‹ La vie de StendhalChapitre 14 sur 40 · T'RE · texte numérisé non relu

T'RE

Frédéric II et la pâle lumière de Tornea, monarchie prussienne et Laponie, c’est le Nord. Le Midi, le Nord : tous deux sont grands, certes ; mais lequel est le plus heureux ?

Si on peut parler de date en ces matières, c’est en 1807 que la cristallisation s’opère décidément. L'âme charmée rapporte tout à l’objet qu’elle désire ; toutes les lectures — Corinne, l'Histoire des républiques italiennes du Moyen Age — disent : Italie ; Italie, disent les paysages autrichiens ou hongrois, suivant qu’ils rappellent les Alpes, l’Apennin, ou la plaine lombarde, Le passé même profite de cet enchantement ; tout le lointain se dore et s’illumine : les chagrins s’oublient, la maladie ne compte plus, les deux années qu’il a vécues en Italie n’ont plus été remplies d’amertumes et de larmes : elles ont été divines. Ce bonheur que ne donnent ni la paix ni la guerre, ni la France ni | l'Allemagne, ni Grenoble ni Paris, il faut aller le

rechercher là-bas. Oui, il faut retourner en Italie, toute affaire cessante, malgré les charmes d’Angelina Bereyter, et le tilbury, et le champagne et le perdreau froid. Si le ministre faisait inventorier le mobilier du Pape, au Vatican ; mieux encore, s’il voulait un fonctionnaire zélé pour prendre possession des tableaux que l'Empereur enlève à Rome et destine à Paris, quelle aubaïne ! Mais de toute manière, il partira. Il ne tient plus en place, lit je ne sais combien de Voyages en Italie, achète de beau papier grand format, encadré d’un filet rouge, et écrit en tête,

amoureusement : À tour through some parts of Italy. Au mois d'août 1811, l’auditeur au Conseil d’État, inspecteur du mobilier et des bâtiments de la couronne, faute d’une mission officielle, demande un congé, et part. Quatre mois de vacances, trois mille francs dans sa poche, l’enivrement de la liberté retrouvée : fut-il jamais moment plus heureux ?

Le Dimanche 8 septembre 1811. — J'ai éprouvé hier soir et aujourd'hui des sentiments pleins de délices. Je suis sur le point de pleurer. Dirai-je ce qui m’a le plus ému en arrivant à Milan ? On va bien voir que ceci n'est écrit que pour moi. C’est une odeur de fumier

particulière à ses rues. Cela, plus que tout le reste, me prouvait apparemment que j'étais à Milan.

Il était arrivé vers cinq heures ; les détails de la douane et de l’auberge lui avaient pris une heure, le dîner autant ; 1l était allé au Corso di Porta Orientale, et ensuite à la Scala, où il avait failli se trouver mal et fondre en larmes. Puis il s’était recueilli.

Oui, ce qui le ramenait après dix ans d’absence, c'était le désir de revoir l'Italie, et Milan, et la Scala ; c'était le désir de retrouver la trace de l’adolescent voluptueux qui pleurait en attendant les belles ; et c'était un autre désir encore, si peu

raisonnable qu’il osait à peine lui permettre de

venir au jour. C'était son désir le plus bizarre, le plus fou, le plus impérieux, le plus cher. Le bonheur que la vie lui devait, jamais il ne l’avait atteint ; les femmes qu’il avait aimées, toujours l'avaient déçu. Mais il en restait une qu'il avait adorée en silence, lors de son premier séjour ; une apparition que ses rêves avaient transformée en beauté surhumaine : Angela Pietragrua, la déesse. Son cœur n'aurait point de repos, s’il ne la retrouvait ; son existence serait sans joie, s’il ne courait la décisive aventure, s’il ne revenait vers le bonheur et vers l’amour.

Allons, plus de délai, il faut se mettre en quête d’Angela. Son père, l’honnête Borrone, qu’il est facile d’aborder puisqu'il tient boutique, lui donne son adresse : c’en est fait.

Ah ! quel embarras ! quelle gêne ! Par où commencer ? Que lui dire? — « C’est moi, Henri Beyle, l’ami de Joinville, vous souvenez-vous ? » — Elle ne se souvenait plus ; elle se souvenait à peine. Et d’où sortait ce revenant ? Mais enfin, elle ne le repoussait pas ; et même elle lui souriait, vaguement. — « Ma che cosa mi dice ! Pare impossibile !.. » — Il en conclut qu’elle était toujours aimable, comme autrefois; qu’elle se laisserait aimer, peut-être : et du coup, il tomba dans le plus profond désespoir.

