‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 8 sur 59 · IX. — Retour^de Becket en Angleterre ] sa mort · texte numérisé non relu

IX. — Retour^de Becket en Angleterre ] sa mort

Il se rendit sur la côte voisine de Boulogne. Chaque jour il recevait de sinistres avertissements : les détenteurs des biens de Canterbury menaçaient de le tuer s'il passait en Angleterre. Toujours inébranlable dans son projet, il écrivait à Henri qu'il savait le danger dont il était menacé, mais qu'il ne pouvait plus longtemps voir périr son église pour la haine qu'on portait à son évoque (2).

Toutefois, pour dépister ses ennemis, il évita d'aborder dans un port fréquenté, et prit terre dans la baie de Sandwich, au lieu qui oflfrait le moins de distance de la mer à Canterbury.

Déjà la nouvelle de son arrivée se répandait. Le normand Gervais, vicomte de Kent, se mit en marche avec tous ses hommes d'armes. Il était accompagné de deux seigneurs puissants, ennemis mortels de l'archevêque, Renoulf de Broc et Regnault de Garenne, et manifestait hautement l'intention de se porter aux dernières extrémités. Par bonheur, les hommes de Douvres et de Sandwich prirent les armes pour protéger l'archevêque. Ils ^ étaient de race anglaise, et, dans la lutte de Thomas contre la royauté et les barons

(1) Guill. de Canterbury, p. 171.

(2) Aug. Thierry; Epist. S. Thomœ, Lettre 183; — Cf. la réponse que lui prête Garnier, v. 4576-4590.

normands, ils prenaient naturellement parti pour le primat (1). Leur attitude énergique ralentit un peu Tardeur des Normands, dont le seul but était de provoquer un tumulte à la faveur duquel ils se pn>-^ posaient de tuer Becket, et celui-ci fit son entrée dans Canterbury au milieu d*un enthousiasme universel, au son des hymmes et des cloches. «

Ce retour triomphal était une nouvelle faute sgoutée à tant d'autres. Becket n'aurait-il pu se dérober à une ovation qui était une sorte de défi? Il n'était pas difficile de prévoir que cette manifestation allait fournir de nouvelles armes à la calomnie, et donner quelque fondement aux accusations de ceux qui lui reprochaient de méditer le renversement du roi.

De telles insinuations, hâtons-nous de le dire, ne valent pas la peine d'être réfutées. Henri lui-même n'a pas douté un seul instant du dévoûment de Becket à la royauté normande. Mais autant un retour simple et sans éclat eût pu contribuer à l'apaisement des esprits, autant cette rentrée triomphale devait envenimer les rapports déjà si tendus de la cour avec l'archevêque.

Il s'en aperçut lorsque, de sa viUe métropolitaine, il se rendit à Londres pour saluer le jeune roi : un messager vint lui interdire l'accès de la cour et lui intimer l'ordre de se confiner désormais dans les terres de son église. « L'archevêque n'était pas honmie à se laisser intimider par des menaces, et il fit une fière réponse à l'envoyé officiel; toutefois, comme le temps de Noël approchait, il revint à Canterbury escorté de pauvres gens ; puis, montant en chaire, il prêcha sur ce texte : Je suis venu pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de réciter à son intention la prière des agonisants » (2).

D'ailleurs une dernière violence allait précipiter le fatal dénoûment. Fidèle à sa politique de duplicité, le pape, après avoir ordonné à Becket d'absoudre les prélats qui avaient sacré le fils du roi, lui avait accordé de nouveau la faculté d'excommunier l'archevêque d'York et de suspendre tous les autres. Disons que cette

(1} Gamier (4635-4660, fol 59 a 15 59 b 10) raconte que les ennemis de Becket renoncèrent à l'attaquer sur les instances de Jean d'Oxeneford qui, au nom du roi, accompagnait l'archevêque.

(2) Aug. Thierry, II. p. 469.

autorisation était antérieure à la conclusion définitive de la paix entre le primat et Henri. C'était une ressource suprême dont Thomas nei devait user qu'en cas d'extrême nécessité, et lui-même n'avait gardé les lettres que comme un moyen comminatoire pour amener ses ennemis à faire leur soumission. Mais, à la nouvelle qu'on l'attendait sur le rivage avec des intentions hostiles, et peut-être dans la crainte qu'on ne saisît ses papiers au débarquement, il les fit partir avant lui (1). Ainsi furent rendues publiques les nouvelles sentences, qu'il confirma un peu plus tard, le jour de Noël, dans l'église de Ganterburj.

Plus maître de lui-même, Becket se fût interdit cette suprême vengeance. Des biographes, des historiens, qui ne cachent pas leur sympathie pour le primat, ne peuvent s'empêcher de regretter cet acte (2). Il eût été plus sage de ne pas user, après la paix, d'une arme qui ne lui avait été donnée que parce qu'on désespérait encore de la paix.

Quoi qu'il en soit, cette excommunication fut la cause immédiate de sa mort. L'archevêque d'York et plusieurs autres évêques frappés par Becket se hâtèrent d'aller trouver Henri II en Normandie et de lui exposer leurs griefs. Us représentent l'archevêque conmie un homme dangereux pour la royauté, a aspirant à supplanter le souverain, marchant environné d'une multitude de pauvres, et provoquant, par de nouvelles excommunication^, le trouble et l'ef&'oi dans l'Angleterre » (3).

Ce récit, exagéré avec intention, jette Henri }^ots de lui-même. Aveuglé par la douleur, la colère et la haine, il s'écrie : « Quoi ! un homme qui a mangé mon pain^ un misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foule aux pieds la royauté, et aucun des lâches que je nourris n'aura le cœur de me débarrasser de ce prêtre ! » (4).

