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sent, un an, deux ans, et Victorine ne donne pas signe de vie. La distance et le temps font pâlir l’image de l’insensible. Voici qu’un camarade parle d’elle comme d’une grosse fille laide; et qu’un autre blasphémateur déclare qu’elle est une « pas grand chose » : est-ce Dieu possible ? Mais on ne désenchante pas à si peu de prix un amant fidèle. qui soupire toujours.
Tant et tant qu’à la fin de 1804, elle revint à
Paris ; et que Beyle prit la résolution héroïque
de l’aller voir, sous prétexte de rendre visite à Édouard, au sec, à l’ingrat Édouard. « Je l’ai revue, je lui ai dit deux mots : « J’ai l’honneur de vous saluer, Mademoiselle. » Là-dessus, elle m’a fait une courte révérence, et fuyait dans son appartement ;
j'ai ajouté : « Édouard y est-il ? » Elle m'a répondu,
je crois : « Il est là, Monsieur. » Victorine n’est pas une grosse fille laide ; si jamais elle a été grasse, elle est maintenant bien amaigrie. Elle portait
un chapeau de paille à l’allemande, noué sous
le menton avec des rubans bleus. A-t-elle été troublée ? — « J'étais bien, autant que ma figure, qui n’a pour elle que ma physionomie, me le permet ; le jabot, la cravate, le gilet, bien ; les cheveux non massés en génie, parce que je venais de les faire couper à midi. En général, j'ai dû produire sur elle cette impression d’élégance parisienne dont Édouard m’a parlé... »
Risquer une seconde entrevue ; retourner rue du Bac, gravir l'escalier des De Gérando, chez qui les Mounier habitent; affronter Victorine,
risquer des propos aussi décisifs que « J’ai l’honneur de vous saluer, Mademoiselle... » — c’est une trop rude affaire, mieux vaut écrire. Après plusieurs jours d'efforts, et vingt brouillons jetés au panier, voici enfin une lettre à peu près satisfaisante, écrite sur trois grandes pages de papier vélin, en caractères imitant la typographie. La lettre est confiée à la poste, et il ne reste plus qu’à attendre l’arrêt du destin.
Victorine ne répondit pas.
Adèle.
Adèle est sa petite-cousine, la fille du ‘cousin Jean-Baptiste Rebuffel, qui a rue Saint-Denis sa boutique et sa maîtresse, et son appartement, sa femme et sa fille rue de Lalle, dans la maison des Daru. Adèle n’a que quatorze ans, en 1802 : mais elle promet ; elle lui donne une mèche de ses cheveux, et l’embrasse dans l’escalier.
Attention : il ne faut pas que l’occasion soit trop belle, et qu’une femme ait l’air de s’offrir ; les grandes amours veulent des difficultés, des péripéties, des luttes, des conquêtes, et une victoire qui ne vient que tout à la fin. Cette précoce Adèle allèche aussi le cousin Cardon, qui n’est pas un héros, lui ; il a l’air d’une poupée. À son défaut, elle dirigera ses batteries sur Alexandre Petiet, riche, bête, pâte à mari. Adèle n’est pas une créature supérieure, une Héloïse ; sèche, égoïste, cupide, occupée de ses
petits effets de vanité, habile à jouer la comédie, elle est incapable de comprendre la passion, seul bien de la vie.
Adèle ne s’est jamais doutée de ce qui s’est passé dans la tête du cousin Henri, qu’elle a toujours considéré comme un peu bête, le soir où elle était à sa coiffeuse, devant son miroir ; et il la regardait ; et elle n’a pas senti ce regard qui se posait sur elle ; elle n’a pas connu son arrêt. « Pour un homme à qui Lavater a ouvert les yeux sur les physionomies, et qui a éprouvé lui-même la signification des traits, il est très curieux d'assister, lorsqu'on est sans conséquence, à la toilette d’une jolie femme. C’est l'affaire la plus importante : elle est elle-même, et l’on juge. Je n’ai vu que : âme sèche, absence de passions douces, cruauté. » Décisive condamnation, portée le plus tranquillement du monde, sans regret et sans colère, par un juge qui redevenait lucide dès qu'il cessait d’être amoureux. Il ne lui en voulait pas. Même il lui resta reconnaissant de la coquetterie qu’elle avait déployée pour lui plaire ; et il compta parmi les meilleures aubaines de sa vie l’instant où elle s’était appuyée sur son épaule, confiante et presque tendre, au feu d’artifice de Frascati.
