plus spirant que chuintant, et il a dû écrire partout c, non ch; pour le scribe du ms. de Wolfenbuttel, le son était plutôt chuintant, mais il a le plus souvent con-
(1) Voy. Du C dans les langues romanes, p. G. Joret, p. 217.
(2) G. Joret, du G dans les langues romanes, p. 102-103.
serve la notation de Toriginal^ qu'il copie d'ailleurs assez fidèlement. Quant à l'auteur anglo-normand du ms. de Paris, conformément aux habitudes de sa langue, il change parfois te en e et substitue assez souvent cA àc : sachez (1).
En résumé, c devant a est devenu ch, son évidemment chuintant, puisque, pour représenter c dur devant e ou i, Garnier emploie toujours k ou qu; ce, ci, ainsi que cf , ti -[-une voyelle sont constamment représentés pars ou c, dont le son était celui de la spirante sonore dz ou de la spirante sourde ts.
Il reste une dernière difficulté : comment se fait-il que les auteurs des manuscrits de Paris et de Wolfenbiittel, Tun anglo-normand sans conteste, l'autre supposé picard, aient transformé assez souvent en c dur le c vélaire devant a, mais jamais en ch le son spirant de c palatal? En d'autres termes, pourquoi ne rencontre-t-on jamais des formes comme fâche, trache, mes fâche, etc., qui étaient très communes en Picardie, et qu'un scribe picard était porté à substituer de temps en temps à face, trace, mesface'^ Souvenons-nous d'abord que c dur est assez souvent substitué à ch devant a, mais jamais devant e, ie romans, et qu'on lit sans exception chevaliers, pechié, chies, chemin, etc. : ch subsiste donc généralement.
Or quelle eût été la confusion si, respectant la notation ch dans la plupart des cas pour représenter c vélaire, les scribes avaient figuré c palatal tantôt par c, tantôt par ch? Il fallait ou substituer partout c dur à ch et ch à. c spirant ou se résoudre à copier l'original presque sans modifications : c'est ce qu'ils ont fait, celui de Wolfenbûttel avec plus de régularité que celui du ms. de Paris, et la notation ce, ci de c palatal, qui est celle de Garnier, a été maintenue.
Dentales, labiales et liquides. — Après la discussion qui vient d'avoir lieu, la détermination du dialecte a fait un pas considérable, et les autres observations ne peuvent avoir qu'une infiuence secondaire sur la conclusion; néanmoins, comme il importe que notre argumentation soit complète et qu'il ne manque aucune des pièces à l'appui, on nous permettra de résumer brièvement les traits dialectaux que peut fournir la revue des autres consonnes et des formes grammaticales.
Le maintien du t entre deux voyelles à la fin du mot est parti-
Ci) c/*. Zeitschrift fur romaniache Philologie, 1879, p. 175-176.
culier au picard : markiet, moitiet, prononciet, reconeut, rechiut (1). Cet usage, il est vrai, est plus répandu dans la partie orientale ou septentrionale qu'à l'ouest, car, dans le Ponthieu, les participes passés de la première conjugaison ne conservent pas le t final, à l'exception peut-être de quelques-uns, dérivés des part, latins en ulus. Quoi qu'il en soit, notre texte ne maintient jamais le t : avenu : tenu : fu : venu : entreveil, 2101-2105, fol 16 b 21-25; desordené : trové : clamé: essorbé: volenië, 1141-1145, fol 2 a 11-15, etc.
Les labiales n'offrent rien de particulier : le traitement de la finale abilis est régulier et conforme à celui qu'elle reçoit en fi'ançais ; elle devient able et non aule, forme commune dans le dialecte picard (2).
