‹ La vie de StendhalChapitre 22 sur 40 · DL RES ER · texte numérisé non relu

DL RES ER

avez toléré les paroles de ce capitaine, mon compatriote. Il vous a bel et bien donné un démenti ; peut-être nous trouverez-vous un peu bizarres, nous autres Anglais : nous sommes très chatouilleux sur l’honneur….

— Nous aussi, Monsieur, répond Beyle. Qu’à cela ne tienne ; je suis tout prêt à donner à votre capitaine la leçon qu’il mérite ; mais où le trouver maintenant ?

— Ces gens-là, Monsieur, ont l'habitude de fréquenter les tavernes, dans le quartier de la Tour de Londres. Allons-y, si vous voulez. »

Les voilà qui commencent leurs recherches ; et comme le capitaine demeure introuvable, Edwards est de mauvaise humeur.

« Si J'avais été à votre place, je n'aurais pas laissé passer la chose aussi facilement. Puisqu'il en est ainsi, c’est moi, s’il vous plaît, qui prendrai l'affaire en mains.

— Parbleu, dit Beyle, je préfère la garder moi-même ! Pensez-vous que j'aie peur ?

— Je ne dis pas cela, Monsieur...

— Et que voulez-vous dire, Monsieur ? »

Lorsque les deux compagnons se furent disputés de la sorte, ils s’apaisèrent; et obstinément, ils se remirent à chercher le capitaine. Celui-ci n'apparaissant pas, Edwards finit par retourner à ses occupations, et Beyle à la sienne, qui était de visiter l’Angleterre pour se divertir de son chagrin.

Comme les Français l’avaient irrité, lors de son retour à Paris ! Comme ils semblaient indiscrets et

vains ! Au théâtre, furieux de la stupidité de leurs pièces, il avait envie de crier : « Canailles ! canailles !» Que si la musique française était jointe à l'esprit français, ses grimaces devenaient telles, qu’il se donnait en spectacle à ses voisins. Mieux valait partir.

Partons pour Londres : outre qu’on n’y parle pas français, ce qui est déjà quelque chose ; et qu’on ne risque pas d’y rencontrer à tout bout de champ d’anciens amis qui vous demandent pourquoi vous vous étiez installé à Milan, et pourquoi vous avez changé d'avis : on peut y voir Jouer dans leur intégrité, dans leur force, les œuvres de Shakespeare. Othello, le roi Lear, voilà de bons compagnons, qui savent jusqu'où va la douleur des hommes.

La pièce la plus remarquable du Tavistock Hôtel, dans le quartier de Covent Garden, est la salle à manger : on y admire une pièce de bœuf de quarante kilos, il faut un couteau grand comme un sabre pour la découper. Tous ces Anglais boivent du thé : merci, le vin est meilleur. Quel étrange ville que Londres ! Comme un Français s’y trouve dépaysé, perdu! Quelle pâle et triste lumière ! Quelle foule silencieuse se presse dans ces interminables rues! Pas un mot; pas un geste : une humanité muette et affairée court à son travail. Londres est une vaste usine, ou un grand marché ; ce qui n'empêche pas qu’elle offre tout d’un coup de jolis coins idylliques : de petites maisons en briques, agrémentées d’un jardin, grand comme

un mouchoir de poche, et où poussent trois rosiers sentimentaux. À Londres, on se sent plus loin de Paris qu’à Vienne ou à Berlin.

Si vous voulez entendre Kean, le grand acteur, vous aurez à faire le coup de poing à la porte du théâtre : en Angleterre c’est l’usage. Les Anglais vous laisseront passer, si vous êtes plus fort qu'eux. Après la mêlée, lorsque vous aurez conquis votre place au parterre, et que vous regarderez votre manche décousue ou vos boutons arrachés, vosi voisins se montreront les meilleurs fils du monde, et ne vous en voudront pas de vous avoir rossé. Kean interprète bien Shakespeare ; 1l est d’autant plus sympathique que dans la vie privée, c’est un héros d’estaminet, un crâne de mauvais ton, et non pas un fat impuissant. Pourtant son jeu surprend. « Les Anglais, peuple fâché, ont des gestes fort différents des nôtres pour exprimer les mêmes sentiments. »