Mélanie.
Comme ils en vinrent aux prises, comme ils luttèrent, tous ces caractères ennemis qui vivaient en lui-même, lorsqu'il se décida pour Mélanie Louason !
Parmi les femmes qui fréquentaient chez Dugazon, faisant valoir leurs grâces et déclamant la tragédie, Héloïse paraîtrait-elle enfin ? Aimable et fière ? Difficile à conquérir, et accessible ? Désintéressée ? Capable de distinguer le vrai mérite, et de le préférer à la beauté, à la richesse ? Intelligente et sensible ? Tendre et avisée ? Comprenant bien qu'il ne suffit pas de se laisser aimer, et qu'il faut adorer en retour ? Mademoiselle Rolandeau, Madame Lestrange, la petite Félipe, ou Mélanie Louason ?
Celle-ci était actrice de profession, aspirante à la gloire de jouer la tragédie au Théâtre Français : on sait de reste que les actrices projettent toujours . un reflet de leur gloire sur l’homme auquel elles réservent leurs faveurs ; l’avantage n’est pas à
dédaigner. Son profil était pur et même sévère,.
comme celui des statues grecques ; ses yeux étaient bleus, et immenses ; elle avait de la grâce dans tous ses mouvements. Pour concéder quelque chose à l’imperfection humaine, elle était à la vérité un peu maigre ; sans doute à cause de ses malheurs. « Ma mère », racontait Mélanie, « fille unique et fort belle, avait si mauvais caractère qu’elle allait jusqu’à souffleter mon père ; et celui-ci était réduit à faire semblant d’en rire. On voulut l’appeler à son chevet, quand il mourut ; mais il refusa de la voir : «Non, non, dit-il, laissez-moi mourir en paix. » — Mélanie ajoutait qu’elle avait un frère, assez mauvais sujet, crapuleux, mais délicat sur l’argent ; qu’elle avait été déchirée par ses ennemies. trahie
par ses amies, et qu’elle serait malheureuse toute sa vie, elle était née pour le malheur.
L'Homme aux mille lectures, qui dévore les histoires d’amour, passant de la Religieuse portugaise aux Lettres d'Abélard, de Roméo et Juliette à Othello ; le Mondain, qui ne voit autour de lui que paires et que couples et qui finit par être agacé de se trouver toujours seul ; le Têtu, décidé à se lancer dans quelque aventure, parbleu ! c’est bien son tour ; l’Auteur, songeant à la fructueuse union d’une actrice de talent avec un poète de génie ; le Sensible, le Tendre, tous ces gens qui voisinent chez Henri Beyle, le poussent à aimer Mélanie, et à consoler ses beaux yeux.
Mais chez lui habitent aussi le Méfiant, le Critique, qui se hâtent de faire naître des soupçons. Pourquoi Mélanie a-t-elle des boutons sur les joues ? Est-elle malade ? Sans compter qu’elle n’est pas très fraîche ; elle a passé par bien des mains Hoché, le rédacteur au Publiciste ; Saint-Victor, le poétereau, auteur de l’Espérance; Martial Daru, qui la traite comme une femme qu’on a eue, et lui donne des coups de cravache tandis qu’elle répète Phèdre ; Blanc, Wagner, Chateauneuf, tournent présentement autour d’elle ; et tous ceux qu’on ne connaît pas, toujours plus nombreux que ceux que l’on connaît. Est-elle capable d’un amour sincère ? Ou cherche-t-elle un homme riche ? Alors elle est bien mal tombée. Hier, en parlant de son père, elle s’est attendrie, elle s’est essuyé deux fois les yeux : seulement, dans ces yeux, il n’y avait pas de larmes.
