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CHAPITRE II

Civira VEccuiA.

Le baron de Vaux, consul de France à Civita Vecchia, a été déplacé après seize ans de résidence : et pourquoi ? Parce qu’il avait fait enlever, pour le repeindre, l’écusson pontifical qui ornait la porte du consulat; et qu'il l’avait remplacé provisoirement par le drapeau tricolore. A cette nouvelle, le gouverneur de Civita Vecchia, indigné, en a référé au Cardinal secrétaire d’État ; celui-ci s’est plaint à l’ambassadeur de France, l’ambassadeur de France en a référé à Paris : et le comte de Vaux, non seulement a été déplacé, mais doit passer les pouvoirs à un mécréant, à un parvenu, à un homme qui n’est pas de la carrière, et que M. de Metternich a chassé de Trieste, honteusement.

Le nouveau consul arrive, tout guilleret, le chapeau sur le coin de l'oreille et la canne haute.

| Ogni malo non viene per nuocere, tous les maux ne

viennent pas pour nuire ; M. de Metternich a bien fait de lui refuser l’exequatur : à Trieste, il serait mort'd’ennui. De beaux jours luiront encore pour Dominique. Beaucoup de gens n’ont pas d’yeux, mais Dominique en a ; que la curiosité soit trois fois bénie : voici que s’apprête un nouveau régal.

Le consul prend possession de son poste ; c’est pour lui que l’aviso l’Alerte, qui est dans le port, hisse le pavillon et tire la salve d’usage : ce n’est pas pour M. de Vaux, qui s’en va tout marri.

Le consul s’est fait faire un bel habit bleu, avec une broderie de dix-huit lignes de large, ni plus mi moins, comme le veulent les règlements ; il a orné son chef d’un bicorne à plumes blanches. Il va présenter ses devoirs au cardinal Galefñi, gouverneur de la ville, petit vieillard aux yeux vifs, qui porte une redingote rouge et un gilet rouge fort usé, qui n’a pas l’air méchant et qui lui fait mille politesses. Le jour de la fête du pays, il assiste à la grand’messe, dévotement ; le soir, installé à la place d'honneur, il admire le feu d’artifice après la joute sur l’eau. Le consulat de France est illuminé par ses soins, non pas avec des lampions, mais avec des torches : et va pour la dépense. Les habitants jugent les hommes en général, et les consuls en particulier, d’après la dépense ; ils ne croient plus aux titres, ils ont vu tomber tant de grandeurs !

Ces Messieurs de la carrière ignorent tout du pays où ils vivent. Ils restent toujours entre eux, à prendre des tasses de thé, rien que de l’excellentissime compagnie, têtes creuses. Isolés, murés, ils

sont les derniers à connaître les nouvelles, et chaque fois surpris. Nous procèderons d’une autre manière : nous parlerons avec les habitants, nous les écouterons ; nous ne craindrons même pas de nous frotter à la canaille, et nous en saurons plus en deux jours que Messieurs les Ambassadeurs en deux ans. On va voir ce que peut faire Dominique, lâché dans la diplomatie.

Déjà les affaires étrangères ont reçu plusieurs dépêches signées de lui, et rédigées sur la route de Trieste à Civita Vecchia. Grâce à elles, le ministère sait à quoi s’en tenir sur l’état politique de l'Italie, sur Ferrare, sur Modène, sur Florence : bientôt 1l n’ignorera plus rien du gouvernement pontifical. De Civita Vecchia partiront des rapports substantiels, qui ne ressembleront pas aux bavardages ordinaires ; des rapports sincères, incisifs ; du jus de faits. Peut-être ne seront-ils pas mis au panier dès l’arrivée du courrier, et tomberont-ils , entre les mains d’hommes intelligents, car il y en a, au ministère : alors on les estimera très haut. Ces hommes intelligents, qui seront frappés par le mérite exceptionnel de M. Beyle, ne manqueront pas de prendre le pouvoir dans quelques années ; ils disposeront des bonnes places, des ambassades : à nous les prébendes et les honneurs.

