LE BALAI DE LA GUERRE
Longues étapes hâtives, sans repos ; on couche M dans les granges, et le lendemain, on repart avec | du foin dans les cheveux. Villes inconnues, visages obscurs qui regardent sans qu’on ait le temps de les regarder. Que Pauline suive son frère sur la carte : par Metz, Hombourg, Mayence, Francfortsur-le-Mein, Hanau, Aschaffenbourg, Wurtzbourg, Werneck, Münnerstadt, il va rejoindre l’armée, et | l'Empereur. Dans tout ce mouvement, l’esprit ne saurait travailler : « le pauvre diable est obligé de dormir. » Au reste, après les crises, il est doux de se laisser conduire et de ne plus penser. L’anxiété d’une âme toujours tendue se relâche ; on a l’impression de ne plus être responsable de soi-même, et de s’abandonner au destin.
Berlin, cette ville bâtie sur le sable ; la Sprée, | ‘dont les eaux ont couleur d’huile verte. Puis un | brusque arrêt : ordre de prendre le service de la place, à Brunswick.
Alors commence le métier : des contributions à lever ; des papiers à remplir, ils s’amoncellent à l'heure de la signature ; des généraux à recevoir, des troupes qu'il faut loger, des à-coups, des nuits passées au travail. Des difficultés avec le ministère de la guerre, naturellement : si on n’avait affaire qu'aux ennemis, on s’arrangerait encore ; mais ce sont les Français qui sont ennuyeux.
Et des loisirs. Des plaisirs de vanité, ma foi! fort délectables. Un bel uniforme ; des chevaux. Monseigneur, lui disent les Allemands, l’échine basse ; Monsieur l’Intendant, disent les Français. La ville de Brunswick n’est pas belle ; elle est bizarre, avec ses maisons de bois, ses monuments bâtis dans le style affreux qu’on appelle le gothique ; mais elle est accueillante. Un Allemand qui plut à Beyle, et qui devint « son seul ami dans la langue d’ja », nous a dépeint la vie qu’on y menait, vers cette époque. « Au début de l’année.1807 », raconte M. de Strombeck dans ses Souvenirs, « la ville de Brunswick offrait un aspect bien extraordinaire. Jamais la vie n’y fut plus brillante que pendant l’occupation française. Le gouverneur avait ses quartiers au château ducal, l’intendant Martial Daru était installé au palais Bever. Au château comme au palais, les bals et les dîners de gala se succédaient ; en ville, la noblesse rivalisait de zèle pour offrir des fêtes aux autorités françaises. Les jeunes femmes se montraient dans leurs plus belles parures, elles paraissaient ignorer que les Français étaient des ennemis. On traitait en invités des
hôtes qu’on n’avait pas priés. Il faut dire à leur honneur qu'ils s’acquittaient avec la plus grande humanité de leurs vilaines fonctions. L’intendant Martial Daru se distinguait particulièrement sous ce rapport.
… Mais je connus de bien plus près son proche parent, le commissaire des guerres de Beyle, natif de Grenoble. Je puis dire en vérité que nous sentions de l’amitié l’un pour l’autre. C'était alors un jeune homme de culture scientifique, âgé de vingt-six ans environ, que distinguait une vanité toute française, doublée d’une bonhomie sans pareille. Il me rendait visite presque tous les jours, m'accompagnait dans mes promenades à cheval, et faisait des séjours dans ma maison de campagne : nous fimes même ensemble des excursions dans le Harz et sur le Brocken. Il veillait aux intérêts de ma Princesse avec un soin presque égal au mien, et ses conseils se trouvèrent toujours avisés. »
— M, de Beyle, dit Strombeck : est-ce par respect ? Est-ce par erreur ?
— Non pas : Beyle lui-même a placé la particule devant son nom, et tout doucement s’est anobli.. De Beyle, cela sonne mieux ; cela distingue de la canaille.
Il tuait le temps comme il pouvait, et ma foi sans trop de peine. Il jouait au piquet ou au billard, tirait au pistolet, chassait, caracolait sous les fenêtres des belles ; il chantait même, ne vous déplaise. Monsieur le Grand Juge, Monsieur le Grand Veneur, Monsieur le Conseiller Aulique et
Madame la conseillère, son épouse, l’admettaient dans leur société. Un général von Griesheim, favori du duc de Brunswick, et comme lui disgrâcié par l'Empereur, avait une fille nommée Wilhelmine, gaie, svelte, et toute blonde. Il s’éprit d’elle, et fut repoussé, non sans piqûre d’amour-propre, mais sans folie : ce fut encore un passe-temps. Et l’épaisse Charlotte Knabelhuber lui en fournit un autre, plus prosaïque et plus matériel. Par intervalles, une petite fête : trois tasses de thé, des femmes aimables ; l’esprit se réveille, l'imagination
travaille. Mais ce sont là plaisirs dangereux, dont
il ne faut pas abuser.