D'ailleurs aime-t-il lui-même ? La dernière fois qu'il a vu Mélanie, il a noté qu'il n'avait pas eu un seul mouvement naturel, qu'il n’avait débité que des morceaux appris, tel que l’acteur Fleury les récite tous les soirs à la comédie. Là-dessus apparaissent le Timide, le Paralysé, qui ont toujours peur d'agir; voire le Nigaud, qui quitte Mélanie au bas de l’escalier alors qu’il pourrait l’accompagner dans sa chambre, qui se contente de petites promenades et de petites dinettes, sans jamais arriver à rien de décisif. Ce sera pour Mercredi ; pour Vendredi; toujours pour la prochaine fois. Furieux contre tous ces personnages ridicules, il leur dit leur fait : « La veux-tu savoir, la raison, nigaud ? C’est que jusqu'ici, tu n’as eu que la force des passions pour toi. Tu te croyais bien fort, parce que tu étais passionné : tu n’as point de caractère ; sublime dans tes châteaux en Espagne extraordinaires, mais point bon dans le monde... »
Elle triomphait, cette sensibilité maladive qui donnait à sa vie une violence inconnue à celle des autres hommes. Pour tant d’autres hommes, vivre, c’est accepter la succession monotone des travaux et des jours, des plaisirs modérés et des peines passagères, Mais Beyle, transporté par une lecture, épuisé par un spectacle, frémissant devant une idée, s’évanouissant pour un souvenir, vibre sans cesse, vibre depuis l’aube jusqu’à la nuit. Tous ses plaisirs sont décuplés, et centuplées ses peines ; l'inflexion d’un mot, un geste à peine esquissé suffisent à le porter d’un coup au comble de la tris-
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tesse, au comble de la joie. N'oublions jamais, quand nous parlons de sa sensibilité, l'observation qu'il a faite sur lui-même :
Mes médecins, quand j'étais malade, m'ont toujours traité avec plaisir, comme étant un monstre pour l’irritabilité nerveuse. Une fois, une fenêtre ouverte dans la chambre voisine dont la porte était fermée me faisait froid. La moindre odeur (excepté les mauvaises) affaiblit mon bras et ma jambe gauche, et me donne envie de tomber...
Tous les contacts lui sont des heurts ; au moindre souffle d’air, qui passe sans les émouvoir sur les peaux épaisses, 1l frissonne ; une ombre qui l’effleure le fait souffrir ; il sursaute, comme un fiévreux qu'ébranle un bruit lointain. Ses chagrins sont toujours mortels ; et rares ses délices, elles-mêmes exaspérées. Mélanie s’offense d’un respect retardataire et qu’elle ne comprend plus : peu importe, sa conquête prend les proportions d’une gigantesque entreprise, dont la difficulté l’effarouche. Cheval ombrageux, il se cabre : il prend une feuille morte, un papier qui voltige, pour un dragon monstrueux. La passion l’emporte, et il n’est le maître ni de son imagination, ni de ses sens, ni de son cœur,
« J'ai trouvé un engagement », lui dit Mélanie, en le regardant du coin de l'œil, «et je suis presque décidée à l’accepter, car on me fait des conditions extraordinaires : on me propose six mille cinq cents francs pour la saison. C’est au Grand Théâtre de
Marseille... »
Marseille : à ce mot, Beyle tressaille, et reconnaît l'intervention d’une Fortune amie. Marseille : c’est justement à Marseille qu’il voulait se rendre, sans oser le dire. Il avait presque décidé, lui aussi, d'abandonner l’apprentissage de la gloire et de la sagesse, d'abandonner ses vaines tentatives amoureuses, d'essayer de gagner de l’argent, de fonder une banque avec son ami Mante : lequel s’était installé à Marseille, afin de s'initier aux affaires. En un clin d’œil tout s’arrange : Mélanie partira pour Marseille, où elle doit débuter dans Tancrède ; après avoir passé par Grenoble, et intéressé Chérubin à ses projets financiers, il la rejoindra. Mante lui a trouvé une place dans l’épicerie en gros, chez Meunier et Cie : va pour l’épicerie. Le jour, il travaillera ; le soir, 1l écoutera Mélanie au Grand Théâtre ; ils habiteront ensemble, consommeront leur bonheur, et s’aimeront pour la vie.
A Marseille, dans l’épicerie.