Par bonne fortune, l’Italie est si troublée, qu’elle doit fournir une ample matière aux dépêches, ou bien Dominique est un sot. En particulier, les États pontificaux ne sont pas,de ces pays tranquilles qui n’oflrent rien à signaler : les Romagnes se sont

soulevées, les Républicains vont marcher sur Rome ; les Autrichiens interviennent pour protéger le Pape, et là-dessus les Français, qui ne veulent pas être en reste, débarquent des troupes à Ancône : on délègue Dominique auprès du corps d'occupation, pour un temps ; Dominique se frotte les mains. Les finances romaines sont si misérables, qu’il ne reste que deux cent soixante-dix écus dans le Trésor ; l’armée est prête à déserter ; les employés meurent de faim, tandis qu’on les invite à couvrir un emprunt qui doit sauver l’État. Il faudrait ou bien couper trois cents têtes, et on n’ose pas ; ou bien régner par la force, augmenter les troupes, multiplier les garnisons, et on n’en a pas les moyens ; ou bien faire des concessions aux libéraux, et on ne veut pas. Si Dominique était à la place de Grégoire XVI... Mais ce n’est pas son affaire : il se contentera de suivre la partie engagée, et d’informer Paris.

Messieurs les agents de Ravenne, d’Ancône, de Pesaro, de Terracine, et d’autres: lieux ; messieurs les agents qui êtes sous la dépendance du Consul de Civita Vecchia, secouez-vous ; le temps est passé de considérer vos places comme des sinécures ; vous avez maintenant un chef énergique, qui attend de grandes choses de votre zèle; ayez l’oreille aux aguets, les yeux toujours ouverts; sachez que S. E. le Ministre des Affaires étrangères demande beaucoup de célérité dans la correspondance, et qu’on ne doit jamais remettre au lendemain un renseignement qu’on peut envoyer le jour même.

Quatre fois par mois, des bateaux à vapeur relâchent à Civita Vecchia, en allant à Marseille : ce serait une négligence impardonnable que de manquer le courrier. N'oubliez pas de répartir vos nouvelles en trois groupes : Ce que vous avez vu de vos yeux, ce qui est un bruit accrédité parmi les gens sages, ce qui se réduit à un simple bruit de ville, à un simple on-dit. Vous êtes avertis ; dirigez sur Civita Vecchia la matière des plus copieux rapports ; travaillez. Ainsi Dominique stimule ses troupes, par une circulaire impérieuse, digne d’un grand consul.

Quel est, disent les bureaux de Paris, quel est ce malappris qui se permet d'envoyer des dépêches diplomatiques ? qui passe par-dessus la tête de son ambassadeur ? qui méprise la hiérarchie ? qui donne des conseils au Ministre ? Est-ce un fou ? C’est ce Beyle, ce Stendhal, ce médisant, cet 1ironique personnage, qui se moque de tout, et des institutions les plus sacrées, comme les bureaux ; cet homme de lettres, ce journaliste, que M. Molé a pris sous sa protection du temps qu'il était ministre. Les ministres passent, les bureaux demeurent, et Beyle est la bête noire des bureaux. Qu'il prenne garde. Des amis prudents lui écrivent de Paris pour lui conseiller de ne plus envoyer de rapports, de se tenir tranquille, de s’abstenir. Un consul, Monsieur, n’est pas un ambassadeur.

Soit ; il se résignerait à faire petitement son métier, puisqu'on lui ordonnait d’être myope. Il se tournerait les pouces dans son bureau, toiserait d’un air méprisant les rares voyageurs qui se risquent à Civita Vecchia, leur rendrait leur passeport avec un geste de dégoût, se disputerait avec les autorités du lieu, toujours prêtes à chercher pouille aux équipages des navires français : une bonne dispute fouette le sang.

Ah ! quelle misère ! quand on possède une surabondance de forces, quand on voudrait remplir intensément toutes les heures de toutes les journées, parce que la vieillesse est proche et qu’on n’a pas assouvi son appétit de vivre, être condamné à regarder voler les mouches dans un bureau ! Sentir qu’on est commandé par des imbéciles, et courber la tête ! Détester son emploi ; et avoir peur de le perdre, parce qu’on n’a pas d’autre gagne-pain ! Pauvre Dominique, il faut déchanter.

