ROLE
toute bride : on ne sait ni d’où ils viennent, ni où ils vont. Les soldats, depuis le commencement jusqu’à la fin, sont incapables de rien comprendre à ce qui se passe ; seuls les généraux y entendent quelque chose ; et encore ! On ne lui en fera plus accroire, à lui, Henri Beyle, qui était à Bautzen, qui s’est avancé sous le feu des canons pour mieux regarder, et qui a vu, de midi à trois heures, « tout ce qu’on peut voir d’une bataille, c’est-à-dire, rien ».
Ce grand connaisseur d'hommes, qui sait bien que « dans deux ans, ce sera un titre suranné que d’avoir fait la campagne de Moscou », profite de l’armistice qui suit la victoire pour demander un poste à Florence ou à Rome : aussitôt on l’expédia à Sagan, en Silésie. Il s’en fallut de peu que le cimetière de Sagan n’eût l’honneur de l’abriter : car une fièvre pernicieuse régnait là-bas, et avait enlevé quatre cents personnes en quelques mois : pour l’époque, ce n’était pas mal. La fièvre se jeta sur M. l’intendant, tyran du lieu, qui passa bientôt du délire à l’hébétude, compta les fleurs du papier de sa chambre, et suivit le combat monstrueux de deux mouches sur le rideau. Débarrassé, il courut à Dresde, pour charmer sa ‘convalescence en visitant la galerie de peinture, en écoutant de bonne musique, et en s’abritant des fâcheux qui le gênaient à Sagan. Repris par la fièvre, cette fois il faillit Rene « Quelle année que celle qui s’est écoulée...! Pour que rien n’y Et il fallait une RARE et une maladie...
Maintenant la France est ie par les Alliés.
Les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, les Anglais, tous veulent poursuivre jusque dans Paris l'Empereur vaincu, tous réclament leur vengeance et arrivent bon pas. Vite, il faut organiser la résistance : le territoire est démuni, les places fortes n’ont pas de canons, les jeunes soldats échappent à la conscription. les impôts ne rentrent plus, les partisans des Bourbons soulèvent les campagnes contre l’Empereur : on n'avait songé qu’à la victoire. Chacun paye de sa personne ; les sénateurs sont envoyés en mission dans les divisions militaires ; le sénateur Saint-Vallier à Grenoble, avec Beyle comme adjoint.
Arraché à son congé de convalescence, celui-ci fit d’abord triste mine. Mais quand :il fut à pied d'œuvre, et quand il eut reconnu que M. de Saint- Vallier, tout sénateur qu'il fût, était un aimable compagnon, disposé à le laisser faire — alors il s’ébroua, retrouva sa faculté de décision, ses vues rapides et claires, son intelligence alerte et son ardeur. Îl parait à tout, prévoyait tout, ravitaillement, conscription, mesures politiques, et même mouvements d’armées. La joie d’improviser, de faire des miracles, 1l l’éprouvait autant que Français au monde. Beyle agissait, M. de Saint-Vallier le regardait faire, et tout le monde était content.
Mais comme il n’aimait que les jeux très nouveaux, et se dégoûtait vite de la partie, ce grand zèle ne tarda pas à faiblir. Est-il juste que dans tout l’Empire, on le choisisse pour défendre quelle ville, sinon Grenoble, sinon Cularo et ses habitants
détestés ? Est-il juste que ces ânes bâtés se moquent de sa particule, disent qu’ils connaissent Henri Beyle, fils de Chérubin ; mais M. de Beyle, qui est celui-là ? Qu'ils inscrivent des réflexions désobligeantes sur les affiches signées de lui ? que dans ses intervalles de repos, il ne trouve pas une âme digne de le comprendre ? que non seulement les gens, mais les murs même suintent l’ennui ? que ses camarades accrochent des prébendes, des titres, des décorations, tandis qu’on le laisse en sous-ordre, et qu’on l’oublie ? que le gouvernement le prive de la bonne préfecture qui devrait, en toute justice, récompenser ses services ? M. de Saint-Vallier, qui jamais n'avait entendu telle abondance de griefs, dut se résoudre à le laisser partir, à lui permettre d’aller solliciter au ministère. C’est ainsi que Beyle quitta Grenoble, se mit en route, arriva juste à temps pour voir d’abord la prise de Pantin et de Montmartre par les Alliés, ensuite leur entrée triomphale dans Paris.