Ces paroles étaient au moins imprudentes ; mais, dans ces accès de colère frénétique auxquels il était s^jet, Henri ne se possédait

(1) Roger de Pontigny, p. 96.

(2) Anonyme de Lambeth, p. 905 : Cum igitur non causa aubessetf prudentius, ut judicatum est, litterœ supressœ fuissent.

(3) Aug. Thierry.

(4) Ed. Grim, p. 42.

plus, et ses courtisaDS le connaissaient assez pour savoir le cas qu'il fallait Êdre d'ordres donnés par lui en de semblables circonstances. Après cette explosion de rage, il oublia complètement les menaces qu'il venait de proférer, et il était si peu déterminé à faire assassiner Becket, que, le lendemain, il assembla le conseil des barons normands pour juger sa conduite. Ceux-ci nommèrent trois commissaires chargés d'aller saisir légalement et emprisonner le primat, comme coupable de haute trahison.

Mais les envoyés royaux devaient arriver trop tard. Au milieu du trouble produit dans l'entourage de Henri par les plaintes des évéques et les reproches du roi à ses courtisans, quatre chevaliers quittèrent brusquement la cour pour se concerter : c'étaient Richard le Breton, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Regnault^ fils de l'Ours. Croyant qu'il y allait de leur honneur à ne pas laisser impuni l'outrage fait à leur maître, ils partirent secrètement, passèrent en Angleterre, et, cinq jours après, arrivèrent dans la ville de Canterbury.

Henri ne s'aperçut pas de leur absence, et, tandis que le conseil normand instruisait l'afiaire de Becket, celle-ci recevait une solution inattendue et sanglante.

Avec douze de leurs amis, les quatre chevaliers se rendirent à la demeure du primat, et, au nom du roi, le sommèrent de lever les excommunications lancées contre les uns et la suspension prononcée contre les" autres. « Ce n'est pas moi, dit-il, mais le pontife lui-même qui a excommunié l'archevêque d'York ; lui seul a le droit de l'absoudre ; quant aux autres, ils seront rétablis s'ils font leur soumission. »

Les Normands se retirèrent en proférant des menaces, et les serviteurs de l'archevêque fermèrent aussitôt les portes de la maison. Mais Regnault s'arma rapidement, saisit une hache laissée par des charpentiers qui travaillaient là, et essaya de briser la porte.

Pendant ce temps, les clercs qui entouraient l'archevêque le suppliaient de se réfugier dans l'église, communiquant à son appartement par un cloître ou une galerie. D ne voulut pas y consentir, et il aurait fallu l'y traîner de force si l'un des assistants n'avait fait observer que l'heure des vêpres avait sonné.

Alors il céda et se rendit à l'église, lentement et précédé de sa croix. Des clercs se précipitaient aux portes pour en fermer les

verroux : « Ouvrez, dit Thomas, je tous le commande. » Tandis que Ton exécu te ses ordres, il se retire sur les marches de Tautel, attendant Tarrivée des conjurés.

Ceux-ci ne tardèrent pas à paraître, brandissant leurs épées.

Becket pouvait encore sauver sa vie en se réfugiant dans Téglise souterraine ou au £aîte de Fédiûce ; mais il y avait trop longtemps qu'il songeait au martyre pour se laisser épouvanter par l'approche de la mort ; il fit quelques pas en avant de Tautel. a Où est le traître ? » s'écria l'un des assaillants. Thomas n'entendit pas ces paroles, a Où est l'archevêque ? » demanda Regnault à un moine. Becket s'avance : « Le voici, » dit-il. Les meurtriers l'entourent, a Absous les évoques que tu as excommuniés, » vocifère Hugues de Morville. — a Je n'en ferai rien, » riposte Thomas. Ds le menacent de la mort, a Je ne crains pas vos menaces, car je suis prêt à mourir; mais, au nom de Dieu, je vous défends de toucher à aucun de ceux qui sont ici. » — a Fuis d'ici I » fait Regnault ; et ils s'efforcent de le traîner hors de l'église pour le tuer sans commettre de sacrilège ou pour le retenir simplement prisonnier. Mais l'archevêque, appuyé à un pilier, résiste énergiquement.

Un premier coup d'épée tranche la main d'un clerc, compagnon de Becket, Edouard Grim, et blesse le primat à la tête; un second, assené avec une telle violence que Tépée se brise sur le pavé, lui fend le crâne et le renverse la face contre terre. Un homme d'armes, Guillaume, pousse du pied le cadavre immobile en disant : a Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le royaume et fedt soulever les Anglais. » Un autre revient sur ses ' pas, plonge son épée dans la tête de la victime et fait jaillir la cervelle (1170).

Une scène de vandalisme suit le meurtre. Les assassins envahissent la demeure du prélat et la mettent au pillage ; son corps même aurait été jeté aux bêtes, si les clercs n'avaient pris le parti de le porter dans la crypte de l'église de Canterbury. Là ils le dépouillent de ses vêtements, et, à la vue du cilice qui le couvrait, ils sont convaincus de la sainteté de sa vie. Le bruit s'en répand ; dès lors le peuple en fait un martyr et un saint (1).

(1) Les documents abondent sur le meurtre de Becket ; voir notamment Garnier, v. 5115-5515; et, dans le 190« vol. de la collection Migne: Ed. Grim, p. 44; — Roger de Pontigny, p. 100-102; — Herbert de Boseham, p. 126&-1277.

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