Du soleil ; la lumière ruisselle. Du mouvement : les gens parlent avec leurs bras. Dieu ! qu’ils ont l’air affairés ! Ils se démènent, ils crient, ils chantent : ils doivent avoir grand besoin de se reposer, le soir. Et qui reste dans les maisons, si tout le monde est dans la rue ? Des marchands, des commis, des matelots, des Hindous avec leur turban, des Turcs avec leur fez, et ce Chinois que tout le monde regarde : il regarde tout le monde, sans bouger les yeux. Des femmes aux yeux hardis, et dont les
cheveux lisses ont des reflets bleus. Des odeurs de poisson, de friture, d’oignon, d’ail; la brise marine tout d’un coup vient laver l'air, et laisse aux lèvres un goût de sel. Des ruisseaux malodorants, des immondices, des papiers graisseux, des écailles de poisson, des pelures d’oranges ; que d’oranges on consomme dans cette ville! De sales ruelles, avec des filles en jupon à chaque porte; et voisinant sans vergogne avec les cabarets et les échoppes, de nobles palais. De la gaîté; mieux que de la gaîté, de la joie ; mieux que de la joie, l'ivresse de vivre, partout épandue. Au bout d’une large avenue où la foule se presse, une masse azurée sur laquelle on voit danser des mâts et palpiter des voiles.
Lorsque Beyle s'établit à Marseille, au mois d’Août 1805, il se sentit, canicule à part, au comble de la félicité. Enfin il était l’amant d’une actrice, la première actrice du Théâtre de Marseille, qui dédaignait les beaux papillons voltigeant autour d’elle pour n’adorer que son vainqueur. La nature entière n’a jamais formé caractère plus beau que celui de Mélanie : c’est Madame Roland, mais avec plus de grâce, car elle possède cette délicatesse extrême des âmes d’artistes, cette tendresse aimable qüe seul, le Tasse a su peindre dignement. Elle aussi désirait connaître un cœur qui fût sensible comme le sien ; et désespérant de le trouver, elle avait pris l'habitude de la tristesse. Il faut qu’elle s’habitue au bonheur, maintenant. La vie est
belle,
Séptembre. — Belle âme ne suffit pas; disons uñe âme sublime. Et puisque Mélanie, au temps où elle était victime dé l’ingratitude des hommes, a mis au monde une fille qui est sans soutien sur là terre, adoptons-la ; bien plus ! faäisons-la passer pour notré propre fille, dût Chérubin en crever de dépit. Toutefois, l’âme sublime persiste à se montrer dolénte, ce qui n’a plus de raison d’être ; et elle ést jalouse, ce qui est désobligeant.
Octobre. — Mélanie continue d’être sublime ; peut-être même est-elle trop parfaite pour cette terre, qu’elle s’obstine à considérer avec mélancohe : triste disposition, qui l’incline à ne voir que le mauvais côté des choses. Elle devrait lire, étudier l'Idéologie, remède à tous les maux de l’âme ; se nourrir de Cabanis, de Destutt de Tracy : ne prétend-elle pas que ces livres sont difficiles à comprendre, et même ennuyeux ? Du reste, elle n’est pas très bien portante ; elle a une douleur eñtre les deux épaules ; les âmes basses avec lesquelles elle avait eu à faire jusqu'ici l’ont littéralement assassinée. Pauline devrait lui écrire, lui témoigner de l’estime et de l'affection pour dissiper son humeur noire.
Janvier: — Quelque heureux qu’on soit, on*a au moins sépt à huit chagrins par jour : mieux vaut faire l’apprentissage de la souffrance que de poursuivre un bonheur impossible. La vie est triste.
Février. — Mélanie ne cherché pas seulement le malheur, elle s’y précipite. Elle trouverait le moyen
‘être malheureuse avec un mari qui serait conseiller d’État, et qui aurait dix mille francs dé rente...
