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Et certes, il aurait pu se venger de la Traversi ; car il connaissait certaine histoire... Mais attaquer la Traversi, c’eût été blesser Métilde.
Cette situation ne pouvait durer : autrement, il ‘finirait à la maison des fous. Alors il résolut de tenter une dernière épreuve, d'annoncer son départ à Métilde, attendant le mot qui le retiendrait, le geste qui trahirait un regret, l’inflexion de voix qui marquerait un trouble : ou seulement un regard de pitié.
« Je viens prendre congé de vous.
— « Quand reviendrez-vous ? dit Métilde.
— « Jamais, je l'espère. »
Elle n’avait. pas tressailli ; elle n’avait éprouvé ni joie, ni chagrin ; le mendiant du coin de la rue lui était moins indifférent.
Lorsqu'on a envie de se tuer, on ne prend pas un air tragique, comme le dépeignent les romanciers, qui n’y entendent rien. Bien plutôt éprouve-t-on un sentiment de lassitude, et appelle-t-on paisiblement la mort, unique amie, qui vous délivrera d’un insupportable fardeau. On rédige son épitaphe, comme ceci :
Enrico BEYLE MILANESE VIissE, SCRISSE, AMÔ.
QuesT’ ANIMA ADORAVA CimarosA, MozaRT, E SHAKESPEARE Mori DI ANNI...
On veut qu’elle soit gravée sur une plaque de marbre, de la forme d’une carte à jouer. Bientôt on se décide entre les différentes manières de prendre congé ; on dessine des pistolets dans les marges de ses manuscrits ; et un beau matin...
Fi donc! Faut-il faire comme tous ces commis de magasin, qui se sont mis à imiter Werther, héros sentimental et plat ? Faut-il risquer de se manquer, offrir à ses amis le spectacle ridicule d’une tempe mal trouée, aller à l’hôpital, guérir, et promener de par le monde une cicatrice imbécile ?
Tels sont les prétextes qui détournent Dominique de la mort ; les prétextes, et une raison profonde. C’est qu'il porte en lui une passion plus forte que le désespoir : celle de se regarder vivre.
Donc, il partirait ; il consentirait à sa défaite ; il abandonnerait Milan, et renoncerait à son rêve de bonheur. Longtemps après que sa décision fut prise, il s’attarda, reculant de jour en jour le distacco amaro, ne pouvant se résoudre tout à fait à abandonner la Scala, la musique italienne, et la place où habitait Métilde. Il partirait au printemps ; il partirait au mois de juin. Il partit au mois d'août, à l’époque où le soleil implacable, incendiant la ville, chasse les Milanais vers les collines et les lacs.