Ce soir, Stendhal et son ami Barot sont allés voir des demoiselles dont on leur a procuré l’adresse, Westminster Road, dans un quartier douteux ; et pour éviter toute fâcheuse aventure, ils prennent résolument pistolets et poignards. Or c’est pour affronter trois pauvres petites filles, si douces, si timides ; leur maison a l’air d’un jouet, avec ses minces cloisons de briques qu’un coup de poing ébranlerait, avec ses vieux meubles, menus, fragiles, meubles de poupées. Elles sont très polies et font la révérence ; elles offrent du thé. Comme elles tiennent à faire voir leur jardin, on sort, à la

chandelle. Le jardin est minuscule : encore y voiton les objets nécessaires au ménage, la machine à fabriquer la bière et la lessiveuse sur son trépied. Le lendemain matin, les messieurs français montrèrent leur qualité de grands seigneurs, en faisant acheter de la viande froide, des fruits. Mais où les Anglaises furent étonnées, c’est lorsqu'elles les virent revenir le soir avec du champagne, du vrai : real champaign, dirent-elles. Les bouchons sautèrent ; et elles furent joyeuses, calmement.

Pour un peu, Stendhal aurait ramené son Anglaise à Paris. Elle assurait qu’elle ne mangerait que des pommes ; et qu’elle coûterait si peu, si peu...

Des habitudes réglées, des manies, aident à reprendre le cours de la vie : quand on fait tous les jours la même chose, et à la même heure, on finit par se croire très occupé. Lever à dix heures ; à dix heures et demie, rendez-vous avec l’ami Mareste et le cousin Colomb au café de Rouen ; sans attendre la commande, M. Pique, le patron, sert une tasse de café, et deux brioches ; deux brioches, non pas une seule, n1 trois. Mareste se lève, c’est l’heure de se rendre à son bureau des passeports, au ministère de la police ; il prend tous les jours le même chemin, par les Tuileries, ensuite par les quais ; Stendhal l’accompagne, et les deux compagnons discutent en route.

— Le mauvais goût mène au crime, dit Mareste.

Ravi de cette formule, Stendhal le regarde avec admiration. On se serre la main devant la porte du ministère ; alors viennent les mauvaises heures, celles où l’on risque d’être seul avec soi-même. En flânant sous les arbres des Tuileries, en regardant les estampes à la devanture des marchands, en lisant les journaux chez Galignani, en entrant au Louvre, avec un billet gratuit procuré par Mareste, en lisant Shakespeare, on atteint cinq heures, l'heure du dîner de table d'hôte, hôtel de Bruxelles, rue de Richelieu. Il faudrait la plume de Balzac pour décrire le décor et les habitués ; espèce intermédiaire, dit Stendhal, entre le chevalier d’industrie et le conspirateur subalterne. Ils arrivaient, les dents longues, prenaient leur rond de serviette et tiraient leur journal. Les familiers se retrouvaient : Mareste, « petit, râblé, trapu, n’y voyant pas à trois pas, toujours mal mis par avarice »; poursuivant de ses plaisanteries tout ce qui ressemblait à de l'émotion, à du sentiment ; caustique, et âpre comme un Piémontais, qu'il était. Barot, banquier de Lunéville, qui s’appliquait à ramasser une fortune rondelette ; aimable, beau, et sans fantaisie. Poitevin, « officier à la demi-solde, décoré à Waterloo, absolument privé d’esprit, encore plus d'imagination, s’il est possible ; sot, mais d’un ton parfait, et ayant eu tant de femmes qu'il était devenu sincère sur leur compte ». Colomb, le cousin fidèle, employé des contributions indirectes. Et du menu fretin.

Mareste fut longtemps le préféré. Mais pour que sa mère ne donnât pas tout son bien aux prêtres, il se maria, d’avare qu’il était devint ladre, et de ladre, insolent. On voit bien, disait-il à Stendhal, que vous parlez en homme qui n’a pas le sou... Alors celui-c1 prit une résolution farouche : il changea de café. M. Pique, et la jolie Madame Pique ne le virent plus franchir le seuil du café de Rouen : il adopta le café Lemblin, toujours au Palais Royal, à deux pas de là ; et pourtant plus éloigné que s’il eût été à quatre lieues. Il changea de café ; Mareste accepta le défi ; et leur grande amitié fut fêlée.

Le soir, la Comédie Française ou l’Odéon remplacent pauvrement les délices de la Scala : si la comparaison vient à son esprit, sa souffrance se ravive. À peine le spectacle terminé, vite, chez la Pasta.

