‹ La vie de StendhalChapitre 26 sur 40 · A TRIESTE · texte numérisé non relu

A TRIESTE

Au passage à Milan.

Note du comte de Sedlnitzky, préfet de police de Vienne, au chancelier d'Etat, prince de Metternich.

Vienne, 30 Novembre 1830.

Votre Altesse voudra bien voir par le rapport du directeur général de la police de Milan, baron Torresani, du 22 et 23 de ce mois que le même Français, Henri Beyle, qui en 1828 a été expulsé de Milan et des États autrichiens comme auteur de plusieurs pamphlets révolutionnaires édités sous le nom apocryphe d’un baron de Stendhal et dirigés surtout contre l’Autriche, s’est présenté dernièrement à Milan, en route pour Trieste, afin d’y occuper les fonctions de Consul général qui lui ont été dévolues par l’actuel gouvernement royal de France ; quoique son passeport ne fût pas muni du visa de l'Ambassade Impériale et Royale

d'Autriche à Paris, il a continué son voyage sur Trieste avec l’assentiment du gouverneur de Lombardie.

Afin d'illustrer à la fois le degré d’hostilité dont ce Français est animé contre le gouvernement autrichien, et le caractère dangereux de ses principes politiques, incompatibles avec l’esprit de notre politique et avec notre système gouvernemental, je me permets de communiquer à Votre Altesse les avis motivés de la censure sur trois de ses ouvrages : Histoire de la Peinture en lialie, Paris, 1817, Didot ; Rome, Naples et Florence, Paris, 1817, Delaunay ; et Promenades dans Rome, Paris, 1829.

Je crois pouvoir supposer que Votre Altesse se décidera à refuser purement et simplement l’exequatur, en cas que le gouvernement français se laisse aller à le demander pour un homme doublement suspect comme Henri Beyle dans la position d’un Consul général à Trieste. Je prends donc la liberté de solliciter les ordres de Votre Altesse, et la prie de vouloir bien prononcer si ce Français, jadis expulsé des États autrichiens, doit être toléré à Trieste jusqu’à l’expédition de cette affaire ; ou faire connaître les mesures qu’autrement, il y a lieu de prendre à son égard.

SEDLNITZK,

La Dignité consulaire.

Henri Beyle, consul de France à Trieste, aw baron de Mareste, à Paris, Trieste, le 4 Décembre 1830.

Je suis comme Auguste, j'ai souhaité l’Empire, mais en le souhaitant, je ne l’ai pas connu. Je crève d’ennui,

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et personne ne se conduit mal avec moi : cela aggrave le mal. Cependant l'héritage de mon père ayant passé en expériences, il faut tâcher de s’accoutumer à ce manque absolu de communication de la pensée.

J’ai cherché à ne pas faire une seule plaisanterie depuis mon arrivée dans cette île ; je n’ai pas dit une chose cherchant à être amusante ; je n’ai pas vu la sœur d’un homme ; enfin, j'ai été modéré et prudent, et je crève d’ennui.

Trieste, le 26 Décembre 1830.

Je n’ai jamais mieux senti le malheur d’avoir un père qui se ruine. Si J'avais su, en 1814, le father ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. Etre obligé de trembler pour la conservation d’une place où l’on crève d’ennui!.. Toute ma vie est peinte par mon dîner; mon haut rang exige que je dîne seul : premier ennui. Second ennui : on me sert douze plats ; un énorme chapon qu’il est impossible de couper avec un excellent couteau anglais qui coûte 1ci moins qu’à Londres ; une superbe sole qu’on a oublié de faire cuire, c’est l'usage du pays ; une bécasse tuée de la veille, on regarderait comme un cas de pourriture de la faire attendre deux jours. Ma soupe au riz est salée par sept à huit saucisses pleines d’ail, qu’on fait cuire avec le riz, etc. Que voulez-vous que je dise ? C’est l'usage, on me traite comme un Seigneur, et certainement le bonhomme d’aubergiste, qui ne me rencontre jamais dans sa maison sans s’arrêter, se découvrir et me faire un salut jusqu’à terre, ne gagne pas sur mon dîner qui me coûte quatre francs deux sous ; le logement, six francs deux sous. Ma qualité d'oiseau sur la branche (Clara ne comprend pas cette légère

métaphore) m’empêche de prendre une cuisinière. Je suis empoisonné à un tel point, que j'ai recours aux œufs à la coque ; je n’ai inventé cela que depuis huit jours, et j'en suis tout fier.

Racontez mon malheur à Madame Azur, et diteslui, si elle sait les mathématiques, de multiplier toute ma vie par le malheur du dîner. L'absence de cheminée me tue; je gèle en vous écrivant. Dans l’autre chambre, j'ai un poêle qui donnerait mal à la tête au plus grossier auvergnat….