Pour le traitement de w germanique, notre texte s'écarte encore du dialecte picard, qui conserve intact w et ne le change pas, comme le français, en^w : dewerpi, ivarder, werpi, etc. (3). Le poème de Garnier porte en efiet : gueiTea, 1093, fol 1 a 23; guerpiseit^ 1118, fol 1 b 18 ; guarder, 1201, fol 3 a 17, etc. Pourtant nous lisons : Willames, 1997, fol 15 a 17 ; Wilaume, 2302, fol 19 b 17, etc. Les exceptions ne portent guère que sur ce mot; elles sont par conséquent sans importance.
Un trait particulier au dialecte picard se retrouve, mais à l'état sporadique, dans notre texte : quand n finale est suivie en latin d'un i semi consonne, cet i se transforme en g et mouille la lettre n : tieng, 1843, fol 12 a 28 ; 3325, fol 37 a 10, etc. Les exemples de ce genre sont rares et se bornent à peu près aux verbes tenir j venir, prendre^ tandis que ce fait est plus fi?équent en picard (4). Ce n'est cependant pas une erreur de copiste : les ms. de Paris et de Wol. ont la même notation. C'est une trace de l'infiuence picarde, mais timide, amoindrie.
En ce qui concerne les liquides, la métathèse de r est fréquente : pemez, 3242, fol 35 b 17 ; freez (= ferezj, 1577, fol 7 a 27 ; ternetez (=: trinitez), 4775, fol 61 b 5, etc. (5); mais cette particularité
(1) Neumann, p. lOa-104.
(2) G. Raynaud, p. 93-94; Neumanu, p. 111.
(3) G. Raynaud, p. 95; Neumann, p. 111.
(4) G. Raynaud, p. 96-100; Neumann, p. 105.
(5) Voy.p. 134.
se retrouve ailleurs qu'en Picardie ; plusieurs patois de la Champagne prononcent encore actuellement peumez (= prenez, impératif). Quant aux exemples avec métathèse de r dans la conjug. du verbe faire, nous croyons qu'il faut les attribuer au copiste du ms. de Wolfenbûttel, car nulle part lems. de Paris ne porte freez, freai pour ferez, ferai, et la métathèse n'a pas été opérée partout dans le ms. de Wolfenbiittel. Ajoutons enfin que, contrairement au dialecte picard, notre texte écrit régulièrement z (=- lat. ts) (1).
3). — Formes grammaticales.
Les règles de la déclinaison sont communes à tous les dialectes de la langue d'oïl ; nous n'avons donc pas à nous occuper de cette partie de la grammaire. Les adjectifs, les pronoms et la conjonction donnent lieu à quelques observations.
Nous savons déjà que la langue de Garnier n'emploie, dans aucun cas, le comme article féminin, ni mi pour mei [=. lat. mihi).
Pour l'adjectif possessif, il y a hésitation entre les formes picardes mis, lis, sis et les formes bourguignonnes mes, tes, ses au masc. sg. (cas sujet); mais, au fém. sg. et à l'ace, masc. sg., notre texte s'écarte entièrement de la déclinaison picarde et porte ma, ta, sa, mun, tun, sun, et non me, te, se, m^en, ten, sen. Il en est de même pour l'ace, pluriel meSy tes, ses, que le picard décline mis, tis, sis. Men voil, 2811, fol 28 b 6, est une exception qu'il faut attribuer au copiste du ms. de Wolfenbiittel. Cette notation n'existe pas dans le ms. de Paris, et nous n'en avons pas rencontré d'autre exemple ; elle trahit évidemment une main picarde.
Les traits picards sont donc, en somme, extrêmement rares dans la déclinaison de l'adj. possessif; notre poème, sous ce rapport, est conforme au bourguignon. Il est à croire, d'ailleurs, que les formes mis, tis, sis du masc. sg. (cas sujet) n'étaient pas étrangères au français proprement dit. Le nominatif masc. sg. mes, tes ses est même fréquent en picard. Quant à l'adj. possessif absolu mien,
(1) Cf. Neumann, p. 104.