1: Il faut déchanter, et vivre en tête à tête avec Lysimaque Mercure Caftantioglou Tavernier. C'était une espèce de Grec qu'il avait trouvé sur place, que le comte de Vaux lui avait conseillé de liquider, et qu’en conséquence il avait maintenu au consulat, pour les basses besognes. Car enfin, qui aurait tenu les comptes ? Celui qui n’est pas consul ne peut soupçonner l'importance des comptes ; toujours les bureaux de Paris les trouvent mal faits,

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les renvoient, et, parce que vous avez commis une erreur d’addition, vous prennent pour un voleur. Lysimaque faisait les comptes comme personne, était poli et doux, connaissait les gens et les lieux, avait les prétentions les plus modestes, et ne demandait rien, ou presque rien, pour l'honneur de servir Monsieur le Consul.

Du moins c’est ainsi qu’il se montra, dans les premiers temps. Quand les comptes revinrent de Paris avec des observations désagréables, Dominique fut moins sûr d’avoir eu la main heureuse. D'autant plus qu'il n’avait pas l’habitude de manier les imbéciles, et que celui-là, à n’en pas douter, en était un de la pire espèce, de l’espèce susceptible. Le faire rentrer dans le devoir, c’était facile à dire ; au contraire, Lysimaque prenait l’offensive, accusait son chef de lui laisser faire tout le travail, et de le payer ladrement ; il ne cachait plus son ambition, qui était de devenir vice-chancelier en titre, et puis chancelier ; il s’adressait directement à l’ambassadeur : pratique intolérable ; il faut toujours passer par la voie hiérarchique, dans la diplomatie : Dominique ne pouvait supporter qu'il en fût autrement. Dans ce trou de Civita Vecchia, dans ce bureau où ils étaient condamnés à vivre, la dispute devint féroce : il y eut une tragi-comédie, que Dominique aurait trouvée bien plaisante, si elle s'était produite chez le consul de Florence ou de Gênes. Lysimaque offrit sa démission, qui fut acceptée : l'ambassadeur, pour arranger les choses, lui enjoignit d’écrire une lettre d’excuses, après

quoi il rentrerait en grâce. Lysimaque l’écrivit, mais insultante : d’où il fut obligé de la recommencer ; et le consul dut se tenir pour satisfait. Alors la guerre prit un autre caractère : Lysimaque redevint poli et onctueux : seulement, quand son chef s’absentait, il le dénonçait au ministère. Bref, ce ne fut pas un des moindres maux de Dominique, que de s'être encombré du Lysimaque, noir, méchant, visionnaire, et malheureux.

Comme :il aurait volontiers planté là son habit brodé, son chapeau à plumes, et sa dignité consulaire ! Mais il n’osait pas ; il n’osait plus. Le temps de la haute mer était passé : mieux valait rester dans le port où avait abordé sa pauvre barque. Quelque chose était changé, en lui. N’était-il pas vexé, humilié, furieux, à l’idée qu’on lui refusait la croix ? La croix! je veux la croix ! répétait-il dans ses lettres à Mareste, au comte d’Argout, à Madame Ancelot, à Alberte de Rubempré ; par le ministère des Affaires étrangères, ou par l'Intérieur, ou même par l’Instruction publique, faites-moi donner la croix ! Il était convaincu que tout Français dont le père s’est ruiné a le droit de devenir fonctionnaire ; et que tout Français qui devient fonctionnaire, a droit à la Légion d’honneur, surtout s’il est consul.

Il est vrai que Civita Vecchia est une des rares villes d'Italie qui trouve le moyen d’être triste,

malgré la Méditerranée ; que son port n’accroche pas l'œil, malgré la tour de Trajan, qu’on ne peut cependant pas contempler tout le jour; que ses maisons sont lourdes et monotones, on dirait des casernes de carabiniers ; que ses rues désertes sont brülées de soleil ; que le ciel est trop bleu, inhumain, refusant la charité d’un nuage tout au long de été; et que cette terre ressemble à un coin d'Afrique, où ne poussent que des bâtiments officiels.

Il est vrai que le consul de France s’y ennuie ; qu'il a beau se divertir en jetant dans la mer des pelures d’oranges et des pépins de raisin, ce n’est pas suffisant ; qu’on ne l'invite ni à dîner, ni à causer ; qu’il ne peut fréquenter ni les rares bour- | geois de la ville, lesquels ne reçoivent pas ; ni le commun des habitants, lesquels sont en majorité des pêcheurs napolitains ; ni les galériens du Pape : | 1] voudrait bien, mais il recevrait son changement dans les huit jours, et ne mangerait plus au budget.