Tout va decrescendo, le commerce comme l'amour. Au début : le commerce est passionnant ; chez Meunier et Cie, un employé sérieux ést occupé du matin au soir ; la Douane, le Poids, la Bourse, les courses pour les recouvrements, les lettres à lire, (aussi mal rédigées que mal pensées, à vrai dire) et l’eau-de-vie à peser, et les sucres qui miontent où qui descendent on ne sait pourquoi, et les mélasses qui suivent leur exemple ; et quelles journées ! on travaille comme dix. — Un peu plus tard : le commerce à au moins ceci d'utile, qu’il oblige à écouter huit heures par jour les bêtises que débitent les hommes ; les deux premières heures, on gémit ; les six autres, on observe. — À la fin : l’épicerie est sans aucune espèce d'intérêt ; rien à faire dans l’épicerie. D'ailleurs les affaires de Meunier et Cie ne marchent pas. Les Anglais bloquent les côtes, le sucre et le café, les clous de girofle et la cannelle n’arrivent plus. Seule la banque est digne d’un esprit supérieur, les vastes spéculations, les coups de génie. Mais les capitaux manquent ; Chérubin, qui se représente son fils comme étant vêtu du sarrau blanc des garçons épiciers, et fourré par surcroît dans les jupons d’une actrice, n’est pas disposé à desserrer les cordons de sa bourse.
Decrescendo, décrescendo. Marseille qui était d'abord une ville amusante, une ville animée, et
pleine de ressources, s’enlaidit à vue d’œil, ville poussiéreuse, ville sans arbres ; comment s’attendrir, quand vient l’automne, si les feuillages jaunissants manquent aux mélancolies ? Au théâtre de Marseille, les spectateurs bavardent et crient de telle sorte qu’ils étouffent la voix des actrices de talent : pour plaire, il faudrait hurler plus fort que le public. D'ailleurs l’impresario a fait faillite et ne paye pas sa troupe. « Pas l’ombre d’amusement ici, pas même de société. Des femmes archicatins qui se font payer; des hommes grossiers qui ne savent que faire des marchés : lorsqu'ils se trouvent mauvais, ils font banqueroute ; s'ils sont bons, ils entretiennent des filles. Quel séjour, lorsqu'on à habité Paris ! Mais je m'aperçois que je deviens dolent comme une complainte... » Il s'aperçoit aussi qu'il a des dettes à Paris, à Grenoble, à Marseille ; que son dernier habit noir est troué sous les manches, que son dernier habit bleu menace de le quitter, et qu’il n’a pas de redingote pour les jours de pluie. Bref il s’enfonce : « Je suis embarqué sur une pauvre planche ; et bien des endroits de cette pauvre planche sont pourris. »
Aussi, quand sa compagne d’infortune eut terminé son engagement, et regagna Paris, éprouva-t-il une grande tristesse, et un vif soulagement. La raison sociale Henri Beyle et Mélanie Guilbert, dite Louason, installée à Marseille pour l’exploitation de l’art tragique, de l’épicerie, et du bonheur, en moins d’un an fit faillite. S’en suivirent deux liquidations. La première :
Mélanie Guilbert à Henri Beyle.
Paris, 10 Juin 1806.
Depuis six semaines, tu me répondras, dis-tu, demain, après-demain, quand tu n’auras pas une heure, un moment d’ennui qui te trouble l’esprit. Bin, mon ami, il ne faut pas te presser. J’estimerais cependant davantage une marche franche à ces petits détours qui peuvent éluder ta réponse tant qu’il te plaira, mais non pas m'en imposer longtemps.
Je t’ai demandé :
1. Si, dans le cas où je pourrais suppléer par mes faibles talents à ce que te donnent tes parents, si, dis-je, tu me portais assez d’attachement pour sacrifier tes espérances de fortune dans le cas où :l faudrait choisir entre ce sacrifice et celui de ma personne.
2. D’examiner lequel de nous a le sort le plus stable, afin que l’autre s’y abandonnât entièrement et que nous ne fussions plus forcés de nous séparer.
8. Si tu es assez faible ou si tu m'aimes assez peu pour me sacrifier à la volonté de tes parents, ou bien à tes projets d’ambition.
4. Enfin, si ton intention est bien de passer ta vie avec moi, de me la consacrer entièrement, quelque chose qu’il puisse en arriver, de me dire en galant homme, et après y avoir mürement réfléchi, si c’est bien là ta volonté irrévocable ; et de m’avouer le contraire, si cela n’était pas.