« La timidité naquit ; dès cet instant, un noir affreux remplit mon âme... » Il se regardait avec colère, avec fureur. Ce singulier personnage, qui achetait une canne pour n'avoir plus les mains

derrière le dos, « à la papa », et qui se trouvait « avoir dans la main une bonne douzaine de tours de canne qui prouvent à n’en pas douter un homme du grand monde et un homme à femmes » — c'était lui. Ce lion, qui aurait « trouvé du plaisir à déchirer des chairs sanglantes », c'était lui. Il se donnait la comédie, enragé contre lui-même, enragé de voir qu'il n’était plus qu’un esclave fou.

Alors la déesse se pencha vers ce mortel timide : peine perdue. « Ce qu’il y a de comique dans ma rage », observe-t-il en notant le soir ses impressions du jour, « c’est que je vois en écrivant que je n’ai qu’à me louer de Madame P. Au théâtre, elle m’a plusieurs fois regardé avec attention ; j'ai été accablé de marques d’attention et de prévenances ; enfin, en prenant une tabatière, lui ayant légèrement serré la main, elle a cherché et trouvé sur-le-champ l’occasion de me la serrer de la manière la plus marquée. »

La dame avait d’abord été surprise : bien qu’elle ne fût pas sans une large expérience, elle n’avait pas encore eu l’occasion de voir apparaître devant elle un homme qui disait l’adorer depuis dix ans, et qui ne lui avait jamais donné signe de vie. À la réflexion, elle se souvenait bien du Chinois : mais non pas comme d’un amoureux transi ; comme d’un être très gai, au contraire. Tout cela était bien étrange ; elle dut appeler à son secours les souvenirs de quelques romans, où l’on trouve ces sortes d'aventures, à la gaîté près. Puis elle fut piquée au jeu : ces prétentions à l’élégance,

cette parure, ce jaillissement d’esprit, cette ironie, l’étonnèrent, donc la séduisirent. Et puisque ces soupirs, ces pleurs, cette sombre humeur, ces jalousies, ces colères, ces rages, ces folies enfin ne pouvaient venir que d’un homme sincèrement épris, pourquoi le laisser souffrir ? Fallait-1l faire tant de façons ? Elle se mit à pleurer avec lui, pour l’encourager ; toute pleurante, elle le tutoya. Inutile. Elle lui disait :

« Pars, pars ; je sens qu’il faut que tu partes pour ma tranquillité ; demain, peut-être, je n’aurai plus le courage de te le dire. »

Il comprenait bien le sens de ces aveux, puisqu’il avait longtemps étudié la tragédie classique : mais il faisait semblant de ne pas comprendre ; et pour un peu, 1l serait parti. Bientôt la charité d’Angela ne connut plus de bornes : et puisqu'il n’avait pas la hardiesse de dérober des baisers, il en reçut. Ce fut dans ces conditions qu'il triompha, et qu'il commémora sa victoire par une inscription tracée sur ses bretelles. Alors seulement il se rappela que le vetturino avec lequel il avait fait marché, l’attendait toujours ; et il partit pour explorer l'Italie à toute vitesse et à vol d’oiseau : Bologne, Florence, Rome, Naples, Ancône, en un mois, comme dans les guides.

Seule une épopée burlesque, à la mode d’autrefois, pourrait conter ses aventures, lorsqu'il réap-

parut à Milan, plein de hâte et d’émoi. Elle dirait comment cet amoureux sublime, apprenant qu’Angela se trouvait en villégiature à la Madonna del Monte, entreprit l’ascension de ce village escarpé, et pensa s’évanouir en revoyant enfin l’objet de sa flamme ; comment il combina un rendez-vous pour minuit ; comment il fut décommandé, et dut se rabattre sur la lecture d’Ossian, pour charmer sa veille. Elle dirait encore comment il dépista la jalousie du cavalier servant et du mari, en revenant incognito dans le village, à ceci près qu'ayant mal pris ses mesures, on le lui fit traverser tout entier dans une portantine, et précédé de trois flambeaux : aussi tous les habitants se mirent-ils sur leurs portes, et se demandèrent-ils longtemps ce que ce noble étranger pouvait bien venir faire, dans un tel équipage et sous une pluie qui tombait à torrents. Et l'épopée dirait de quelle façon tout le monde descendit à Milan, Angela, le fils d’Angela, le cavalier servant, le mari, et Henri Beyle ; avec quelle habileté machiavéhique ce dernier dut évoluer entre des susceptibilités diverses ; pour quelles raisons il soupçonna, non pas Angela, certes, mais son entourage, de n'être pas entièrement désintéressé, et d’attacher quelque importance à l’argent, d’où qu'il vint.

