JULIEN SOREL
Stendhal —- non pas Louis-Alexandre-César Bombet, mais un Stendhal plus secret et plus triste — est assis à sa table de travail, et s’applique à remercier Sainte-Beuve, qui vient de lui envoyer son dernier livre paru, les Consolations. Il écrit :
Quant à la gloire, un ouvrage est un billet à la loterie. L’Africa est oubliée, et c’est par des sonnets que Pétrarque est immortel. Ecrivons donc beaucoup.
(26 Mars 1830).
Que de billets il a mis à la loterie, depuis qu’il est revenu de Milan! Ils sont là, tout près de lui, à la portée de la main, ses livres qui étaient partis à la conquête de la gloire, et qui sont rentrés sans elle : De l'Amour, Racine et Shakespeare, la Vie de Rossini, les Promenades dans Rome, Armance.
Souvent il les reprend, les caresse, lés annote : billets dont aucun n’est sorti. — Beaux jours
milanais, mois qui semblaient tous printaniers, années sans hiver ; et vous aussi, jours affreux qui suivirent le refus de Métilde, crépuscules sans aubes, hivers sans printemps, c’est sur vous qu’il comptait pour animer ses pages, pour y jeter à pleines mains les idées, les émotions, les souvenirs : mais aucun billet n’est sorti. — Les auteurs jadis à la mode sont oubliés, en dix ans le public a liquidé toutes les anciennes gloires ; on ne voit à l’étalage des libraires que des noms nouveaux : mais son billet n’est pas sorti.
Ses livres étaient-ils donc si méprisables ? Qui avait, mieux que lui, lavé la vieille image de l'Italie, pour lui restituer ses éclatantes couleurs ? Quel autre voyageur, se dégageant des mensonges séculaires, était parti d’un pas plus allègre et d’un esprit plus libre à la conquête de terres cent fois décrites et toujours inconnues ? Quel explorateur, fût-il allé jusqu'aux Iles bienheureuses pour y trouver la force intacte de la nature, avait découvert, comme lui, une race où éclatait encore l’énergie primitive de l’homme ?
Qui donc, voyant aux prises romantiques et classiques, avait apporté au secours de la jeune école épigrammes plus acérées, arguments plus expéditifs, et plus claires définitions ? Il avait bousculé les Académiciens, frondé les gens en place, harcelé les professeurs, mis en émoi toute la république des lettres : n’était-ce rien ? L
Si les Français savaient lire, s’ils n'étaient pas incurables, ils le remercieraient à genoux de leur
avoir enseigné des vérités essentielles : comment il faut non pas comprendre, mais sentir les œuvres d’art ; comment la perfection ne consiste pas dans l'absence de défauts, mais dans la force du caractère ; comment un livre ne doit pas être un pensum bien composé, mais un individu vivant.
Or le public le boude ; les éditeurs le traitent de haut. Quand il vivrait cent ans, il n’oubliera pas ce qui lui est arrivé au moment où, avec toute la timidité, toute l’humilité désirables, 1l a demandé à Mongie aîné, son éditeur, les comptes du livre De l'Amour. Aucun ouvrage ne lui était plus cher, puisqu’il était tout rempli de la mémoire de Métilde ; aucun ne lui semblait plus fort. Personne, il osait le dire, n’avait mieux analysé la naissance et le développement de la passion ; personne n’était allé plus loin dans le cœur humain. Que Mongie l’aîné lui ait répondu comme il l’a fait — toute l'injustice, toute la stupidité de la vie tiennent là.
Monsieur,
Je voudrais bien être arrivé au moment où je devrais vous rendre compte des bénéfices que J'espérais avoir sur votre livre de l'Amour ; mais je commence à croire que cette époque rte pas, je n'ai pas vendu quarante exemplaires de ce livre, et Je puis dire comme des poésies sacrées de Pompignan : Sacrées elles sont, car personne n'y touche.
J’ai l'honneur d’être, etc.
F. Monge l'aîné, libraire.
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Ce soir, son ennemi personnel, M. Auger, secré-
taire perpétuel de l’Académie française, dîne en
ville ; M. Andrieux, d’une main tremblottante, met ses décorations pour se rendre chez le roi ; M. Villemain, chef de la division de la librairie au ministère de l’intérieur, maître des requêtes au Conseil d’État, professeur et critique, prépare son feuilleton des Débats, ou bien son cours où se pressera tout Paris ; tous ont des places, des honneurs, de l’argent. Vaut-il moins que ces pygmées ? À peine ses amis savent-ils que Dominique écrit des livres; et Clara, fier du bruit qu'ont fait sa Gazul et sa Guzla, trouve que les livres de Dominique ne sont pas bons.
