‹ La vie de StendhalChapitre 16 sur 40 · LA BATAILLE ET LA DÉFAITE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE ET LA DÉFAITE

L'argent.

Tu veux vivre sans gagner ta vie : nous allons bien voir.

Les premiers mois, tout se passe comme si on était parfaitement à son aise; on méprise les questions d'intérêt : comme elles sont mesquines ! Faut-il se vendre pour trente deniers ?

Peu à peu surgit une inquiétude légère qu'un haussement d’épaules suffit à dissiper : plaie d’argent n’est pas mortelle. Les semaines se passent, l’agacement devient continu : toujours compter, toujours se priver, toujours craindre ! Surprise : l’intendance de (Grenoble refuse de payer les 900 francs de pension ; elle déclare dans son langage que l’intéressé est notoirement absent de la ville, ! et qu’elle paiera quand il se présentera de sa per- « sonne à ses guichets. Au diable les intendants : « Je n'étais pas absent pendant mes douze cam-

pagnes ! » Le budget s’écroule, si on lui soutire

quatre lires par jour. Un dîner d’amis devient désastre ; et catastrophe, l’achat d’un pantalon. Il faut aller à Grenoble, se résoudre à quelques mois de vie familiale, pendant lesquels on épargnera le vivre et le couvert : ces mois seront perdus pour le bonheur. « Oh ! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forcé d’avouer pourtant ton mérite : source de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer ? Avec toi on est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus. Quand on n’a point d’argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde... Sans argent, nul moyen de fuite ; on ne peut aller chercher un autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes... » — C’est le seul point où Beyle se soit jamais trouvé d’accord avec Chateaubriand.

De Grenoble dépend la servitude, ou la liberté. La maison du grand-père Gagnon, qui est mort, le pauvre homme ! n’est pas encore vendue, et si Chérubin ne prétendait la garder intacte pour la famille, sa vente non seulement permettrait de régler les dettes parisiennes, mais fournirait des rentes viagères, appoint béni. Et puis il y a là-bas les prairies, les labours, les bois, les fermes, les écus de Chérubin. Mais ce bâtard, ce ladre,

laisse son fils dans la misère, se refuse à toute

générosité, à toute justice : ses doigts crochus ne veulent rien lâcher.

Ne se décidera-t-il pas à mourir ? La disette serait finie du coup; on sortirait l'argent des

coffres, et on le ferait rouler, je vous assure. Un. voyage en Angleterre, 40.000 francs ; un voyage en.

Grèce, 40.000 francs ; un séjour à Paris, avec tous les raffinements du luxe : après quoi l’on reviendrait se fixer à Milan, mais cette fois en grand seigneur.

Or, le 20 juin 1819, Chérubin meurt. Enfin!

— À combien se monte l'héritage ?

Les affaires du défunt sont embrouillées, dit le notaire. Il a eu la manie d’acheter des biens, et s’est couvert d’hypothèques ; il a voulu faire l’élevage des moutons mérinos, qui sont morts comme des mouches. Ses rentes étaient viagères ; et ses dettes couvriront à peu près tout l’actif de la succession.

Ce sur quoi Henri Beyle pensa crever de ‘dépit, pesta tant qu’il put contre son défunt père, refit les budgets, et, au lieu d’espérer, désespéra. Seuls les riches ont le droit de se regarder vivre; les pauvres travaillent, c’est la justice. Après une longue résistance, et toutes illusions perdues, il dut penser à quitter l'Italie : la faim chassa le loup du bois.

Les autres hommes.

Quand on s’embarque sur un vaisseau confortable, on ne doit pas chicaner le capitaine sur ses opinions. Il est vrai que Milan est retombée sous

la dornination autrichienne ; que M. de Metternich n'entend pas la plaisanterie, pour peu que l’on critique la Sainte Alliance et l’autorité de Sa Majesté l'Empereur ; qu’on est obligé de tenir sa langue, et de surveiller ses écrits. Mais quoi ? Le gouverneur de la ville, le comte Saurau, a la main douce ; il demande que les habitants s’enrichissent, s’amusent, et le laissent tranquille : la transaction est acceptable. La soie se vend bien, les Milanais gagnent et dépensent, vont au théâtre et vont au bal : la ville est, « dans le fait, une riche république, adonnée aux arts et à la volupté ». « À Milan et à Venise, le gouvernement est si juste, si doux, si lent, qu’au fond on est bien. » Chi si contenta, gode. Les soirées de la Scala sont-elles troublées, parce qu’une escouade d’Autrichiens monte la garde au palais du gouverneur ? La musique des régiments hongrois, qui se fait entendre sous les marronniers du jardin public, est-elle mauvaise pour être hongroise ? Il faudra bien que les Italiens aient la Charte, tôt ou tard. Mais quand ils se mêleront de politique, c’en sera fait des beaux-arts. Pour le moment, vivons en paix, sous l’autorité paternelle de M. de Metternich.

