‹ La vie de StendhalChapitre 13 sur 40 · ITALIAM, ITALIAM · texte numérisé non relu

ITALIAM, ITALIAM

Tandis que le balai de la guerre le poussait de Brunswick à Moscou, et de Moscou à Sagan, un désir naissait en lui : d’abord incertain, obscur ; s’élevant peu à peu jusqu'aux claires régions de sa conscience ; impérieux, irrésistible enfin. L'Italie, que jadis il avait quittée avec joie, devenait l’objet d’une nostalgie qui tournait à l’obsession : il la parait de tous les charmes, et voyait en elle l’unique patrie du bonheur.

Ce ne furent d’abord que de faibles souvenirs, incohérents, fugaces. Étrange travail de l'esprit : quelques sentiments affleurent, puis s’évaporent ; quelques réminiscences surgissent, puis se brouillent

et s’effacent ; traces légères, mouvements à peine perceptibles, vagues retours. Passe devant ses yeux, rapide et légère, Mme Marini, de Milan. Une brume s’étend sur le jardin des Tuileries ? Le voilà dans les brouillards de Lombardie. Une sensation s’associe à des sensations lointaines : une pluie printa-

nière le reporte en Italie, et le dispose à la « divine tendresse » qu’il éprouvait là-bas. Dans un moment de lassitude, sa pensée s'échappe, fuit Paris; et voici qu'un projet s’échafaude sur un souvenir : quand nous serons vieux, n'est-il pas vrai, Pauline ? si les dieux nous ont concédé quelque fortune, nous aurons un château en Italie ; et nous irons y passer, chaque année les deux mois qui précèdent l'été...

Pendant les années qui suivent son retour en France, en 1802, ces apparitions ne représentent qu’une faible partie de sa vie intérieure. Si nous devions les replacer dans la masse des faits qui occupent sa conscience, ou seulement au mulieu de ceux que son esprit attentif a pris soin de retenir et de noter, elles ressembleraient à des épaves incertaines sur des flots toujours émus. Mais peu à peu, au cours de ses voyages, de ses campagnes, à mesure qu'il fait des comparaisons, à mesure qu’il sent monter en lui le dégoût de sa vie bousculée, le mouvement s'accélère. Que valent les lourdes Allemandes, au prix des vives et charmantes Milanaises, ou des belles Romaines ? À Brunswick, les murs de la chambre de M. l’Intendant s’ornent de gravures symboliques. D’un côté le portrait de Raphaël, qui change de physionomie suivant les heures du jour ; la Cène de Léonard de Vinci, toute grâce, toute mélancolie, toute douceur ; un paysage ensoleillé de Claude Lorrain. De l’autre côté, le portrait de Frédéric II ; et un paysage boréal : le soleil de minuit, tel qu’on le voit à Tornea. Raphaël, Léonard de Vinci, Claude Lorrain, c’est le Midi ;

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