‹ La vie de StendhalChapitre 18 sur 40 · ES EE · texte numérisé non relu

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— « La jalousie de mon mari s’est réveillée : observe-toi pendant quelque temps ; rends-toi dans ta famille, à Grenoble. Il est vrai que nous sommes en plein hiver ; mais un héros qui a fait la retraite de Russie ne doit pas craindre le froid. »

Et là-dessus, il partait pour Grenoble ; ou du moins 1l faisait semblant : il restait à Turin, jusqu’à ce que la jalousie du mari se fût endormie. Alors cette obéissance agaçait Angela, qui le querellait pour se distraire.

Dominique (c’est le nom qu'il se donne, lorsqu'il se considère avec sympathie ; de sorte qu'il y a maintenant trois personnages qui ne sont pas tout à fait les mêmes : Henri Beyle, Stendhal l’égotiste, et l’ami Dominique), Dominique est bien loin d’être dupe, et ne se fait plus d’illusion sur l’ex-belle âme, qui demande ses deux cents francs par mois. Et pourtant, il ne veut pas rompre, même lorsqu'il traverse des crises de désespoir. Si une servante de la belle Pietragrua, en pique avec sa maîtresse, ne lui avait dit officiellement et de façon irréparable qu’il était trompé; s’il n'avait vu, ce qui s’appelle vu, le témoignage de sa disgrâce — sans doute aurait-il continué à s’abuser : tant il avait peur de se retrouver seul ; tant son passé lui était cher ; tant il préférait une passion faussée à une passion morte. Guéri, il jura de n'être plus jamais un amant de comédie ; et en effet, la tragédie allait commencer.

Il y avait à Milan une femme qui ressemblait aux figures de Léonard de Vinci, délicat visage

au pur ovale, aux lèvres fines, aux grands yeux bruns mélancoliques et timides, au front lisse et pâle sous ses bandeaux. Ses amis la trouvaient étrange : imaginez les autres. On racontait qu’elle avait aimé Ugo Foscolo, le poète aux cheveux roux, génial et sauvage, qui s'était exilé d’Italie pour ne pas subir la domination autrichienne ; Foscolo, l’homme le plus capable de séduire une femme, et de la faire souffrir en l’aimant ; et que de cette aventure, elle avait gardé une sorte de terreur. Elle s’appelait Mathilde Viscontim ; elle avait épousé un officier polonais entré au service de la France, Jean Dembowski : et celui-ci l’avait rendue si malheureuse qu'ils s’étaient séparés.

Ce fut justement elle, la craintive et l’altière, que Stendhal aima. Parce qu’elle était ombrageuse et triste, parce qu’elle avait une façon à elle de fermer lentement ses yeux si doux, parce qu’elle ressemblait à une plante d'oranger qui craint de fleurir, il l’aima. Tout ce qu'il pouvait y avoir en lui de grossier ou de cynique, disparut du coup ; la passion éleva, épura son âme ; et il connut les ardeurs mystiques de l’adoration. Plus d’amourpropre, de désir de conquête ; mais un immense besoin de sacrifice et d'abandon.

Or elle ne le comprit jamais. Il n’était pas beau ; : il avait mauvaise grâce ; il était presque ridicule, avec ses prétentions à l'élégance, et son ventre bedonnant. Elle le voyait arriver avec inquiétude ; elle savait qu’il allait se planter dans un coin de son salon, la regardant avec des yeux éperdus,

furieux dès qu’un autre homme s’approchait d’elle. À peine parti. elle recevrait une lettre où il s’excuserait de sa conduite, s’accablerait de reproches, et lui tiendrait d’étranges propos, disant qu'il était si troublé en sa présence, qu'il lui était impossible de se montrer tel qu’il était : mais qu’elle lui fît confiance, qu’elle l’encourageât, et elle verrait apparaître l’âme la plus passionnément tendre, la plus dévouée, la plus pure : de sorte qu’elle ne pourrait pas ne pas l’aimer en retour. Dieu ! que ce Français était encombrant ! Elle allait redevenir la fable de la ville ; toutes les anciennes histoires seraient rappelées, et enrichies d’un ridicule nouveau.

Il entra dans cet état d’exaltation l’année 1818. Que se passa-t-il, le 20 septembre, pour qu’il écrivit cette date, et la minute même, comme ayant marqué un événement funeste ? Lui seul le sut, et Métilde. Mais nous connaissons l’histoire du voyage à Volterra. Ses deux fils étaient en pension dans un collège de cette ville ; et au mois de mai 1819, elle était partie pour les voir, en lui défendant de la suivre : 1l la suivit. Imaginez une antique cité établie sur le sommet d’une colline toscane ; tout autour, la campagne se déroule en ondulations paisibles ; les éboulis de terrain jettent des taches d’ocre dans le vert argenté des oliviers, dans le vert tendre des vignes. Solitaire et déserte, resserrée | dans ses murs cyclopéens, Volterra semble regretter | le temps de cette civilisation étrusque dont elle est encore la gardienne. Le moindre geste des vivants

