CHAPITRE IV
Paris.
Est-ce possible ? Dominique, qui tous les jours abat les Français au jeu de massacre, comme il casse des pipes au tir du Luxembourg, finirait par aimer Paris ? Ne le lui dites pas ; et pourtant...
Seules les Italiennes sont passionnées, d’accord. Mais si vous avez recherché toute votre vie l’amour d’une femme romanesque ; si vous rencontrez cette femme, à la fin, et qu’elle soit non pas Italienne mais Française, que direz-vous ? Telle Menta, autrement romanesque que Mélanie, ou que la Pietragrua, ne parlons plus d’elle; plus romanesque que Métilde. Ce n’était pas une conquête vulgaire; fille d’un des hauts dignitaires de l’Empire, femme d’un pair de France, Menta fit à Dominique la surprise de l’aimer : et cela lui
fut très doux, caril n’en avait plus l’habitude. Elle « |
était fine, intelligente, cultivée, inquiète, tumultueuse et changeante comme la mer Océane. Menta l’accablait de tendresses ou de reproches, suivant
les jours ; elle se montrait pleine d’abandon, ou d’aigreur ; elle l’appelait pour le renvoyer; elle le faisait venir à sa maison de campagne, et le cachait dans la cave, où elle lui apportait des vivres par une échelle. Jamais il n'avait été à pareille fête : voire il n’en demandait pas tant. Bref, il n’eut pas besoin de transposer pour la mettre dans ses romans, toute vive.
Par exemple :
De Henri Beyle à Menta.
N’aie pas la moindre inquiétude sur moi, je t’aime à la passion ; ensuite cet amour ne ressemble peut-être pas à celui que tu as vu dans le monde et dans les romans. Je voudrais, pour que tu n’eusses pas d’inquiétude, qu’il ressemblât à ce que tu connais au monde de plus tendre.
De Menta à Henri Beyle.
Votre amour est le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme ; si elle a du bonheur, vous le lui ôterez ; si elle a de la santé, vous la lui ferez perdre ; plus elle vous aimera, plus vous serez dur et barbare pour elle... Qu'il est pénible de trouver infäme l’être qu’on aime ! Ce doit être une grande jouissance que de détester un homme qui vous a fait tant de mal...
Cela dura deux ans, de 1824 à 1826. Puis elle | cessa d'aimer le whist, et interrompit le jeu.
Il porta vaillamment sa souffrance, qui fut vive : car il l'aimait encore, si elle ne l’aimait plus. Au
es
moins toutes les Françaises n’étaient-elles pas des poupées ; au moins dut-il à Menta de connaître, à Paris même, qui n’était plus tout à fait une ville sans passion, des orages selon son cœur. Sans compter Alberte de Rubempré, qu’il appelait Madame Azur, parce qu’elle demeurait rue Bleue ; et qui n’était pas non plus une poupée : elle avait seulement le défaut de s’éprendre des amis de ses amis.
Paris est la patrie de son esprit. Car on y trouve les bons compagnons, prêts à donner la réplique . aux plus fins ; aussi bizarres, aussi saugrenus qu’on peut le souhaiter ; ennemis des convenances, amis du plaisir ; cosmopolites, campés dans la ville qui tolère toutes les folies, pourvu qu’elles soient gaies. Tel Koreff, le médecin prussien, qui guérit par le magnétisme ; un peu louche, à la vérité, et sans doute espion ; mais si amusant par son esprit, ses saillies, et l’étrangeté de sa personne, qu’on le dirait sorti d’un conte d'Hoffmann. Tel Sutton Sharpe, l’avocat anglais, qui gagne à Londres tout l’argent qu’il veut en défendant la veuve et l’orphelin, pour le dépenser à Paris, allègrement. Et Di Fiore, le Napolitain, majestueux comme un Jupiter de musée, qui se vante d’avoir été condamné à mort dans son pays, au temps de la Révolution :
Dominique l’envie, il donnerait beaucoup pour faire figure de condamné à mort. Et Andrea Corner, descendant des doges de Venise, chauve,
pauvre, et qui boit pour se consoler ; quelquefois on le rencontre, un peu ivre, qui cherche sa route au milieu du jardin du Palais Royal.
