JE SUIS COMME LA CIGALE QUI À CHANTÉ
Etre à l’affût de tous les livres qui paraissent dans le royaume de France, et par surcroît dans les États d'Italie — c’est grand plaisir. Connaître toutes les nouveautés, les juger d’un regard, aller vite à l'essentiel, laisser tomber l’ouvrage qu’on tient en mains pour en saisir un autre, plein de promesses — c’est un métier qui veut l'esprit le plus alerte et le plus décidé. Juger, exécuter, condamner à mort les imbéciles ou les prétentieux, faire sortir de l'ombre et exalter les sages et les habiles, c’est exercer une royauté parmi les hommes. Mais écrire chaque jour des pages que demain oubliera, c’est grande peine. Se sentir écrasé par la masse des productions, n'avoir jamais le temps de polir une phrase ou de creuser une idée, c’est grande tristesse. Quand on est inconnu, quand on écrit sous des pseudonymes ou qu’on ne signe pas,
LA VIE DE STENDHAL ir"
prononcer des arrêts qu'emporte le vent, c’est n'être qu’un roi de comédie.
Tel fut le métier de Stendhal, en attendant la gloire. Il lut des livres par centaines, exprima son avis tout net, hardiment s’attaqua aux réputations usurpées, jamais ne flatta. De chaque ouvrage il prit prétexte pour répéter ses idées chéries, pour affirmer ses caprices, pour exercer sa fantaisie, pour tirer les oreilles des faquins. Il égratigna tant qu'il pouvait les gens qu’il n’aimait pas : ils étaient nombreux. « Le véritable poète du parti ultra, c’est M. Hugo. Ce M. Hugo a un talent dans le genre de celui de Young, l’auteur des Night Thoughts ; il est toujours exagéré à froid ; son parti lui procure un fort grand succès. L’on ne peut nier, au surplus, qu'il ne sache fort bien faire le vers français : malheureusement il est somnifère. » — « M. Victor Hugo n’est pas un homme ordinaire, mais il veut être extraordinaire ; et les Orientales m’ennuient. Et vous ? » — « M. Hugo, ultra vanté, n’a pas de succès réel, du moins pour les Orientales ». — « Hernani, tragédie de M. Victor Hugo, mal imitée des Two gentlemen of Verona, et autres pièces de ce genre du divin Shakespeare, va causer une bataille au Théâtre Français, le 6 février. » — « Le vin de champagne et Hernani ne m’ont pas réussi. » Ils finirent par se rencontrer, le critique et le poète : comme deux chats de gouttière, dit Sainte-Beuve, s’avançant l’un vers l’autre avec des précautions infinies, et faisant patte de velours.
Et jusqu'ici tout allait bien : il se défendait
contre les modes du jour, contre les puissances injustes, contre les indulgences qui naissent de la lassitude;il ne se laissait pas dominer par la littérature, il la dominait. Mais quoi? C’est à des journaux anglais qu’il donnait le meilleur de sa production, le Monthly Magazine, le London Magazine, V’ Athenaeum, le Paris Monthly Review. Sa prose, sa fine prose acérée, si nette, si svelte, si pure, était tra-
duite en anglais. Quelquefois, ses confrères parisiens s’extasiaient sur le mérite de ces articles anglais, ét les retraduisaient à l’usage de la France : ses idées faisaient leur chemin dans le monde, mais sans lui. Et ne croyez pas que les journaux de Londres, ou les journaux anglais de Paris, payent leurs collaborateurs aussi cher que le dit la légende ! du moins les intermédiaires sont-ils de grands coquins, qui traînent pendant des mois avant de régler leurs comptes, ou même ne règlent rien du tout.
On ne peut pas vivre non plus avec ce que donnent les revues parisiennes. Elles fournissent de temps en temps une aubaine : un article permet d’acheter une cravate, un chapeau. Mais si l’on comptait sur sa prose pour s’assurer le vivre et le couvert, on mangerait du pain sec, et on coucherait aux Halles. Etre directeur, c’est une autre affaire ; il aurait bien voulu fonder une revue critique, dont il avait trouvé le titre : L’Aristarque, ou Indicateur des livres à lire; et l’épigraphe : La Vérité toute nue. Mais ce sont les capitaux qu’il ne trouvait pas. Donc il peinait, pour faire sa copie. Il
ne s'agissait pas d’attendre les idées, mais de les faire venir à heure fixe. Ses lectures étaient empoisonnées par le souci de récolter un article ; et sa vie intellectuelle, gâtée par la servitude de la profession. Quand il sortait des réunions de chez Delécluze, et qu’il descendait les quatre-vingt-quinze marches, on l’entendait murmurer :
— J'ai mon idée!
Ou bien, d’un air sombre :
— Je n’ai rien.