La Pasta, triomphatrice du jour, reine dont les dilettanti détellent les chevaux quand elle sort du théâtre, rentre toute vibrante encore des rôles qu’elle vient d’incarner, sémillante Rosine, ou Dona Anna, fière et tendre. Le chœur de ses intimes l'accompagne en disant ses louanges : la représentation a été magnifique, splendide, splendidissime : aucune cantatrice au monde n’a égalé, n’égalera jamais la Pasta. Le lyrisme calmé, et les nerfs détendus, la Pasta, bonne fille, demande qu’on sorte les cartes et qu’on joue au pharaon : il est temps que la partie commence. Pour Stendhal, c’est le meilleur moment de la journée ; la Pasta éprouve de l’amitié pour ce Français qui connaît

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la musique et l'Italie ; son mari le trouve un peu bizarre, mais le tolère; et sa mère, la Rachele, l'adore, parce qu’elle fait conversation avec lui, quand il arrive trop tôt, avant que la cantatrice ne soit rentrée de l'Opéra. Rachele lui parle durisotto qu’elle a fait aujourd’hui, du minestrone qu’elle fera demain ; les Français ne connaissent pas le minestrone ; et quant au r1z, ils le transforment en colle. On ne sait faire le risotto qu’à Milan. Stendhal l’approuve, en faveur de l’accent milanais. Comme le jeu se prolonge tard dans la nuit, et que le portier de l’hôtel de Bruxelles est furieux de tirer le cordon à trois heures du matin, il s’établit à l’hôtel des Lillois, où loge la Pasta : il n’aura qu’à monter l’escalier pour regagner sa chambre.

Ce fut alors que son image se grava, si bizarre, si frappante, que parmi tous ses portraits, on n’a voulu retenir que ce portrait unique, comme s’il avait toujours été pareil à lui-même, comme s’il avait eu quarante ans toute sa vie. La grande affaire était qu’on ne connût point sa défaite; et pour la cacher, Stendhal prenait des airs de défi. Il ne voulait ni de la curiosité, ni de la pitié des autres hommes ; être deviné, et peut-être raillé, et peut-être plaint, quel intolérable supplice ! L'idée qu’on pouvait profaner sa tendresse déçue, connaître ses folies, ses souffrances passées, le révoltait. Cacher au plus profond de lui-même ce

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que sa passion avait eu d’exalté, et de douloureux ; ne montrer que son ironie, son goût du paradoxe, et au besoin sa méchanceté : tel fut son programme. S'il attaquait, s’il prenait l’offensive, s’il lançait le premier les mots d’esprit qui déconcertent et qui blessent, s’il était en toutes circonstances Stendhal le railleur et Stendhal l’insolent,

qui donc essayerait de forcer sa confiance ? qui

oserait l’approcher d’assez près pour compatir à sa faiblesse ? Plus il faisait scandale, et plus il était heureux. Rencontre-t-1l Madame de Mareste dans le salon de Madame d’Argout ? Aussitôt il raconte une anecdote. « Figurez-vous que l’archevêque de Paris... » — « Ma cousine, crie Madame de Mareste d’une voix aiguë, imposez silence à M. Beyle, je vous prie ! » [l rit. — Aperçoit-il Madame Gay, mère

de la belle et aimable Delphine, dans le salon du

baron Gérard ? Aussitôt il lance un gros mot ; et Madame Gay s'enfuit. Il rit. — Les maîtresses de maison le redoutent, parce qu’elles ne savent jamais quelle boutade il va lancer, quel esclandre il va faire. La baronne Gérard se souviendra longtemps du soir où elle a lui demandé une histoire gaie, l’imprudente ! Il a débité une horreur, à faire rougir des grenadiers.

Tous les dimanches, on le voit dans le salon de M. de Tracy. Le maître vénéré de l’Idéologie, petit vieillard élégant qui abrite ses yeux fatigués sous une visière verte, se tient devant sa cheminée, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, comme un échassier. On rencontre chez lui des personnages

officiels, d’anciens émigrés, devenus fonctionnaires de S. M. le roi de France.

« M. Beyle, demande M. de Tracy, que pensezvous des émigrés ?

