SAINTE ANNE DURANT L'EXIL DE LA SAINTE FAMILLE
COMME nous l'avons dit au chapitre précédent, sainte Anne, après la Présent àtion, retourna à Nazareth. Marie et Joseph se préparèrent à en faire autant, mais pour des raisons que nous ne connaissons pas, ils repassèrent par Bethléem. C'est alors que se jôua dans cette cité le drame le plus navrant dont l’histoire fasse mention.
En apprenant que le Messie promis était né, Hérode craignit follement qu'il ne lui enlevät sa couronne. Il attendait, l'impic, que les saints Mages repassassent par Jérusalem pour en apprendre des nouvelles certaines. Hypocrite autant que sanguinaire, il voulait lui ôter la vie. Se voyant trompé dans son espoir infernal, il ordonna la mort
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de tous les enfants de deux ans et au-dessous qui se trouvaient alors à Bethléem et aux environs. Mais Dieu qui confond la sagesse des sages et la ;-udence des prudents, intervint miraculeusement pour soustraire l'Enfant divin à la colère du roi scélérat.
En ce moment, un ange apparut en songe à saint Joseph et lui dit : ‘‘Levez-vous, prenez l'enfant et sa mère, fuyez en Egypte, et n’en partez point que je ne vous le dise:
car il arrivera qu'Hérode cherchera l’enfant pour le faire périr.’”’ Saint Joseph communique sans retard cet ordre à Marie, et ayant pris l'Enfant Jésus, ils se mirent en route dès cette nuit-là même.
Que cet exemple de promptitude à obéir doit faire rougir ceux qui apportent tant de lenteur dans l’accomplissement d’un ordre recul Qu'il condamne bien nos délais à suivre les inspirations de la grâce, et à nous acquitter des devoirs qu’on nous impose!
Le saint Patriarche ne se permit donc aucun raisonnement ; il ne s’informa pas même de la manière de faire le voyage; mais il s'y disposa à l'instant, et partit sans rien objecter sur les difficultés d’une telle entreprise. © simplicité admirable! © héroique aveuglement de l’obéissance! Rougissons de notre tendance à contrôler tout ce qui n’est pas conforme à nos courtes idées.
Lorsque Marie eut entendu cette surprenante confidence, elle se conforma immédiatement aux ordres du ciel; ce qui ne l’empêcha pas d’être très affligée au sujet de sainte Anne sa mère déjà âgée; elle eût voulu inviter celle-ci à voyager en sa compagnie, mais l'ange avait ajouté: “Ne tardez pas, et ne faites connaître la chose à personne.” Elle part donc à l'instant assise sur cette pauvre monture qui lPavait amenée à Bethléem et tenant l'Enfant Jtsus dans ses bras. Son âme se remplissait à chaque instant de tristes pensées, mais un regard sur Jésus y faisait renaître le cahme et la sérénité. Silencieux et recueilli, Joseph veillait sur les deux êtres chéris dont il était la providence terrestre. Il priait les anges de Dieu de guider leurs pas dans les chemins difficiles et dangereux et de consoler son épouse. Il les conjurait de porter d’heureuses nouvelles à sa belle-mère que son brusque départ avait plongée dans un indicible chagrin. Du reste, les souvenirs que chaque ville et chaque site rappelaient à leur mémoire, étaient bien propres à ranimer la confiance des pauvres exilés.
