‹ La vie de StendhalChapitre 11 sur 40 · RL · texte numérisé non relu

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Il ne faut pas dire : « Enfin justice est rendue à mon mérite; après mes campagnes, les lauriers. Je marque d’une croix rouge les jours heureux de ma vie : le 1er août 1810, auditeur au Conseil d’État ; le 10, inspecteur de la comptabilité du mobilier et des bâtiments de la couronne : deux sinécures valent mieux qu’une, surtout si elles sont bien payées ; je suis riche, et je le montre, en étalant une grosse chaîne d’or sur mon gilet. Je ne déjeune qu’au Café de Foy, je ne dîne qu'aux Frères Pro- | vençaux ; les étrangers et les provinciaux deman- | dent, en remarquant la manière dont je commande

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mon œuf à la coque : Quel est ce grand seigneur ? Et le garçon leur répond : C’est M. de Beyle ; c’est un dandy. Les femmes, auprès desquelles j’éprouvais jadis quelques difficultés, parce que l’émotion excessive m'enlevait tous moyens, me sont maintenant favorables. Si je n’ai jamais réussi à plaire au comte Pierre Daru, favori de l'Empereur, au moins ai-je plu à la comtesse, sa femme, qui ne m'est pas cruelle, il s’en faut du tout. D’autre part. Angelina Bereyter, ma maîtresse, est charmante ; c'est une chanteuse, bien supérieure à toutes les actrices ; elle n’a pas sa pareille pour la musique italienne, et c’est un plaisir rare que d’entendre les airs de Paisiello sortir des lèvres aimées. Les soirs où elle chante pour le public, jamais je ne .manque l’Odéon et l’opéra buffa ; les autres soirs, jamais je ne manque la Comédie-Française. Ainsi j'ai retrouvé le plaisir de la musique et celui du théâtre, et je savoure mes jours heureux. J’ai des chevaux ; j'ai un tilbury qui vient m’attendre à la sortie du spectacle ; au logis, je trouve sur ma table vin de champagne et perdreau froid. Je regarde tour à tour la Leda du Corrège, accrochée au mur; et Angelina, moins belle, mais plus vivante. Les dieux sont bons et justes, et me comblent de leurs faveurs... »

Il faut se garder d’exciter ainsi leur colère, et de provoquer les effets de leur ressentiment. Ce courrier qui est chargé de rejoindre la Grande Armée, en Russie ; qui passe dans les ministères pour prendre les grandes enveloppes cachetées et

les portefeuilles officiels ; que ses amis assiègent, le priant de remettre cette lettre au général, ce paquet au médecin chef ; qui se rend à Saint-Cloud, en grand uniforme et en dentelles, afin de se présenter aux ordres de S. M. l Impératrice, de contempler le roi de Rome, et de porter au Maître la vision toute fraîche de l’enfant qui s’éveille et qui sourit dans son berceau : ce courrier-là, c’est Beyle. Il part à toute vitesse. À toute vitesse, aussi loin qu’il y a des routes et des étapes marquées. Mais après Künigsberg, il faut bien qu’il ralentisse, parce que les effets du pillage commencent à se faire sentir. Après Kovno, c’est le désert. Il finit par abandonner sa calèche, et par continuer sa route à cheval. Il rejoint : son sort va se confondre avec celui de l’armée.

Moscou brûle. Ici un canonnier ivre donne des coups de plat de sabre à un officier de la garde, tandis qu’un autre soldat, ivre également, s’enfonce dans une rue en flammes, et y rôtit. Plus loin on pille une maison. Un détachement s’occupe à vider un magasin de farine. Les convois encombrent les rues. Même les officiers ne se rendent pas un compte exact de ce qui leur arrive ; si un quartier brûle, ils déménageront dans un autre et voilà tout ; des incendies, ils en ont tant vus ! On s’en va donc vers des régions plus tranquilles, en cherchant des maisons riches, des palais pour y loger. L’ordre vient d'abandonner la ville : par où sortir ? Colonnes et convois s’avancent dans la fumée, dans les flammes ; il faut faire demi-tour, chercher d’au-

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tres issues ; confusion, disputes, jurons ; qui perd sa voiture et qui ses hommes. Enfin l’on sort : de la ville s’élève une pyramide de feu et la lune paraît au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. Beyle arrive au bivouac, tenant à la main la seule chose qu’il ait pillée : un volume de Voltaire, relié en maroquin rouge; il en est confus, parce que l'édition va se trouver dépareillée, si l'incendie l’épargne. Il soupe avec du poisson cru et des figues, puis s’assied dans sa calèche pour dormir. Il a bu du mauvais vin blanc que ses hommes ont trouvé dans les caves d’un club, et se sent un peu gris.