J’attache ma tranquillité à cet éclaircissement ; je te donne les témoignages de la plus vive tendresse, du plus tendre attachement : je t’en ai même donné des preuves incontestables ; et à tout cela tu me réponds
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des lettres vagues, tu me dis que tu m'aimes toujours et que je le verrai bien dans quinze jours, époque à laquelle tu te promets d’être auprès de moi : ce qui veut dire que tu me feras beaucoup de caresses, de protestations, que tu seras bien aise de me voir, etc. C’est peut-être beaucoup dans ton esprit, mais ce n’est rien pour moi, surtout quand je songe à toute ta conduite et même à ton caractère : je n’en suis pas plus persuadée que tu m’aimes comme je le souhaite, et comme j'en ai besoin pour être heureuse, pour avoir le cœur
content. C’est pourquoi j'aurais voulu un peu plus de franchise.
On estime Mélanie, quand on la voit capable ‘écrire de la sorte, capable de résister à son fan-
tasque amant, qui ne voulait ni la garder ni la perdre. Sans doute, celui-ci était encore novice dans l’art, pratiqué par tant de grands hommes, de rendre les femmes qu’ils ont aimées malheureuses pour toujours. Mais il faisait bien son possible : et déjà il était de ceux qui, dès qu’on les aime, n'aiment plus.
L'autre liquidation fut plus laborieuse. Béyle s’ennuya, dès qu'il fut seul ; il avait pris ses habitudes. L’ennui et la misère aidant, il mit les pouces. Pauline, l’ambassadrice, valut au coupable l’indulgence du grand-père Gagnon, qui, ayant un faible pour ce coquin d'Henri, écrivit à Pierre | Daru une lettre à la mode d’autrefois, joliment | tournée, cérémonieuse un peu, et séchée à la poudre d’or : il expliquait qu’'Henri n’avait cessé d’éprouver pour son protecteur l'attachement le plus vif;
qu'il fallait rejeter sur l’âge l’inconséquence d’une conduite un peu légère à la vérité ; que s’il avait abandonné jadis l’état militaire, la faute en était à lui-même, Docteur Henri Gagnon, et à Chéru: bin Beyle, qui avaient le tort de n’aimer point, faute d'habitude, la carfière des armes ; que les añnées mûrissent un Jeune homme dont l’âme n’est pas méchante ; et qu’enfin il se portait garant de la constance d'Henri, et de ses futurs succès.
Ledit Heuri, s’il n’osa pas aborder de front Pierre Daru, fit du moins le siège de Martial de Martial, qui lui vantait autrefois, à Milan, les charmes des actrices, et n’avait pas le droit d’être sévère pour les péchés d'amour. Une petite place au Bureau des Revues, si brillamment dirigé par Martial Daru, était désormais sa plus chère ambition. « S'il vous faut un homme qui travaille dix heures par jour, le voici. S'il est auprès de vous, il n’a pas besoin de parler de sa constance, et il demande avant tout deux ans d’épreuves. »
Il revint à Paris, où tout le monde lu fit la leçon, même Adèle Rebuffel, qui ne comprenait pas son goût pour les actrices. Il fréquenta les théâtres, lut Hobbes, Helvétius, Destutt de Tracy, revit Mélanie, fit un pèlerinage à Montmorency, pour voir la maison de J.-J. Rousseau, et de nouveau s’ennuya.
Le roi de Prusse a déclaré la guerre à Sa Majesté l'Empereur des Français : le jour de gloire | est arrivé. L’enthousiasme est universel : les jour- | naux racontent qu’un canonnier de Vincennes se
Mar L A PR ER Lans ms 1:17 51l,. À F
meurt du chagrin de ne pouvoir partir ; et que les chasseurs qui se trouvent à l’infirmerie de l’École militaire sautent par les fenêtres pour rejoindre leur bataillon. Allons, la pénitence a suffisamment duré, Beyle partira, comme tout le monde. D’abord dans les bagages du bon Martial : une fois en Allemagne, on s’arrangera. [Il est nommé adjoint provisoire aux commissaires des guerres, le 29 octo-
bre 1806.
T", CNRS TE ‘ É 116007