À peine a-t-il fait cette concession à la sagesse ou à la prudence, le passager du bon navire se compromet comme à plaisir. Il déclare à voix haute

que les rois et les empereurs sont des charlatans, et les prêtres des hypocrites. On ne le voit que dans la compagnie des libéraux, surveillés par la police ; tous ses amis sont des suspects. Patriote italien,

« ce grand jeune homme vêtu de noir et fort maigre, mais d’un air très distingué », son hôte à la Scala, l’abbé de Brème; patriote, Vismara ; patriotes, Confalonieri, Silvio Pellico, et tous ces Milanais qui édifiaient à la fois le romantisme italien, et lPltalie. Si bien que Beyle respectait l'Autriche, mais était parfaitement d'accord avec ceux qui l’abhorraient.

Pensait-il, d’ailleurs, n’être plus Français ? L’esprit de son pays, il le représentait pour une part, bon gré, mal gré. S'il n’était plus Français, d’où lui venaient cette passion pour les idées claires, cette façon légère de traiter les choses sérieuses, et cette allure désinvolte, et ce ton péremptoire, et ces

paradoxes, et cette ironie ? Il était Français par -

sa parenté spirituelle, Français comme ce Voltaire dont le grand-père Gagnon avait placé le buste sur sa cheminée, Français comme son ami Paul- Louis Courier. Il était Français par sa manie de critiquer la France, par sa vanité, par toutes ses allures, Français jusqu'aux moelles. Après tout, se demandaient les bonnes âmes qui, même à Milan, s'occupent volontiers des affaires d’autrui, que fait ici ce Français ? D’où lui viennent ses ressources ? Pourquoi s'est-il établi chez nous ? Pourquoi dort-il aux heures où les autres travaillent, et se promène-t-1l la nuit ? Pourquoi se mêle-t-il si volontiers à nos conversations ? Il y a du louche là-dessous.

Alors il se sentit pris entre deux menaces. Voici que ses amis s’écartaient de lui, par quel caprice ?

Quand on le rencontrait sur le Corso, on traversait la rue. Quand on le croisait, on faisait semblant de ne pas le voir. Quand arrivait l’heure des mélancolies, et qu’il entrait dans quelque maison familière pour fuir la solitude, les conversations s’arrêtaient. Quelle folie prenait donc ses chers Milanais ? Le tenaient-ils pour un pestiféré ? Il était si loin du soupçon, qu’il restait le seul à ne pas comprendre, à ne pas savoir. Un ami dut lui ouvrir les yeux, lui expliquer les choses comme elles étaient : c'était difficile à dire; certains le considéraient comme un espion ; et dès lors... — Fort bien. De toute sa vie, il n'avait éprouvé pareille honte, ni plus sensible douleur.

L'autre menace, moins cruelle pour son amourpropre, était plus précise et plus grave. La police autrichienne commençait à soupçonner que cet Henri Beyle, en apparence inoffensif, était non seulement un chien de libéral, mais un écrivain très dangereux, qui sous des pseudonymes divers publiait des ouvrages tendant à diffamer le trône et l’autel : elle se demandait même s’il ne convenait pas de l'identifier avec un certain Stendhal, dont un livre faisait scandale, et qui méritait d'exemplaires châtiments.

Le fait est qu'il s’était longtemps diverti sous cape ; et c’est une étrange histoire que celle de ses débuts comme auteur. Enfin Les deux hommes avaient cessé de l’obséder ; enfin sa comédie en vers se résignait à ‘PME dans ses cartons : si parfois elle se réveillait, c'était sans vigueur