Tous ceux qui vendaient de quoi manger ou boire, gagnaient de l'argent ; tous ceux qui vendaient de quoi se chausser, s’habiller, se coiffer, même les marchands de bonnets de coton, gagnaient de l’argent. Tous ceux qui vendaient de l’argent, en gardaient assez dans leurs mains pour se faire bâtir, discrètement, des hôtels qui ne coûtaient que quelques millions. Et lui-même, s’il était entré dans la banque, avec Mante ; ou s’il avait dirigé le ravitaillement de Paris, comme le voulait jadis le comte Beugnot — serait-il dans cette chambre d’hôtel, n'ayant pour tout bien que ses livres laissés pour compte, et ses brouillons ?
Sans doute, le pauvre diable qui fait métier d'écrire a ses plaisirs, que les banquiers ne connaissent pas. Mais on ne peut pas vivre sans quelque ivresse. De toutes les ivresses possibles, il
n’aime pas celle que donne le vin; il n’est pas comme ce jeune Musset qu’on voit apparaître aux dîners des Frères Provençaux, et qui s’enivre avant le dessert. D’autre part, le temps des grandes amours est passé ; et l’idée seule de s’enivrer d’ambitions vulgaires lui inspire du dégoût. Que reste-t-il, sinon le désir de la gloire ? L’âge mûr arrive, et le temps presse. Jeune, on a l'impression de vivre dans le provisoire ; rien n’est décisif, pas même la douleur ; les défaites sont passagères ; les plaisirs ne sont que l’espoir de plaisirs plus vifs. Tout est créance sur l’avenir. Mais à l’âge de Dominique, on n’aime plus attendre, et même on pense qu'on a désormais trop attendu.
Alors se produit un changement de perspective, qui assombrit les jours. La seule clarté qu’on espère est celle de la gloire ; et qui sait si la gloire viendra ?
Prenons, prenons des billets à la loterie ; achevons le livre commencé. C’est un roman : peutêtre les romans ont-ils plus de chance de plaire aux lecteurs ? Ne nous lassons pas ; Armance est encore un billet qui n’a rien gagné, le public n’a
$ PAR pas voulu d’Armance. Accueillera-t-il mieux Le Rouge et le Noir ? Au:travail!
Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il s’élance pour la saisir. Sa chaussure
heurte une fourmilière, haute de deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis, leurs œufs. Les plus philosophes "parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce corps noir, immense, effroyable : la botte du chasseur, qui tout à coup a pénétré dans leur demeure avec une incroyable rapidité, et précédée d’un bruit épouvantable, accompagné de gerbes d’un feu rougeûtre.
Ainsi la mort, l'éternité, la vie, choses fort simples pour qui aurait des organes assez vastes pour les concevoir.
Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours d’été, pour mourir à cinq heures du soir : comment comprendrait-elle le mot nuit P
Oui, c’est bien là son idée, exactement rendue : les phrases ne se sont pas montrées rebelles à son appel ; les images se sont d’elles-mêmes agencées. Dans la grande nuit qui nous entoure, dans l’éternelle ignorance où demeure plongée notre fourmilière, rien ne vaut, ni la recherche des effets et des causes, ni les essais d'adaptation à l’ordre universel. Notre vie éphémère n’a qu’un bien qui soit sûr : la vie elle-même. Les pâles existences qui se traînent sans élan et sans force sont voisines du non-être. Au contraire, celles qu’anime une énergie farouche contiennent la somme de ce que l’être peut offrir. L'homme qui sait, l’homme qui se voit entouré du néant, et qui ne possède d’autre bien que les instants, les heures, et les jours, se hâte de déployer cette énergie qui le consume en l’enivrant de la
volupté de vivre. Plus il rencontre d’obstacles, et plus il s’affirme ; les conventions sociales, les préceptes moraux, et les lois énoncées par le Code, ne sont que des moyens inventés par les faibles
pour paralyser les forts. Il n’y a pas de crimes : il n’y a que des actes intenses. Celui qui a : se ET ENT NENREr-sEnsel
qui a magnifié sa vi ion, a bien usé du temps qui lui a été concédé par le mystère, et peut
mourir contient.