Et des Français aussi, qui ne le cèdent à per-
sonne : Delacroix, qui à chaque Salon de peinture
excite l'horreur des philistins et dont M. Ingres prétend qu'il dégage une odeur de soufre ; Lingay, qui fabrique des pamphlets politiques pour les ministres successifs ; Victor Jacquemont, pareil à un poulain efflanqué, et sans défaut, sauf une envie basse pour Napoléon ; et Mérimée. — Qui est, a demandé Stendhal la première fois qu’il l’a vu, ce vilain petit gamin au nez retroussé, aux yeux méchants ? — Qui est, a demandé Mérimée, ce gros homme aux favoris noirs, qui a la tête d’un boucher italien ? Mais ce gamin gouailleur, encore inscrit aux cours de la Faculté de droit, avait l’esprit si net, si tranchant, et d’ailleurs si juste, qu’il fallait bien qu’on l’écoutât ; et ce gros homme entêté avait tant d'idées originales, qu'il valait toujours la peine d’engager le fer avec lui. Sur ces bases s'établit l’amitié de Clara Gazul et de Dominique ; étrange amitié, batailleuse et agressive ; amitié implacable, qui associe les esprits sans fondre les cœurs. ils se disaient leurs vérités, durement ; ils se fâchaient, Dominique avec emportement, Clara 'sans se départir de son ironie; puis ils se raccommodaient sur le dos des imbéciles. Comme ils s’amusaient, tous les deux, à mystifier les sots ! comme ils aimaient, tous les deux, les bonnes lettres ! De quelle main experte ils disséquaient
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les hommes, tous les deux, pour trouver au fond des âmes la sauvagerie des instincts primitifs ! Quelle sincérité ils professaient, tous les deux, sinon vis-à-vis des autres, au moins vis-à-vis d'eux-mêmes !
Quelquefois, une partie de campagne entraînait cés compères jusqu'à Meudon. Chaque semaine, un dîner fin les réunissait aux Frères Provençaux, ou dans quelque restaurant à la mode : huit ou dix convives, pas davantage; plats savants et vins vieux : le sage ne dédaigne pas les biens dé la terre, et les déguste jusqu’à ce que la goutte lui recommande la modération. De la gaîté, de l’esprit, des mots, des anecdotes, des discussions éperdues, telles que les bourgeois, écoutant ces amis intimes, les prennent pour des ennemis mortels ; Stendhal, Mérimée, Delacroix, Koreff, Sutton Sharpe : le meilleur du dîner, ce sont encore les convives. Les promeneurs du boulevard de Gand se retournent, | quand passent ces bavards qui jacassent encore :" il n’est bon bec que de Paris.
Métilde n’était pas absente de son esprit : maisw elle s’estompait; elle devenait un fantôme triste et doux. Lorsqu'il apprit la nouvelle de sa“ mort, en 1825, et que la consomption, comme on i disait alors, avait émacié cette pâle figure jusqu’à” ce qu’elle prît l’aspect des statues de marbre quin sont couchées sur les tombeaux : ses amis l’oublie:"
ront, pensa-t-il; les vivants se détournent des cimetières ; personne ne prononcera son nom; elle sera comme si elle n’avait jamais été ; — mais moi, toujours fidèle, j'aimerai Métilde ; je continuerai à la faire vivre dans mon souvenir ; je serai celui qui entretient la lampe, et seul, je veillerai devant sa mémoire, jusqu’à mon dernier jour. — Cette pensée lui fut consolante ; et Métilde passa au nombre des anges.
Ce n’est pas non plus qu'il ne fût pris du désir de voyager : son humeur vagabonde ne l’entraîna pas seulement en Angleterre, après sa rupture avec Menta ; elle le conduisit deux fois en Italie : et la seconde fois, le risque fut grand. En 1823, il se contenta de flâner, en voyageur, en touriste : tristes noms, quand on a pu se croire Italien, par droit de prédilection. C’était au mois de novembre : quand il quitta Paris, le froid et la brume faisaient grelotter la ville ; quand il arriva à Gênes, les orangers souriaient au soleil. Revoir les musées de Florence, et la tombe d’Alfieri, cet homme énergique, cet homme au grand caractère ; se frotter aux écrivains, fréquenter le cabinet littéraire que dirige Vieusseux, Suisse qui a l’air d’un épervier, et qui travaille pour son compte à fonder l’unité morale de l'Italie; à Rome, errer sur le Corso, bavarder chez le pharmacien Manni, lequel, derrière ses bocaux rouges et verts, raconte toute sorte d'histoires étonnantes sur la passion romaine ; se moquer des jeunes Français stupides, bâillant devant les tableaux et les déclarant admirables : voilà
qui lui rappela ses félicités passées. Mais trois ans plus tard, lors du second voyage, on le vit qui se rapprochait peu à peu, par étapes, de Milan. Il s’en était allé très loin, à Naples, dans l’île d’Ischia ; voire il avait vécu chez des paysans, et jeté du grain aux poules ; idyllique passe-temps. De Naples, à Rome. De Rome, à Florence ; bien reçu par le chargé d’affaires de France, et mal reçu par sa femme, Madame de Lamartine. De Florence, 1l est facile d’aller jusqu'à Ferrare ; de Ferrare, à Venise ; et si vous êtes à Venise, par quel chemin rentrerez-vous en France, sinon par Milan ? Il se retrouvait donc, tout tremblant, aux portes de sa Ville ; avec tous les risques de celui qui veut ressusciter, avec les bonheurs morts, les chagrins assoupis.