Ces Allemands au milieu desquels nous sommes appelés à vivre, quelle espèce représentent-ils, parmi toutes les variétés humaines ? Regardonsles ; c’est notre devoir d’Idéologue et c’est notre plaisir. Comme traits spécifiques, ils sont vertueux ; et la preuve, c’est que tout en aimant les femmes, ils ne les trompent pas ; ils sont sincères, loyaux, honnêtes, et cultivés : les Parisiens croiraient à peine qu'on imprime plus d'ouvrages en Allemagne qu'en France, chaque année. Mais quand on a fini d’énumérer toutes leurs qualités, reste un défaut capital : ils manquent de caractère. Ou bien les Germains ont dégénéré, ou bien Tacite a menti, quand il décrivait la férocité de leurs mœurs. Avilis par leurs princes et leurs hobereaux, formalistes endiablés, tâtillons, abêtis par la lecture de la Bible et le chant des cantiques, gonflés de pain noir, de bière et de café au lait, c’est du
vin qu'ils devraient boire, et du plus généreux,
pour émoustiller leurs cerveaux épais. Soyez des fripons, des gredins, des criminels : mais ayez du caractère, et secouez-vous un peu. Rien de plus mortellement ennuyeux que l’apathie, que la soumission à l’autorité, que l’obéissance aux règles et aux lois. Ah! que les Allemands sont ternes ! Et aussi les Allemandes : bien faites, roses et grasses. provocantes de santé, elles sont ennuyeuses à mourir ; de vraies pièces de bois.
L'Allemagne recueillie et frémissante, l’Allemagne qui attise à ses foyers secrets le feu des grandes vengeances bibliques, l’Allemagne qui s’arme en silence, il ne l’a pas vue, il ne l’a pas soupçonnée. Picorant à droite et à gauche, bavardant à tort et à travers, curieux, vif, désinvolte, et léger ; hâbleur et racontant à ses camarades de folles histoires, pour le plaisir de voir leurs yeux s’écarquiller ; heureux de sentir sa timidité s’évanouir, au moins lorsqu'il était loin de Pierre Daru, de prendre plus d’aisance, plus d’aplomb ; content de voir l’argent reprendre le chemin de ses poches, et de payer bourgeoisement ses créanciers ; portant beau, sensible au bien-être et à la gloriole, engourdi quelque peu, M. l’adjoint aux commissaires des guerres règne paisiblement en sous-ordre sur la fade Germanie, son domaine : cette vie-là dura deux ans.
L'empereur d'Autriche a déclaré la guerre à Napoléon ; « La liberté de l’Europe s’est réfugiée sous vos drapeaux », a dit l’archiduc Charles à ses soldats ; « vos victoires feront tomber ses chaînes ; et vos frères allemands, aujourd’hui encore dans les rangs ennemis, attendent leur délivrance. » — Napoléon a répondu : « J’arrive avec la rapidité de l'éclair. »
Ordre du 28 mars 1809 : vingt-huit commissaires des guerres, dont M. de Beyle, se rendront à Strasbourg, pour se mettre à la disposition de M. l’intendant général Pierre Daru. — Cela fait une bande de gaillards qui se soucient de la littérature et de l’idéologie comme d’une guigne. Ils vivent en bons camarades ; en d’autres termes, ils se donnent le droit absolu d’intervenir à tout moment dans les occupations du voisin, qu'il lise, qu’il écrive, ou qu’il rêve ; et ils s’observent jalousement, prêts à arrêter celui qui voudrait avancer plus vite que les autres, faussant compagnie à ceux de la promotion. Beyle enrage. Entre autres, un dénommé Fromentin, avec sa figure pleine de taches de rousseur, sa mine intrigante et fauve, est à gifler : comme une paire de claques s’appliquerait bien sur ce visage sournois |
Les commissaires des guerres suivent l’armée qui s’avance vers l’Autriche; Pierre Daru plus que jamais est exigeant, vétilleux, pointu. Étourdi !
semble-t-il dire chaque fois qu’il jette les yeux sur Beyle ; vous ne serez jamais qu’un étourdi ; qu’attendre d’un étourdi comme vous ? Sur ce, il lui réserve les belles corvées, les bonnes bourrades. Les gens de l’avani réclament, les courriers se perdent, les convois s’égarent, les ordres s’exécutent à contre-sens, Pierre Daru tempête : quelle bagarre ! On croise des fourgons, des canons, des détachements qui arrivent, des blessés qui partent : quel tapage ! quelle cohue! On traverse des champs de bataille où gisent encore les cadavres, des bivouacs abandonnés, des villages incendiés dont les débris sont fumants. Quelquefois, on est menacé par des bandes ennemies, qui courent le pays ; on se couche tout habillé, en alerte. Quelle est cette voix du nez qu’on a entendue toute la nuit, demandant de l’eau ? — C’est un officier blessé d’un biscayen entre les deux épaules, qui achève de mourir.
À peine est-il permis de souffler un peu quand on arrive à Vienne. Les femmes y sont jolies ; excellente, la musique ; Madame Pierre Daru est venue rejoindre son mari, on peut lui faire une cour à laquelle elle ne paraît pas insensible. Mais est-ce jouir du plaisir que de le happer au passage, sans avoir le temps de le savourer, de l’analyser, de le commenter, et de savoir même s’il s’agit bien d’un plaisir, d’un vrai plaisir ?
C’est par toutes ces expériences que l’homme, se modelant suivant des lignes plus sèches et plus nettes, fait jaillir d’une maquette longtemps incer-
taine sa définitive statue. Sa volonté s’est affermie ; son esprit se plaît à lui-même, s’accorde des habitudes et des manies. Ses yeux, pour avoir vu tant de spectacles, et si affreux, — le soldat aux jambes carbonisées, le long de la route ; le cheval mort qui se tenait encore debout — prennent un regard plus dur ; et pour avoir lu tant de choses sur la physionomie des hommes, un regard plus inquiet. La voix, incertaine en sa jeunesse entre un timbre trop bas ou trop haut, s’est décidée ; elle a le ton du commandement. Le geste aussi s’est décidé ; il a perdu sa gaucherie, sa mollesse. Le pas, déjà moins vif, est plus ferme. Les épaules, plus vigoureuses et plus carrées, portent allègrement le poids des jours, qui plus tard les courberont. L’être est plus fort ; il est moins frais : les jours printaniers sont finis.