Il eut pourtant des moments heureux : tel le jour où il apprit que son congé était prolongé d’un mois, ce qui lui permettait de s’attarder à Milan — ville autrement commode, pour les rendezvous, que les villages de montagne ; tel le jour

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où, assis sur un banc dans la boutique de M. Borrone, et obligé de parler par sous-entendus à cause des commis, il fut si spirituel, si plaisant, si brillant devant Angela, qu’il vit « dans ses yeux et dans la rougeur qui couvrait ses joues, l’effet assuré d’une grande âme sur un autre cœur du même genre ». Que dis-je, des moments heureux ? Il fut heureux tout le temps, malgré les craintes, les déceptions, les duperies avérées, les rendez-vous manqués, les billets annonçant à la dernière minute que la jalousie du mari s’est réveillée, et qu’il faut renoncer à se voir, par prudence ; il fut heureux tout le temps, puisqu'il aimait. Il aimait la plus belle des femmes, si belle qu’elle faisait peur, presque terrible de beauté surnaturelle, supérieure au reste des humains : c’est ainsi qu’il la voyait.

Aussi fut-il dégoûté, lorsqu'il regagna Paris, le 27 novembre 1811. « Figure-toi », écrit-1il à Pauline, un homme dans un bal charmant, où toutes les femmes sont mises avec grâce ; le feu du plaisir brille dans leurs yeux, on distingue les regards qu’elles laissent tomber sur leurs amants. Ce beau lieu est orné avec un goût plein de volupté et de grandeur ; mille bougies y répandent une clarté céleste ; une odeur suave achève de mettre hors de soi. L’âme sensible qui se trouve dans ce lieu de délices, l'homme nerveux est obligé de sortir de la salle de bal ; il trouve un brouillard épais, une nuit pluvieuse et de la boue ; il trébuche trois ou quatre fois et enfin tombe dans un trou à fumier. Voilà l’histoire abrégée de mon retour d'Italie.

A bien plus forte raison, pendant la campagne de Saxe, regretta-t-il la Terre promise ; et sa fièvre de Sagan eut au moins ceci de bon, qu'il obtint un congé, revint à Paris, et courut, tout d’une traite, jusqu'à Milan.

Il la revit, sa ville très aimée : il la revit, le 7 septembre 1813 : si ému le premier jour, qu’il laissa tomber une tasse de café à la crème sur un beau pantalon de casimir gris, tout neuf. Il la revit, faible et dolent encore ; et cette langueur même n’était pas sans charme. Il la revit juste assez pour la désirer davantage. Il se remit à ne vivre, à ne respirer que pour la comtesse Simonetta (c’est ainsi qu'il appelait sa capricieuse conquête) ; ; il se remit à ne vivre que pour elle, qui ne vivait pas tout à fait pour lui. Comme elle séjournait à Monza, il déplaça quelque peu le centre de son univers, non sans gêne : car il n’aimait ni les complications, ni les changements. Les jours où elle le laissait libre, et le renvoyait à Milan, (que faisait-elle, ces jours-là ? pourquoi ne l’appelait-elle pas ? il commençait à être jaloux), il occupa son temps à visiter les musées, à réfléchir sur les arts, à écrire. Pendant ses soirées solitaires, il reprit sa place au théâtre, admirant les ballets de Vigand, et les sœurs Monbelli, honneur de la scène. Pour un peu, les Autrichiens, qui après Leipzig avaient franchi l’Isonzo, bloqué Venise, et menaçaient la Lombardie, l’auraient surpris dans son fauteuil, à la Scala.

Lorsqu’enfin Napoléon fut tombé, et, avec lui, l'espoir d’être nommé dans quelque préfecture,

| il se rallia sans cérémonie à « l’auguste maison des Bourbons », demandant une place. Mais l’auguste maison des Bourbons n’entendit pas la prière de son très humble et très obéissant serviteur.

Alors il n’hésita plus ; et secouant la poussière

de ses pieds sur la terre de France, il décida d’aller vivre là où l’appelait son plaisir. Adieu, Paris; adieu, tout mon passé; je ne vous connais plus. Je vais planter ma tente sous d’autres cieux, qu’éclaire la promesse du bonheur. C’est en Italie, c’est à Milan que je veux m'établir. Incipit vita nor a...

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