Telle est la pensée dont il veut laisser la trace parmi les hommes ; et tel sera le héros que l’écrivain, penché sur les cahiers qu’il couvre de caractères tous les jours plus fatigués, tous les jours plus heurtés, provoque à la vie ; tel sera son Julien Sorel. Il le fera partir des classes les plus méprisées de la société, pour l’élever par degrés jusqu'aux sommets du pouvoir, de la richesse, et de l’amour, en foulant aux pieds tout ce que craint le vulgaire, la religion, la morale, la loi. Il le chargera de tous les souvenirs de sa propre vie, de toutes ses émotions, de tous ses désirs, de façon qu’il puisse chérir en lui son idéale image. Julien Sorel, fils de paysan, précepteur, séminariste, abbé, secrétaire d’un marquis, mêlé à la politique, enobli, enrichi, demain ambassadeur, après-demain ministre, construira son existence comme un chef-d'œuvre : il se créera lui-même, vivante statue peu à peu amenée à la définitive perfection. Méprisant les riches, haïssant les nobles, détestant les prêtres, il se servira d’eux pour arriver à la jouissance suprême : posséder tous les biens de la terre, et les dominer tous ;
fonder sur l'esclavage des autres sa propre liberté. En même temps, Julien Sorel sera passionné ; et il sera si beau, que les femmes l’adoreront : que serait la plus belle vie, sans la passion ? Deux femmes occuperont sa vie, symbolisant l’une la tendresse et l’autre l’orgueil : car il n’est rien de meilleur au monde que de se laisser aimer par une âme tendre, sinon de dompter une âme orgueilleuse qui peu à peu s’humilie devant son vainqueur. Et quel bien ce héros, plus habile que les habiles, plus fort que les forts, pourrait-il souhaiter encore, sinon ces paroxysmes qui mènent aux beaux crimes, et ces fureurs qui exaltent jusqu’au surhumain le sentiment de la vie ? Julien Sorel tuera, et mourra sur l’échafaud :
Quelle perspective ! Colonel de hussards, si nous
avions la guerre ; secrétaire de légation pendant la paix ; ensuite ambassadeur. car bientôt j'aurais su les affaires. et quand je n'aurais été qu’un sot, le gendre du marquis de la Môle avait-il quelque
rivalité à craindre ? Toutes mes sottises eussent été.
pardonnées, ou plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite, et jouissant de la plus grande existence à Vienne ou à Londres.
Pas précisément, Monsieur ; guillotiné dans trois jours.
Guillotiné, qu'importe ? Julien Sorel pourrait obtenir sa grâce, en s’humiliant devant la canaille qui le juge, en implorant sa pitié. [l aime mieux
l’insulter, et mourir dans une apothéose sanglante. Personne ne peut concevoir une vie plus intensément remplie ; personne ne peut concevoir une plus belle mort.
Ah! le héros formidable ; si impétueux, qu’il échappe aux prises de l’écrivain qui l’imagine, et que celui-ci a peine à le faire rentrer dans sa ligne, pour le mener jusqu’à l’accomplissement de son destin ! Quelle force déchaînée ! Quelle puissance à la fois enivrée et lucide ! Les Français de 1830, ces eunuques, seront-ils capables de l’aimer ? Ne se sentiront-ils pas écrasés par la comparaison ? Ne fera-t-il pas honte à leur platitude ? Ne fera-t-1l pas peur à leur lâcheté ? N'est-ce pas leur offrir un vin trop fort pour leur pauvre goût, que de leur présenter cet âpre caractère ? Ne crieront-ils pas au scandale ? Se résigneront-ils seulement à regarder sans colère la perspective sur laquelle il se détache ? Ne diront-ils pas que cette chronique du xix® siècle est fausse et mensongère ? Que le livre doive être mis au ban de la foule, d’accord : il n’est pas fait pour elle, il ne veut pas lui plaire. Mais n’effarouchera-t-il pas les prétendus connaisseurs, dont les uns sont en arrière d’un siècle et demi, et dont les autres sont corrompus par l’emphase romantique ? Et quel sera son sort ?
Voilà ce que Stendhal se demande, tandis qu’il travaille, s’interroge, espère, et doute.
Mais tandis qu'il imagine Mathilde de la Môle, l’orgueilleuse amante, prenant à deux mains la tête ensanglantée de Julien Sorel et l’embrassant
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sur le front, la pire amertume lui vient. Il vante l'énergie qui mène aux crimes illustres, et il vit en bourgeois. Il exalte les vengeances passionnées : a-t-1l tué la Pietragrua ? a-t-il tué Métide? Il voudrait être semblable à ces artistes de la Renaissance, qui sortaient de l’atelier où ils avaient modelé la Gorgone ou Persée pour poignarder leur rival : et il a peur d’éveiller son portier. Il rêve assassinats, sacs de couvents, pillages de villes, incendies et viols, et il paye régulièrement son terme. Il prétend n’aimer que les bandits, et il se chauffe le dos aux cheminées des salons.
De là peut-être, dans le Rouge et le Noir, cet âpre accent nostalgique, qui vient d’un sacrifice, d’un renoncement, et d’un appel. La vie ne lui donne pas le bonheur qu’il lui demandait ; il le sait bien maintenant ; l’expérience est faite. Il a perdu ses ambitions, qui exigeaient le tout, la liberté, la richesse, l’amour : il se raccroche à des débris. Mais toujours avide et toujours obstiné, c’est à l’art qu’il va confier son rêve. Ses livres, qui n’ont jamais été que l’effusion de son moi, vont devenir son suprême recours, et seront chargés de réaliser tout son être. Ce qu’il n’est pas capable de faire, il l'écrit.