Tout leur parlait de leurs aïeux condamnés comme eux à vivre errants et fugitifs. À l'orient de Bethléem, dans la ville de Thécué, David, leur père, trouva un abri contre les fureurs de Saül. En face, leurs regards
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plongeaient dans la vallée à jamais illustre qui vit tomber l’armée de Sennachérib sous le glaive de l’ange exterminateur. Un peu plus loin, sur le sommet d'une hauteur, ils virent la ville de Ramah. A quelques pas plus loin au midi, la colline d’'Hébron leur apparaissait toute brillante de précieux souvenirs. Craignant que les soldats d’Hérode ne fussent sur leurs traces, ils se contentèrent de saluer de loin Zacharie et Elisabeth, leurs parents bien-aimés, et les ossements vénérés du Patriarche Abraham, et cette merveilleuse vallée de Mambré, toute pleine encore des communications de Dieu avec les enfants des hommes. Sur leur droite, à Gaza, Samson s’ensevelit sous les ruines du temple avec les idoles et leurs adorateurs. A gauche, la vallée de Bersabée leur rappela Abraham fuyant la famine, et le vieux Jacob, quittant la terre de Chanaan, pour aller en Egypte retrouver son fils Joseph.
Ils se ressouvinrent de la prophétie d’Isaïe : ‘Le Seigneur montera sur un nuage léger, et il entrera en Egypte, et les statues de l’Egypte tomberont par terre devant sa face.”” Cette prédiction regardait sans aucun doute le Messie cheminant sur une humble monture.
Chacun peut se figurer combien Marie eut à souffrir dans ce voyage. Le chemin
était bien long de Judée en Egypte: les auteurs prétendent généralement que la distance à parcourir était de quatre cents milles, en sorte que ce voyage fut au moins de trente journées. La route, selon saint Bonaventure, était âpre, inconnue à nos saints exilés, couverte de forêts et peu fréquentée. Comme c'était l'hiver, il leur fallut marcher par la neige, la pluie, le vent, à travers des chemins rompus et fangeux. Marie avait quinze ans; c'était une jeune vierge, délicate et nullement habituée à de telles fatigues. Et puis quelle nourriture pouvaient-ils avoir, si ce n’est un morceau de pain dur, emporté par saint Joseph ou reçu en aumône? Où pouvaientils se retirer la nuit durant ce voyage, surtout dans les deux cents milles de désert qu'ils avaient à traverser? Ils devaient dormir sur le sable, ou sous un arbre de la forêt, sans aucune défense ni contre les intempéries de l'air, ni contre les brigands, ni contre les bêtes sauvages si communes en Egypte. Oh! s' l’on eût alors rencontré ces trois voyageurs, les plus grands personnages de l'univers, pour qui le: aurait-on pris, sinon pour trois pauvres ve:abonds?
Les vénérables proscrits arrivèrent enfin à Lebhem, sur les frontières de la Judée et de l'Egypte. Ils mirent le pied hors des Etats d'Hérode au moment où le persécu-
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teur, pour faire périr l'Enfant, ordonnait un crime aussi barbare qu'inutile.
Parvenus en Egypte, ils demeurèrent dans le pays appelé Matharé, où, selon certains auteurs, ils habitèrent la ville d’Héliopolis, nommée auparavant Memphis et aujourd’hui le Caire. A leur arrivée en Egypte, s’il faut en croire la tradition, les démons qui régnaient là furent chassés, et les idoles furent renversées. On mentionne en particulier qu’à l’entrée de la ville d’Héliopolis, un démon fort puissant résidait dans un arbre. Lorsque le Verbe fait homme passa.
le démon fut précipité dans le plus profond de l’abime. Ensuite l'arbre se baissa jusqu’à terre. L'on dit que les feuilles et les fruits de ce même arbre guérissaient dans la suite différentes maladies. :
Aussitôt qu'ils furent à destination, saint Joseph alla chercher un logement. La Providence lui fit trouver une pauvre maison, un peu éloignée de la ville. Marie le désirait ainsi. Comme ils étaient étrangers, inconrus, sans revenus, sans argent, sans parents, à peine parvenaient-ils, à force de travail, à se procurer le nécessaire. L'indigence de Marie était si grande, qu'il lui est quelquefois arrivé de n'avoir pas un morceau de pain à donner à son Enfant.
La Sainte-Famille passa sept ans en Egypte.
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C'était le terme que la Sugesse éternelle avait fixé.