Tout cela est vrai ; mais ce n’est pas fini. Où a-ton enfermé Dominique le mécréant, l’ennemi des prêtres ? Dans une ville d’Église; dans une ville où chaque Pape a voulu laisser son souvenir. Partout des inscriptions, des plaques, des clefs, des tiares, des boules, ou des abeilles ; et les Urbain, et les Grégoire, et les Jean, et les Innocent, et les Pie, et les Léon. Dominique se heurte à un Pape | à chaque coin de rue; et du matin au soir, cette | ville morose a l’air de rire de lui.

Alors il se réfugie chez les libéraux : et du coup,

il devient suspect : il n’avait pas si bonne réputa: tion ! La police fait remarquer avec aigreur, dans ses rapports, que la France a bien choisi son représentant, toujours fourré chez les républicains, damnables en l’autre monde et, s’il est possible, pendables en celui-ci; toujours fourré chez Donato Bucci l’antiquaire, ou chez Benedetto Blasi, ou chez l'avocat Manzi, suppôts du diable. Il ose s'installer, l’imprudent, chez Donato Bucci : c’est pour mieux conspirer, il n’y a pas de doute. Les courriers de Marseille lui apportent des ballots de livres : brochures de propagande révolutionnaire, évidemment. Ïl envoie des correspondances volumineuses : elles ” sont destinées aux carbonari réfugiés en France, * c’est sûr. Ses lettres, si par hasard il les confie à la poste pontificale, sont décachetées ; quelquefois un policier le suit : c’est la seule chose qui lui rappelle Milan.

La chaleur est étouffante, Lysimaque est méchant, la ville est barbare. Que faire, grand Dieu, que faire ? Lire les archives du consulat ? Lire tous les : livres qui lui tombent sous la main, en annotant : les marges ? Les livres eux-mêmes finissent par manquer, il lui en faut tellement. Pourquoi ses amis de Paris le négligent-ils ? Pourquoi écourtentils leurs lettres ? Pourquoi oublient-ils de nourir sa fringale ? La plus vile brochure qu'ils rejettent dans les boîtes des bouquinistes, sur les quais, ferait son bonheur.

Les boîtes des bouquinistes ; les quais; cette : douce lumière grisâtre ; les marronniers des Tuile- !

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ries. On ne s'ennuie jamais, là-bas. Là-bas, on n’est jamais seul ; on n’éprouve jamais cette affreuse impression de vide. Là-bas Clara Gazul, Maisonnette, Mareste, Di Fiore, Madame Azur, font assaut d'esprit ; le soir, les fins causeurs, les hommes cultivés, les femmes aimables, se réunissent, et l’on bavarde entre intimes, entre Français qui savent ne rien prendre au sérieux, sauf l’amitié et l'amour. Là-bas sont restés ses amis, ses égaux, ses pairs.

Mon Dieu! comme l’homme change! Faut-il s’avouer à soi-même qu'on aime moins, qu'on n’aime plus ce qu’on a tant aimé ? Quand il est rentré à Paris, il redemandait à grands cris sa chère Italie, pays du bonheur. Et voici qu’en Italie, il redemande la France.

Car il craint que sa pensée même ne soit menacée, à Civita Vecchia ; elle s’affaiblit, elle vacille, elle manque d'huile. « Que de caractères froids, que de géomètres seraient heureux à ma place ! Maïs mon âme à moi est un feu qui souffre s’il ne flambe pas. » Dominique n’est pas capable de jouer seul. Seul, il s’ennuie ; et comme il estime que le plus grand malheur du monde est de s’ennuyer, il est au comble du malheur. Celui qui, dans son poêle de Hollande, n’avait pas besoin de compagnons pour détruire et reconstruire l'univers; et celui qui voyait s'ouvrir à ses pieds la profondeur des abîmes infinis ; et celui qui passait, rêveur, à travers les rues de Kæœnigsberg, dédaignant les apparences et cherchant le réel, n’étaient pas ses frères en esprit. Pour Dominique, rien que les nourritures

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