(2) G. Raynaud,p. 108.
iuen, swen, il ne s'écarte en rien du français. Nous en dirons autant des adjectifs démonstratifs et des diverses sortes de pronoms.
La conjugaison, sous plusieurs rapports, se rapproche de la conjug. normande : l^ par les imparf. en owf, ouent ; 2® par la notation et au lieu de oi qu'emploient le picard et le français ; 3<* par celle de la première pers. du pluriel lem, wn, uns, au lieu de ons^ qui est déjà la forme picarde et française.
Mais nous avons remarqué que le normand a aussi la première et la deuxième pers. en oue : oue^ oues^ tandis que le poème de saint Thomas n'a que la troisième pers. du sg.et du pluriel out, ouent, formes qui se trouvent dans des auteurs étrangers au dialecte normand. Quant à la notation par ei des imparf. et, par suite, des conditionnels, est-il bien sûr qu'à l'époque dont il s'agit, le français écrivît toujours oi, jamais ei? Ce qui est certain, c'est que ei est antérieur à oi, même dans le dialecte bourguignon, dont l'influence s'est fait sentir en Picardie et dans l'Ile-de-France ; mais la Normandie a été réfractaire à cette transformation, et, dans la partie de l'Ile-de- France qui confine à la Normandie, on dut conserver longtemps encore la notation ei (== lat. e, t), quoique la prononciation fût déjà oi. Sous plusieurs rapports, la langue de Garnier a une tendance légèrement archaïque ; ei {= oi) en est une nouvelle preuve, et cette observation s'applique également à la notation par um, un des mots dans lesquels o long tonique est suivi d'une nasale, et de la première pers. plur. des verbes. Du reste un n'appartient pas exclusivement au dialecte normand; on trouve aussi cette notation en Picardie (1).
Nous n'avons pas rencontré un seul exemple de la première pers. plur. de l'imparf. de l'indicatif ium, iun ; à plus forte raison nV vons-nous pas trouvé la forme éminemment picarde ieones (2) .
11 est temps de conclure. Le plus ordinairement, la langue de Garnier est conforme au français. Çà et là se rencontrent des traits appartenant au dialecte picard ; mais nous avons reconnu que souvent ils sont dus au copiste du manuscrit de Wolfenbiittel. Au surplus, les formes ou notations vraiment picardes, celles auxquelles on reconnaît immédiatement et sûrement l'origine d'un texte, comme
(1) G. Raynaud, p. 82.
1(2) Cf. G, Raynaud, p. 113.
aige pour age^ aule ou avle pour able ; iaus pour ea/s, eaus ; au pour ol latin ; la résolution de alis en eus ; la notation par c dur de c vélaire devant a latin et celle de ce^ ci ou /i, a -[- une voyelle par la chuintante ch; enfin l'emploi de /e, me, te, se au féminin pour /a, ma, /a, sa : tout cela manque dans notre texte. Il n*est donc pas picard.
D'un autre côté, nous venons de voir que l'emploi de et, de wm, un et de out^ ouent n'est pas suffisant pour qu'on rapporte au dialecte normand une œuvre qui s'en écarte complètement par le traitement de c vélaire et palatal. Le poème do Garnier appartient au dialecte français ; mais, composé dans la langue de la partie de l'Ile-de-France qui s'étend au nord de Paris jusqu'à Pont-Sainte- Maxence, et à l'ouest jusqu'à la Normandie proprement dite, cet ouvrage a subi la double influence du normand et du picard. Si l'on ajoute que Garnier vécut longtemps soit en Normandie, soit en Angleterre, au milieu des Anglo-Normands, l'on ne s'étonnera point que le dialecte normand ait laissé, dans la Vie de saint Thomas, une empreinte plus forte que le dialecte picard, mais trop faible pour que le poème cesse d'être un texte français.
Quant au scribe du ms. de Wolfenbûttel, il était certainement picard ; c'est à lui qu'il faut attribuer plusieurs des traits picards que nous avons signalés.