Après la mort d’Hérode, l'ange apparu de nouveau en songe à saint Joseph, et lui dit : ‘‘Lève-toi, prends l'Enfant et la Mère. et va dans la terre d'Israël : car ceux qui en voulaient à la vie de l'Enfant sont morts.”
Saint Joseph alla aussitôt communiquer le commandement du Seigneur à l'Enfant- Jésus et à sa sainte Mère. ‘‘Que la volonté de Dieu soit faite,’ répondirent-ils.
Après quoi ils se disposèrent à partir avec toute la diligence possible; et ils distribuèrent aux pauvres le peu de meubles qu'ils avaient.
Ils partirent done d’Héliopolis pour la Palestine en compagnie des mêmes anges qui les avaient accompagnés à leur venue, dit la légende. Leur départ fut regretté de tous ceux qui les connaissaient, et même provoqua beaucoup de larmes. On n'avait jamais rencontré des gens si paisibles, si bons, si honnêtes, si religieux.
Enfin nos saints voyageurs sortirent des endroits habités et entrèrent dans le désert. Ils y souffrirent de nouvelles incommodités. Dans les moments d'extrême angoisse.
le Seigneur leur envoyait le nécessaire par le ministère des anges. D'autres fois, l'Enfant Jésus ordonnait à ces esprits de porter à manger à sa sainte Mère et à son Epoux.
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Quand ils approchèrent de la Palestine, saint Joseph, le conducteur de la Sainte Famille , apprit qu’Archélaüs régnait en Judée au lieu d’Hérode son père. Il prit donc un chemin détourné. Sans aller à Jérusalem ni même entrer dans la Judée, ils se dirigèrent vers Nazareth, leur patrie, où ils espéraient retrouver leur ancienne et pauvre maison, sous la garde de sainte Anne. Ainsi fut accomplie la parole prophétique : Jésus sera appelé Nazaréen.
Ce retour causa un accroissement de :1tigue à Marie; Jésus, âgé d'environ sept ans, étant trop grand pour être porté, et cependant trop faible pour faire la route à pied.
En voyant Jésus et Marie aller ainsi, errants et fugitifs par le monde, nous devons apprendre à vivre, nous aussi, sur cette terre comme des pèlerins, sans nous attacher aux biens d'ici-bas, vu que bientôt nous devrons laisser tout pour entrer dans l'éternité.
Apprenons en outre à porter généreusement notre croix; car on ne peut vivre en ce monde sans croix. Et si nous voulons moins sentir les souffrances de cette vie, prenons avec nous Jésus et Marie: Prenez l'Enfant et sa Mère, disait l'ange à saint Joseph. Celui qui porte avec amour dans son cœur ce divin Enfant et sa sainte Mère,
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trouve toutes les peines légères, pour ne pas dire douces et agréables.
Notons encore ici que sainte Anne pendent plusieurs années, fut privée de la douce compagnie de Jésus. Marie, Joseph.
Quelle cruelle épreuve! ‘ cœur de sainte Anne en saigna de dou'eu: mais s'y soumit cependant avec une à à: l'âme au-dessus de toute louange. Pr ..ons de cette leçon, nous qui perdons si vite contenance, quand le lait des consolations nous est retranché.
Franchement, ces douceurs spirituelles, les méritons-nous? Ne devons-nous pas aCcepter de gaieté de cœur, toutes les sécheresses et tribulations, en expiation de nos vieux péchés et peut-être de nos fautes journalières. Les gronds pénitents bénissaient Dieu de ne pas être au fond de l’enfer, ioulés sous les pieds des démons. Néanmoins si la dilatation du cœur nous est nécessaire pour courir à grands pas dans le chemin de la perfection, imitons sainte Anne, imposons-nous de pénibles sacrifices pour rebrouver la douce intimité de Jésus, Marie, Joseph. C’est bien ce qu’elle a fait comme nous allons le voir pour notre édification.