Il n’est riche que les premiers jours du mois ; il ne dîne chez les Frères Provençaux, avec ses complices, qu’au prix de deux, trois, quatre articles, suivant le menu et la date des vins. Ceux qui ne sont pas initiés le prennent pour un oisif : il n’est plus qu’un manœuvre. Pour être libre, il travaille toute la journée : ou s’il se promène le jour, il faut qu'il écrive la nuit ; le journal, la revue n’attendent pas. Ce dandy est un pauvre ; ce fantasque travaille aux pièces ; et cet écrivain de race vend à bas prix de la copie sans gloire à des étrangers.
Ce métier-là devenait impossible, à la fin; et mieux valait prendre une place : il était fatigué de faire l’homme libre. Par exemple, archiviste à la préfecture de police ; à la rigueur, archiviste aux archives nationales. Et que dire du métier de vérificateur-adjoint des armoiries près la commission du sceau ? Etre adjoint d’un homme qui n’a rien à faire, quelle sécurité ! A défaut de cette fonction de choix, il accepterait la place d’auxiliaire au département des manuscrits de la bibliothèque
royale : c’est encore un métier qui n’est pas écrasant, et il se chargerait volontiers de défendre les manuscrits contre les lecteurs. Mais ici, ces messieurs de la Bibliothèque s’effarèrent, et ne voulurent rien entendre : c’eût été, dirent-ils, introduire le loup dans la bergerie. Les fourmis n’aiment pas les cigales, et Stendhal était comme la cigale qui a chanté.
Pour le tirer d’embarras, il fallut une révolution. Les Parisiens n’étaient pas si lâches, après tout ; ils ne se contentaient pas de protester contre les ultras, de caricaturer Charles X, de manifester dans les rues et de montrer le poing. Voici qu'il devait leur reconnaître de la bravoure et presque de l’énergie. Au mois de juillet 1830, ils prennent les armes, abattent le drapeau blanc, hissent le drapeau tricolore : lui-même a vu les barricades qui s’élevaient sur la place du Théâtre Français ; il a entendu siffler les balles. Le roi est chassé ; en voici un autre, beaucoup moins arrogant, qui arrive avec un parapluie sous le bras. Quand Dominique demandera une place, on ne dira plus, en faisant la moue : « Une place, à ce libéral ? » puisque maintenant, les libéraux sont au pouvoir.
Alors ses amis s’entremirent, et poussèrent à la roue, Mareste, les Tracy, et même les femmes. On aborda le comte Molé, ministre des affaires étrangères : puisque M. Beyle connaissait à fond les choses italiennes, puisqu'il avait même donné une consultation au ministère, quand il s’était agi de l'élection d’un Pape, et que la France ne savait
pas au juste quel Cardinal elle devait soutenir, pourquoi ne pas lui trouver un petit coin en Italie ? — Le ministre lui donna le consulat de Trieste, pensant que si ce n'était pas l'Italie, peu s’en fallait ; et lui alloua quinze mille francs d’appointements : la richesse.
Il fit ses adieux, jura qu’il remplirait parfaitement son nouveau rôle si surprenant qu'il fût, qu’il tiendrait sa langue, ne se livrerait à aucune facétie, respecterait le trône et l’autel, et deviendrait un modèle de gravité diplomatique. Puis il partit à petites journées, par Lyon; par Nice, où il rendit visite à son nouveau collègue, le consul de France, constatant avec joie que son occupation principale consistait à tailler ses rosiers ; par Gênes ; par Milan, dont la police n’oserait plus lui défendre l’accès, maintenant qu'il représentait Sa Majesté Louis-Philippe, roi de France par la grâce de Dieu et la volonté nationale : au contraire, elle lui rendrait les respects dûs aux personnages officiels.
A mesure qu'il s’approche de Milan, il rejoint, il dépasse, échelonnés sur la route, plusieurs personnages qu’il reconnaît. C’est un adolescent qui pousse sa haridelle, et porte de travers un grand sabre maladroit ; gauche, mais non pas ridicule ; fier, et joyeux de voir le monde s’ouvrir devant lui. C’est un auditeur au Conseil d’État, inspecteur de la comptabilité du mobilier et des bâtiments de la Couronne, qui joue fébrilement avec la grosse chaîne d’or de sa montre, et d’un air impérieux
ordonne au postillon d’aller plus vite, car il est impatient de savoir si, au terme du voyage, il trouvera l’amour. C’est un étrange individu, qui a l'air d’un prisonnier évadé, et paraît ivre de liberté et de bonheur. Et c’est encore un voyageur déjà sur l’âge, grisonnant, bedonnant, qui marche vers la ville d’un pas inquiet.
Ces ombres qui font effort pour le suivre, mais qui rétrogradent à mesure qu'il s’avance d’un mouvement qu'il ne peut ralentir, lui demandent au passage pourquoi il reprend ainsi cette route familière. — Parce que le hasard, qui pousse les hommes le long des chemins, le veut ainsi. — S'il revient avec plaisir ? — Sans doute. — Avec la grande joie qui les animait elles-mêmes, autrefois ? — Non pas. — S'il croit encore au bonheur ? — À peine. — S'il aime toujours la vie ? — Toujours.
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