offensive : elle avait fait place à d’autres préoccupations. Il attendait la Pietragrua, qui lui avait donné rendez-vous et qui ne venait pas ; fatigué d’écouter les pas dans la rue, de tressaillir quand l'escalier gémit ou quand une porte claque, il lisait pour se distraire. Ce jour-là, il avait pris un ouvrage qui lui permît d’attendre pendant des heures, s’il le fallait ; six volumes : l’Histoire de la peinture, de l’Italien Lanzi. Et tout à coup (pourquoi ? comment ?) une idée folle l’avait saisi. On aurait dit qu’il obéissait à un autre homme, sans discuter ; il avait pris sa bonne plume, et rédigé une lettre pour les journaux de Paris : « Bologne, le 25 octobre 1811. — Messieurs, j'ai composé en deux volumes l’Histoire de la peinture en Italie, depuis la renaissance de l’art vers la fin du xrr® siècle jusqu’à nos jours. Cet ouvrage est le fruit de trois années de voyages et de recherches. L’histoire de M. Lanzi m'a été fort utile. J’envoie mon ouvrage à Paris pour l’y faire imprimer. On me conseille de vous prier de l’annoncer. Il paraîtra en deux volumes in-80 à la fin de 1811... » Cette hâblerie avait été son salut ; elle l’avait délivré de son obsession, aiguillé sur une autre route. Devant une page blanche, impossible d’écrire. Mais traduire, compiler, arranger, mettre son grain de sel dans une pâte insipide, voilà qui était incomparablement plus facile. Grâce à Lanzi,e t à cent autres compagnons, il avait composé son premier livre, lentement ; et il avait fini par faire paraître son Histoire de la Peinture en ltalie, par M. B. À. À. :

ouvrage qui pouvait avoir cent cinquante ans dans le ventre, disait-il.

Mais avant que le livre ne fût terminé, il s’était devancé lui-même, et en avait publié un autre : les Vies de Haydn, de Mozart, et de Métastase, par Louis-Alezandre-Céèsar ‘ Bombet. Le procédé était le même : piloter de ci, de là, pour se faire la main, pour rompre le charme qui l’empêchait d'écrire, pour profiter des besognes serviles accomplies par les autres, et choisir en grand seigneur. Bref, pour la Vie de Métastase, il avait fait de larges emprunts à Baretti ; pour la Vie de Mozart, à Winckler ; pour la Vie de Haydn, à Carpani.

Mais ce fut ici que le bât le blessa. Ce Carpani ne s’avisait-il pas d’être un auteur vivant, et bien vivant ? N’eut-il pas la fâcheuse idée d’acheter cette Vie de Haydn, qui paraissait après celle qu’il avait lui-même écrite ? Quand il la lut, il se frotta les yeux et se tâta les côtes, pour savoir s’il était bien éveillé. Quelle stupeur ! Cette Vie de Haydn par Louis-Alexandre-César Bombet — c’était son propre livre! Bombet disait : « J'ai assisté aux derniers moments de Haydn... » Ou bien : « J’ai eu la fièvre... » ; et c'était lui, Carpani, qui avait assisté aux derniers moments de Haydn, son maître; et c'était sa propre fièvre qu’on lui volait! Aussi cria-t-il au voleur, dans les journaux.

Bombet ne se troubla pas pour si peu. D'abord il accusa Carpani de plagiat, ce qui faillit faire crever de rage le pauvre homme. Ensuite il imagina

un autre Bombet, un Bombet junior, qui vint au secours de son aîné. Enfin les journaux se lassèrent de la dispute, de sorte que Bombet resta sur son triomphe, et Carpani sur sa fureur.

Sur ces entrefaites, un troisième auteur avait fait son apparition dans le monde ; l’année même où M. B. A. A. publiait son Histoire de la peinture, M. de Stendhal, ancien officier de cavalerie, publiait ses impressions sur Rome, Naples et Florence. Lanzi ou Carpani tant qu’on voudra, les Vies de Haydn, Mozart et Métastase, et l'Histoire de la peinture en lialie, n’en offraient pas moins une telle multiplicité d'idées ingénieuses ou profondes, et un style si personnel, qu’on souhaiterait que beaucoup de livres originaux fussent plagiés, à ce prix. Mais enfin, M. de Stendhal s'étant aperçu qu’il n’est pas toujours prudent de s’annexer les ouvrages des autres, surtout si les auteurs en sont encore vivants ; et n'ayant plus besoin, d’autre part, du secours des voisins pour se désenchanter, librement, joyeusement, donna de toute sa personne : de sorte qu'il produisit un des livres les plus frais, les plus forts, qu’on eût jamais écrits.

Quel bonheur de mystifier ainsi les gens! de continuer à vivre en paix, et toujours dans l’ombre, tandis qu'on a, de par le monde, plusieurs pseudonymes qui courent leur chance! d'écrire tout ce qu’on pense, sous le plus soupçonneux des gouvernements |! qui devinerait que ces mystérieuses initiales, M. B. A. A., cachent M. Beyle, Ancien Auditeur ? que Louis-Alexandre Bombet, c’est

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