— $i j'étais au pouvoir, répond Beyle, je les exilerais dans les départements des Pyrénées et les départements voisins. Je ferais cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées, qui, pour l'effet moral, bivouaqueraient au moins six mois de l’année. Tout émigré qui sortirait de là serait impitoyablement fusillé. »

La bonne Madame Ancelot, la Muse de l’Académie, a hésité longtemps à l’inviter, Alors il l’a provoquée :

« Je sais bien pourquoi vous ne m'invitez pas à vos mardis ; c’est que vous avez des académiciens ; et vous ne pouvez pas m'inviter avec eux... »

« Pas le moins du monde, lui a poliment répondu Madame Ancelot ; venez dès mardi prochain, vous serez le bienvenu. »

Le mardi soir, comme les premiers invités arrivent, le domestique annonce : M, César Bombet ; et Madame Ancelot, effarée, voit entrer Beyle, qui prend aussitôt la parole :

— « Madame, j'arrive trop tôt. C’est que moi, je suis un homme occupé, je me lève à cinq heures du matin, je visite les casernes pour voir si mes fournitures sont bien confectionnées ; car, vous le savez, je suis le fournisseur de l’armée pour les bas et les bonnets de coton. Ah! que je fais bien les

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bonnets de coton ! C’est ma partie, et je puis dire que j'y ai mordu dès ma plus tendre jeunesse, et que rien ne m'a distrait de cette honorable et lucrative opération. Oh! j'ai bien entendu dire qu'il y a des artistes et des écrivains qui mettent de la gloriole à des tableaux, à des livres ! Bah! qu'est-ce que c’est que cela, en comparaison de la gloire de chausser et de coiffer toute une armée, de manière à lui éviter les rhumes de cerveau, et de la façon dont je fais mes bonnets, avec quatre fils de coton et une houppe de deux pouces au moins... »

On ne peut plus l’arrêter ; et tandis que Madame Ancelot est partagée entre une folle envie de rire et un sentiment d'indignation, les visiteurs qui arrivent écoutent avec stupeur le boniment du commis voyageur en bonnets de coton.

Toujours il prend le contrepied des idées reçues, toujours il éclate en paradoxes. Dès qu’il entend une phrase emphatique, un mot affecté, il fonce. Pour peu que son voisin vante sur le mode épique la grandeur des campagnes napoléoniennes, l’héroïsme des généraux et des soldats, 1l l’interrompt tout net :

— « L’héroïsme ? dit Stendhal. J’ai vu toute une brigade s’enfuir, parce qu’elle avait été surprise par cinq cosaques ; les généraux à chapeau brodé se sauvaient comme des lapins; et je suivais, clopin-clopant, une botte à un pied, et l’autre à la main. Seul un gendarme osa résister ; mais quand on le chercha pour lui donner la croix, ce gendarme

se cacha, puis jura ses grands dieux qu'il n'avait pas pris part à l'affaire : il croyait qu’on voulait le fusiller. Voilà l’héroïsme. »

Et l’éloquence militaire, telle qu’on la présente dans les bulletins officiels, quelle menterie !

« Je vais vous donner un exemple de l’éloquence militaire. Parti de Moscou, le soir du troisième jour de la retraite, je me suis trouvé, avec environ quinze cents hommes, séparé du gros de l’armée par un corps russe considérable. On passa une partie de la nuit à se lamenter, puis les gens énergiques haranguèrent les poltrons, et, à force d’éloquence, les engagèrent à s’ouvrir un chemin l’épée à la main, dès que le jour permettrait de distinguer l'ennemi... « Tas de canailles, vous serez tous morts demain, car vous êtes trop ]... f.. pour prendre un fusil et vous en servir », etc. Ces paroles sublimes ayant produit leur effet, à la petite pointe du jour on marcha résolument aux Russes, dont on voyait encore briller les feux de bivouac. On y arrive sans être découvert, et l’on trouve un chien tout seul. Les Russes étaient partis dans la nuit... »

Aux royalistes, il dit que Louis XVIII ressemble au bœuf gras ; aux poètes, que les vers sont des cache-sottise ; aux industriels, qu’ils doivent s’estimer heureux de gagner des millions à fabriquer du calicot, sans prétendre jouer un rêle dans l'État ; aux Françaises, qu'elles sont affectées ; aux Français, qu'ils sont sots. En vain cherche-t-on à raisonner avec lui; il sourit ironiquement, fait une pirouette, et lance : « Que voulez-vous ? il n'y

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