Il arriva dans la nuit du premier janvier 1828. La Scala dormait, et le Dôme, et la casa d’Adda, qui avait abrité jadis le sous-lieutenant au sixième dragons ; la place Belgioioso, sanctuaire de Métilde, prenait dans le brouillard un air de mystère et de mort. Il n’y avait plus que la police autrichienne qui veillait; et le fonctionnaire du bureau des passeports, quand il lut le nom d'Henri Beyle, regarda le voyageur et ouvrit un dossier. Comment, c'était Stendhal-Beyle, cet ignominieux personnage, cet ennemi déclaré du trône et de l’autel, ce libéral qui n'avait cessé de poursuivre de ses sarcasmes le gouvernement paternel de l’Autriche, qui se présentait ainsi d’un front impudent ! Ce mauvais esprit, ce calomniateur, osait demander un permis
de séjour de deux semaines, pour commencer, en assurant qu'il voyageait pour sa santé, pour son plaisir ! Le directeur de la police, dès qu'il;fut prévenu, l’expulsa, et prit sa belle plume pour rendre compte de cet événement scandaleux à son chef hiérarchique, gouverneur du royaume lombardo-vénitien. À ce Français irréligieux, révolutionnaire ; ennemi de la légitimité, et par conséquent de tout ordre politique, il avait intimé l’ordre de quitter Milan. En vain ledit Beyle avait déclaré qu’il ne connaissait pas ce Stendhal; en vain il avait annoncé que dès son retour à Paris, il se réservait de faire parvenir sa justification par le moyen de l’ambassade autrichienne, non seulement pour défendre son honneur, mais encore pour revenir librement à Milan, où il voulait se fixer à titre définitif : ses protestations, qui d’ailleurs manquaient d’énergie, n’avaient pas trompé la vigilance des autorités.
Ledit Beyle est parti la nuit même du jour où il lui a été intimé de quitter Milan, se dirigeant vers la France par la route du Simplon ; et probablement parce qu’il n'avait pas la conscience tranquille, il n’a même pas osé réclamer auprès de Votre Excellence au sujet de l'éloignement qu’on lui avait ainsi imposé.
La surveillance qu'on a exercée sur lui pendant son court séjour à Milan n'a pas donné lieu à des observations spéciales. Le soir, il est allé au théâtre de la Scala.
Je prends des dispositions pour qu'on refuse de
laisser passer ledit Beyle, pour le cas où il se pré-
senterait de nouveau à notre frontière...
Qu’y faire ? Les portes de la Ville étant décidément fermées, il fallait bien s’accommoder de Paris.
C’est pourtant là que tous les matins s’éveille joyeusement un essaim d'idées nouvelles, qui meurt le soir ; c’est pourtant là qu’il vous suffit de regarder et d'entendre pour avoir l’air de ne rien ignorer : vous happez tout au passage. C’est pourtant, de toutes les villes, celle où l’on demande le moins aux gens s'ils sont pauvres, pourvu qu'ils aient de l'esprit. Si vous voulez végéter, gardez-. vous de vous y rendre ; si vous aimez la vie, respirez sa fièvre. Vous y verrez toute une population s'inquiéter du succès d’un livre ou de l’échec d’une pièce de théâtre comme d’un événement national ; et plaisanter sur toutes choses, sauf sur les questions qui concernent le langage : car celles-là sont sacrées. L’étranger s’étonne de surprendre, quelquefois dans les plus modestes demeures, les plus nobles fêtes de l’esprit.