A Madame Virginie Ancelot, à Paris.

Trieste, le 1€T janvier 1831.

Hélas ! Madame, je meurs d’ennui et de froid. Voilà ce que je puis dire de plus nouveau aujourd’hui {€T janvier 1831... Je ne lis que la Quotidienne et la Gazette de France ; ce régime me rend maigre. Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m'était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. Je suis moral et vrai comme le Télémaque. Aussi l’on me respecte. Grand Dieu ! quel plat siècle, et bien digne de l'ennui qu’il ressent et qu'il transpire !

Je touche ici à la barbarie. J’ai loué une petite maison de campagne qui a six pièces grandes, à elles six, comme votre chambre à coucher ; elles n'ont d’agréable que cette ressemblance. Là, je vis au milieu de paysans qui ne connaissent qu’une religion, celle de l’argent. Les plus grandes beautés m’adorent au prix d’un sequin (onze francs soixante trois centimes). Diable ! Il s’agit de paysans et non de la bonne compagnie. Je mets ceci par respect pour la vérité, et pour les amis qui ouvriront ma lettre.

Re

Si vous avez la charité de m'écrire, envoyez la longue lettre (de grâce, qu’elle soit longue comme mon mérite), n° 35, rue Godot de Mauroy, à M. R. Colomb, ancien directeur des contributions. J’ignore tout dans ce séjour enchanté; vous comprendrez l'excès de mon marasme, quand je vous avouerai que je lis les annonces de la Quotidienne. Si jamais j'en rencontre les rédacteurs dans les rues de Paris, il est sûr que je les étrangle. Demandez l’explication de ce sentiment de vengeance que jamais votre cœur ne comprendrait, au sombre et profond Mérimée...

Distractions.

Au baron de Mareste, à Paris.

A Trieste, on sent le voisinage de la Turquie ; des hommes arrivent avec des culottes larges, sans aucun lien au genou, des bas, et le bas de la cuisse nu; un chapeau qui a deux pieds de diamètre et une calotte d'un pouce de profondeur. Ils sont beaux, lestes et légers. J’ai parlé à cinq ou six ; je leur paye du punch, ce sont des demi sauvages aimables ; mais leurs barques sentent diablement l'huile pourrie ; leur langage est une poésie continuelle.

Il fait borra deux fois la semaine et grand vent cinq fois. J’appelle grand vent quand l’on est constamment occupé à tenir son chapeau, et borra quand on a peur de se casser le bras. J'ai été transporté

l’autre jour pendant quatre pas. Un homme sage,

l’an passé, se trouvant à un bout de cette ville toute petite, a couché à l'auberge, n’osant pas, à cause de la

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borra, aller chez lui; il y a eu en 1830 vingt bras ou jambes cassées.

Je m'occupe beaucoup de mon métier ; il est bon, honnête, agréable en soi, tout paternel. Ma correspondance s’occupe du commerce of corn. Ne croyez point

‘que Paris soit le plus fertile en ce genre. C’est le Bannat,

Monsieur. Je me suis rapproché du dit Bannat pour étudier la partie, j'ai fait un voyage à Fiume, c’est tout à fait le dernier endroit de la civilisation...

Inquiétude.

Au baron de Mareste, à Paris.

Trieste, le 24 décembre 1830.

Je reçois à l’instant une lettre de M. le marquis Maison, ambassadeur à Vienne qui me dit que M. de Metternich a refusé l’exequatur, et a donné l’ordre à M. l'ambassadeur d'Autriche à Paris de protester contre ma nomination. La première idée de ma misanthropie a été de n’écrire à personne. La lettre de M. le Marquis Maison est datée du 19 décembre et m'arrive le 24.

J'écris cependant aux amis qui m'ont servi réelment, facta loquantur. J'écris à Madame Victor de Tracy ; M. de Tracy, ancien aide de camp de M. le comte Sebastiani, et toujours ami, pourra m'être utile. Je supphe Madame Victor, à qui vous savez combien je dois, de décider pour moi.

Je ne spécifie rien ; je sens de plus en plus que la chaleur est pour moi, avec mes quarante-sept ans et

le mercure passé, un élément de santé et de bonne humeur. Donc, consul à Palerme, Naples, ou même Cadix, mais au nom de Dieu, pas de Nord ! Je n’entre

dans aucun détail avec Madame de Tracy, la priant

de décider.

M. le comte d’Argout a été dix ans mon ami ; mais un jour j'ai dit que l’hérédité de la pairie rendait bêtes les fils aînés. Que dites-vous d’une telle gaucherie ?

J'étais pétrifié d’étonnement d’avoir réussi; mais le port où je comptais trouver un refuge assuré est accessible au vent du Nord...

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