La retraite de Russie. — Toutes les scènes que ces seuls mots rappellent à nos imaginations, évoquons-les ; et sur les routes gelées, à travers les champs de neige, au milieu des débris d’une armée en déroute, cherchons notre héros. Jamais il ne montra plus d'activité, plus de sang-froïd, plus de bravoure, et plus de force d’âme. Pendant la retraite, Pierre Daru pour la première fois comprit que si son cousin n’était pas le modèle des commissaires des guerres, au moins avait-il en lui quelque chose de si étrange et de si fier, qu’il en imposait presque l’admiration. Ce fut aux environs de la Bérésina ; les soldats de la Grande Armée n'étaient plus qu’un troupeau de gueux. Et voici que dans cette grande misère, Beyle se présenta devant lui, non point sale et hirsute comme tous les camarades, mais correct, mais rasé de frais. Alors M. Daru le regarda, et s’émut.

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« Vous avez fait votre barbe ! » lui dit-il ; « vous êtes un homme de cœur. »

Ïl n’était plus question de ceux qui savaient

obéir : on avait besoin de ceux qui savaient com-

mander. Seul, il trouva du pain pour ravitailler l’armée, au moment où 1l y avait encore une armée. Il mit cinquante jours pour faire la route de Moscou à Vilna ; trente lieues avant d'arriver à cette dernière ville, se sentant défaillir, il prit la résolution de précéder l’armée : ce qui lui permit de trouver encore des chevaux de poste, et d'arriver sain et sauf.

Je me porte bien, ma chère amie. J’ai bien pensé à toi dans la longue route de Moscou ici, qui a duré cinquante jours. J’ai tout perdu et je n’ai que les habits que je porte. Ce qui est bien plus beau, c’est que Je suis maigre.

(A Pauline ; de Vilna, le 7 Décembre 1812.)

Mon cher Cousin, je t’écris enfin! Figure-tei que, physiquement, mes frères et moi sommes horribles, d'une saleté repoussante, et à genoux devant des pommes de terre...

(A Félix Faure, à Grenoble.)

Bref,

Je me suis sauvé à force de résolution ; j’ai souvent vu de près le manque total de forces, et la mort.

(A Pauline ; de Kônigsberg, le 28 Décembre 1812.)

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Au printemps de 1813, la guerre recommença, comme à l'ordinaire ; il n’y avait plus de printemps, désormais, sans une bonne guerre, et des morts par milliers. Cette fois, c’était en Saxe que les choses se passaient. Beyle commençait à trouver-que l’on exagérait et que ces perpétuelles campagnes devenaient désobligeantes. Et puis, était-ce vraiment la peine de le déranger pour si peu ? Quand on a fait la retraite de Russie, on a tout vu : donc, qu'on nous laisse un peu tranquilles. L'homme qui a bu trop de punch, jusqu’à l’indigestion comprise, en est dégoûté pour toujours : de même Phomme qui a trop fréquenté l’armée. Tous ces êtres grossiers, tous ces « manches à sabre », ne méritent même plus d’être observés.

Tandis qu’il grogne ainsi, il observe. Une bataille, ce n’est pas du tout ce qu’on voit dans les tableaux : des soldats bien alignés, qui partent au pas de charge contre d’autres soldats, en bois comme les premiers ; sur un mamelon, le général fait signe de son épée; et tout le monde est pomponné, léché, coquet, même les blessés et les morts. Une bataille, c’est un grand bruit de canon (si les canons sifflaient au lieu de gronder, ce serait beaucoup moins beau) et un grand paysage vide, dont des

| morceaux remuent de temps en temps: on regardait une haie, et on s'aperçoit que c’est une troupe d'infanterie ; des cavaliers traversent un champ à

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