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terrestres, rien que la terre; et il demande à la terre tout ce que la civilisation a trouvé pour tromper le grand ennui des hommes. Il Jui faut la société, qu’il observe et qui le regarde ; les amis, qu’il provoque et qui l’excitent ; les salons, qui le choient et qu'il scandalise; la conversation, le théâtre, la musique, les tableaux, les arts. Entre compagnons à sa taille, c’est alors qu’il s’anime. Mais à Civita Vecchia, pays de Lilliput, si par hasard il laisse tomber un mot d’esprit, les gens en sont écrasés. Seules les banalités sont comprises ; et tel est le danger : il finira par dire, sans se mépriser lui-même, avec un certain contentement, une certaine joie béate : « Je crois qu’il va faire beau, ce matin... »
Écoutez ses plaintes, ses appels. « Je crève d’ennul ; je ne puis faire la conversation avec personne... Quelle perspective de vivre et de m’éteindre ici, ne pouvant parler que d'argent et de chasse !.. » — « Je crève d’ennui... Je suis si abasourdi de m’ennuyer à ce point que je ne désire rien, je suis noir. Je deviens plus stupide chaque jour ; je ne trouve personne pour faire ces parties de volant qui s’appellent avoir de l’esprit. Je suis arrivé à ce point de décadence que, dès que je cherche à former des caractères possibles, je suis absurde ; dans l’abominable absence d'idées où je végète, je ressasse
toujours les mêmes données. » — « Quelle perspective de ne plus voir les gens de Paris que deux ou trois fois avant de mourir! » — « Mourrai-je
étouffé par les bêtes ? » — « Je m’hébète tout à
faitici. Comment m'amuserai-je quand je serai vieux, si je laisse mourir la bougie qui éclaire la lanterne magique ? »
Volontiers il se croit en sûreté, quand il s’est caché la tête. Dans ses lettres, il n’écrit pas religion, mot dangereux, mais gionreli, et il est tranquille. Non pas Dieu, mais God ; non pas le roi, mais the King. La censure ne devinera jamais, pense-t-il, ce que signifie Zotgui, ou Lémo, ou Gliebro. Il dit Naples au lieu de Rome, Abeille au lieu de Civita Vecchia, pensant déjouer ainsi les soupçons. Ses lettres sont signées des pseudonymes les plus divers, les plus bizarres. Il est Méquillet, Poverino, Champagne, Cotonet, Gaillard, ou Charrin. Il est Roger Durand, Justin Louart, George Simple, } Horace Smith, A.-L. Capello, P.-F. Piouf, L.-C.-G. | Martin. Il est Xaintrailles sîné, Michal père, Olagnier de Voiron, Isère. Ou bien Adolphe de Seyssel, | Horace de Cluny, Choppier des Ilets, Choppin d'Ornouville, Van Eude de Molkirk, Collinet de Gemme. Ou bien Don Grufo Papera, Timoléon Dubois, Timoléon Brenet, Timoléon Tisset, Timoléon Gaillard. Ou bien Chappuy, Caumartin, Pabos, : Darnade, Fabrice, Alceste. Ou bien M. Dimanche, | M. Tempête, M. Cornichon, M. Chinchilla, M. William Crocodile. Ainsi de suite : son imagination saugrenue a des ressources infinies, et tous ces noms cliquettent et papillonnent, non sans un relent de | folie. Il est le prince de Villers, le comte Change, le comte de Chablis, le baron Relguier, le chevalier de Cutendre : mais parmi ces beaux titres, aucun
ne convient mieux à M. le Consul de France que L'Ennuyé, baron Dormant.
En 1833, n’y tenant plus, altéré, enragé presque,
il était allé respirer l’air de Paris : sans se faire voir, bien qu'il fût en règle avec les bureaux, et qu’il eût obtenu un congé d’un mois ; sans bavardages imprudents ; sans incartades ; sermonné par ses amis, qui avaient peur pour lui de ses déchaînements. En décembre, il avait repris la route de Civita Vecchia.
‘ Or sur le bateau qui descendait le Rhône, de Lyon à Avignon, il avait rencontré George Sand et Alfred de Musset, qui partaient pour l’Itahe, dans l’éclat de leur amour tout neuf.
Musset caricaturait, (George Sand décrivait l'étrange camarade, vêtu comme pour aller au pôle, bonnet de voyage, houppelande, et bottes fourrées ; les traits encore fins, malgré l’empâtement du visage ; le sourire toujours ironique, l’œil toujours moqueur ; brillant, et fatigant un peu, avec sa façon de critiquer sans cesse, de contredire chaque mot, de foncer sur toute apparence d’émotion. Il se moqua, raconte la dame,
Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant qu'il était las de son exil et y retournait à contre-cœur. Il railla d’une manièrt