y attire l'attention, la voiture qui arrive, la dame qui se dirige vers le collège, l’étranger qui erre dans les rues, et que les vieilles femmes assises sur le seuil des portes regardent avec sévérité. Imaginez, dans ce décor, un Dominique qui s’est orné de lunettes vertes afin de n’être pas reconnu s’il venait à rencontrer Métilde, rôdant autour du collège, ne pouvant résister à la tentation d’entrer dans ce sanctuaire, par adoration. Elle le vit, le reconnut, fut indignée. Quelle audace ! quelle indéhicatesse ! Il voulait donc la compromettre à tout prix, et se faire passer pour son amant ? Il s'établit à Florence, à Bologne, exilé de Milan, chassé du Paradis terrestre par l’Ange irrité ; ensuite la mort de son père l’appela en France. Quand il revint, défense lui fut faite d’écrire à Métilde quelque lettre que ce fût, défense de lui parler d'amour, défense de se présenter chez elle plus de deux fois par mois.

Alors il crut devenir fou. Il ressemblait à ces personnages de Shakespeare qui ne vivent plus que pour leur chagrin, et qui vont répétant aux échos leur grande peine. S'il voyait dans la rue un chapeau de satin blanc qui ressemblait à celui de Métilde, le souffle lui manquait, et il s’appuyait contre un mur, près de s’évanouir ; un vieil architecte qui était reçu librement chez elle lui semblait un demi-dieu, qu’il regardait avec vénération ; le nom de la place où elle habitait, prononcé par hasard devant lui, le faisait tressaillir ; toute sa quinzaine prenait la couleur de l’accueil que Métilde lui avait fait : éclatante, si elle avait montré la nokle aisance

dont elle était coutumière ; sombre, si sa tête altière s’était détournée de lui. Il préparait sa visite, échafaudait des projets, trouvait les mots décisifs, les arguments qui vont au cœur : mais dès qu’il arrivait devant la porte, il tremblait; une fois entré, toutes ses facultés l’abandonnaient, et Métilde n'avait plus devant elle que le plus sot des hommes, et le plus malheureux, Que de nuits passées à battre le pavé, devant sa fenêtre ! On sait qu'on n’a rien à attendre; on voit s’éteindre sa lumière, elle ne se rallumera pas. Pourtant on continue à veiller ; les derniers passants rentrent dans leurs demeures ; la rue est déserte, et on n’entend plus que le bruit de ses propres pas. Il est deux heures du matin ; il est trois heures ; allons, c’est trop ridicule ; à trois heures quinze exactement, on s’en ira. On s’en va ; mais on prend le premier tournant ; et bientôt on se retrouve devant la fenêtre obscure. Qui sait ? Peut-être le rideau s’agitera-t-il ; peut-être une main de femme poussera le battant ; elle se penchera peut-être, pour respirer l’air de la nuit ; et elle verra, dans l’ombre, le plus fidèle des amants... Rien ne bouge ; la pluie tombe ; tant mieux, si elle rafraîchit la fièvre. On parcourt la ville, sans but, comme un insensé ; et quand enfin l’aube arrive, le domestique de l’hôtel voit rentrer un homme exténué, qui se jette sur son lit,

Il maudissait le sort injuste, se heurtant à cette barrière qui le séparait de Métilde, et qu'il ne pouvait franchir. Elle aurait dû aller à lui, com-

prenant que son âme s’épurait, s’ennoblissait” n’était plus qu’indulgence et bonté : elle le repoussait, au contraire. Visite à Métilde, qui me fuit. Elle le prenait pour un séducteur, jouant la comédie de l’émotion pour abuser une femme : il était le seul peut-être à l’aimer comme elle voulait l'être. Et sui eum non receperunt. Rien ne pouvait le lasser, ni les rebuffades, ni les mouvements de colère, ni même l'indifférence : elle se lassait de lui. Quand vous m'avez dit avec l'accent d’une vérité si profondément sentie : Ah ! tant mieux qu'il soit minuit ! ne devais-je pas comprendre que vous aviez du plaisir à être délivrée de mes importunités, et me jurer à moi-même sur mon honneur de ne vous revoir jamais ? Mais je n'ai du courage que loin de vous. Elle n’éprouvait pour lui aucun sentiment tendre, pas même de la pitié : tandis qu’il la chérissait de telle sorte, que même ses souffrances lui semblaient précieuses, puisqu'elles venaient d’elle. Si un pouvoir surnaturel me disait : Brisez le verre de cette montre, et Métilde sera pour vous ce qu’elle était il y a trois ans, une amie indifférente — en vérité, Je crois que dans aucun moment de ma vie je n'aurais eu le courage de le briser.

Les honnêtes femmes, s’écriait-il, aussi coquines que les coquines ! Mais il se repentait aussitôt de ce blasphème. Car si Métilde le méconnaissait, la faute en était à l’éducation, à la religion, à la pudeur de Métilde : mais non pas à Métilde elle-même. Une méchante cousine, la Traversi, l’avait calomnié, et d'elle venait tout le mal, non pas de Métilde,

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