Stendhal, qui avait besoin de plusieurs mètres cubes d'idées par jour, humait l’air de Paris. Il connaissait un endroit, entre autres, où il était toujours sûr de se ravitailler. Étienne Delécluze était un homme de goût, romancier, historien, critique d’art des Débats. Il n’était pas riche : pour arriver jusqu’à son appartement de la rue Gaillon, on devait gravir quatre-vingt-quinze marches, bien :
comptées : et son royaume se composait de quatre petites pièces, d’où l’on découvrait la perspective des cheminées sales, et des toits. Mais il donnait à causer, les dimanches; et les mercredis, il recevait encore quelques amis intimes, qui refaisaient toute la littérature française, comme les politiciens refont l’Europe après déjeuner. Ils étaient romantiques, mais non pas à la façon de Hugo, de Vigny, de Sainte-Beuve et des autres, qui tenaient leurs assises chez Nodier, à l’Arsenal : c’étaient des concurrents. Chez Delécluze, pas de piano, pas de romances, pas de ballades ; pas de lyrisme, pas de catholicisme, pas de moyen-âge, pas de drame en vers ; pas de gilets rouges et pas de crinières. Chez Delécluze, on était romantique parce qu’on était libéral; parce que, la société ayant changé, et la monarchie absolue, telle que la concevait Louis XIV, étant morte, la littérature devait changer aussi. Est classique, disait-on chez Delécluze, tout ce qui plaisait à nos pères grands ; est romantique, toute littérature qui reflète l’âme des Français de 1825.
Dominique, essoufflé d’avoir monté les étages, s’enfonce dans un fauteuil. Les habitués, Stapfer, J.-J.Ampère, Viollet-le-Duc, Mérimée, Charles de Rémusat, Vitet, Bertin l’aîné, Théodore Leclercq, et les autres, se demandent s’il est de bonne ou de méchante humeur, s’il bavardera ou s’il boudera, s’il se montrera insupportable ou délicieux. Aujourd’hui, il est en verve ; il entend prononcer le nom de Joseph de Maistre, et bondit :
Beyle. « M. de Maistre est un homme qui écrit bien, mais c’est un coquin. »
Cerclet. « Et pourquoi cela, s’il vous plaît ? »
Beyle. « Un homme qui commence par parler de la conscience ! Qu’est-ce que la conscience, je vous prie ? Il n’y a qu’un hypocrite qui s’adresse à des sots, pour en faire des dupes, qui se permette aujourd’hui d'aller invoquer le témoignage de la conscience. »
Cette remarque, prononcée d’un ton incisif, n’étant pas relevée par l’auditoire, qui redoute une discussion inutile, Beyle continue :
« Si nous croyons à la conscience, ici, prenez que je n’ai rien dit, et passons à un autre point : j'ai vu décomposer et recomposer l’eau, je l’ai vu, vu de mes yeux,
ce qui s'appelle vu. Or je ne suis pas le seul en Europe,
et personne aujourd’hui ne doute de ce phénomène. Que voulez-vous que je pense de M. de Maistre qui, dès les premières pages de son livre, commence à mentir comme un lâche, ou un coquin ? Je sens qu’il veut me tromper, donc c’est un coquin. »
Beyle est déchaîné : comme ce corsaire, dit Delécluze, qui mangeait à table d’hôte au milieu de pacifiques Flamands et les trouvait endormis : alors il tira de ses poches deux pistolets d’arçon, qu’il déchargea par-dessous la nappe, cassant les jambes de ceux-ci, perçant les mollets de ceux-là, pour faire diversion à l’apathie des convives. Beyle s’échauffe, crie, déclare qu'il n’y a que des coquins et des bêtes en ce monde, exception faite pour l’honorable société ; et là-dessus, il s’en va.
Mais tandis qu’il regagne son hôtel des Lillois, en face de la Bibliothèque royale, il s’avoue à lui-
même qu'on trouverait difficilement une compagnie semblable à celle qu’il vient de quitter. En Allemagne, pense-t-1l, dix amis assemblés pour parler littérature échafauderaient des théories philosophiques si haut perchées qu’elles se perdraient dans les nues : moins elles seraient intelligibles,
belle égalité des esprits ne saurait se concevoir : les ducs se croiraient plus intelligents que les bourgeois, par droit de naissance. En Italie même, on disserterait, non sans quelque pédanterie ; les amours propres entreraient en jeu; les meilleurs amis se brouilleraient, et le tout finirait par une petite guerre, à coup de sonnets satiriques et haïneux. Cette conversation variée. toujours amusante, volontiers profonde,. à condition qu’elle n’en ait pas l’air ; ces joutes et ces tournois, devant des juges très avertis qui marquent les points en souriant ; ces aperçus rapides, ces idées brillantes, ces traits, ces arabesques ; ces piques d’amourpropre, et ces violences mêmes que l’on tolère, parce qu’on sait qu’elles appartiennent à la règle du jeu : tout cela n’est guère possible qu’à Paris.
Seulement, même à Paris, il ne gagne pas de quoi vivre ; et il ne passe encore que pour un homme
de lettres manqué.
et plus ils seraient contents. En Angleterre, cette