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CHAPITRE III

Rome.

À Ariccia, vous trouverez une auberge où l’on est divinement bien, pour la somme de trois francs cinquante par jour. Et quel séjour que celui de Grotta Ferrata ! Ces monts Albains sont chers aux cœurs voluptueux. Surgissant de la morne plaine qui s’étend autour de Rome, de vertes collines qui portent des cratères éteints ; deux lacs aux eaux sombres, qui ressemblent au miroir de la Belle au Bois dormant ; des forêts de chênes ombreux, et mille rossignols qui attendent le lever de la lune pour donner concert.

C’est là que Dominique, fuyant la canicule, la malaria, la peste, le choléra morbus, et autres maux . qui menacent sa ville infortunée, vient prendre le frais. L'été ne le voyait guère à Civita Vecchia ; l'hiver non plus. Du moins s’éclipsait-il, par escapades. Tout d’un coup, on le rencontrait à Naples, parmi les fläneurs de la Via Toledo. Un panache de flamme et de fumée annonce le spectacle du

Vésuve : aussitôt les Napolitains gravissent les pentes pour ne rien perdre de la fête. Un ruisseau de lave, visqueux et lent, coule comme une source paresseuse et qui veut s’endormir. Le prince Charles, frère du roi de Naples, fait imprimer des morceaux de lave comme on imprime des oublies, avec des moules en bois : à tout moment les moules prennent feu. Et pour voir, tout en haut du cratère, un petit pain de sucre qui crache des pierres rouges, glissant dans la cendre, brûlant ses bottes, reculant au lieu d’avancer, suant, soufflant, hissé par un guide, poussé par un autre, Dominique grimpe si haut qu'il peut grimper.

Tous les chemins ramènent à Civita Vecchia.

Puisque Donato Buccei fait commerce d’antiquités, et que le chevalier Manzi a entrepris des fouilles sur l’emplacement de l’ancienne Tarquinies, imitons ces amis fidèles, et distrayons-nous, en bâillant. Ils sont beaux, ces vases noirs arrachés au passé qui croyait les avoir couverts de son ombre ; leur forme est harmonieuse, précis leur contour ; ils ont un air de simple et instinctive noblesse. Belles aussi sont les médailles ; on fait apparaître l'effigie en grattant leur carapace de terre d’un doigt respectueux; patinées et lustrées, elles appellent la caresse du regard. Et qui se défendrait d’être ému, quand la pioche de l’ouvrier retentit sur la pierre d’un antique tombeau ? Apparaît le squelette d’un prince ou d’un guerrier qui vivait en des temps si reculés que notre imagination ne peut les rejoindre, encore revêtu de ses ornements,

et portant sur le crâne une couronne. Mais l’apparition refuse de revenir au jour ; les os s’effritent au contact de l'air; tout tombe en poussière très humide, presque en boue ; et c’est dans cette boue qu’il faut pêcher, avec une épingle, les feuilles d’or.

Je deviens antiquaire en diable, dit Dominique, qui sait bien que ce n’est pas vrai. Il aime trop les vivants, qui pensent, qui souffrent, et qui grimacent, pour chérir ces squelettes décomposés. L'antiquaire s’échauffe, s’irrite, se dispute, enfin se brouille avec son ami le plus intime, au sujet de la date d’un pot; l’antiquaire, à chaque tesson qu'il découvre, reconnaît le fabriquant, la fabrique, la ville, l’époque, et toute la civilisation d’un pays ; l’antiquaire ne se sépare pas, pour un empire, de ses trésors. Dominique doute, devient ironique et plisse le coin de sa bouche si l’enthousiasme du chevalier Manzi va trop loin, préfère le plaisir de la quête à celui de la possession, distribue libéralement ses trouvailles. — Un paysan, faisant un trou dans le sol, près de Misène, a exhumé deux têtes de marbre dont l’une ne valait rien, mais dont l’autre était un buste de Tibère : un Tibère exceptionnel, avec des semblants de favoris et des moustaches ; et Tibère cependant, reconnaissable à ses beaux yeux ; Tibère de bonne facture, d’une classe proche des chefs-d’œuvre. Dominique a acheté ce buste ; et le fin de l’aventure, c’est qu'il l’a payé quatre piastres seulement. Quatre piastres, une pièce rarissime, dont les amateurs donneraient

cent piastres comme un sol : est-il joie plus innocente et plus pure ? Ce buste de Tibère, témoin de sa sagacité, il le destine au comte Molé, son protecteur.

Je deviens antiquaire en diable ; je me distrais, je me distrais, répète Dominique. Ces distractionslà sont encore saturées d’ennui. Où respirer, naturellement et sans effort, un air plus léger ? A quatorze lieues de Civita Vecchia s’élève la ville qui fut trois fois la maîtresse du monde : Dominique le Milanais va s’efforcer de devenir Romain.

* Je M à

Que Paris n’en sache rien : puisqu'on ne peut vivre à Civita Vecchia, ville d’ennui; puisque le comte de Vaux, ce modèle des fonctionnaires, n’hésitait pas à s’aérer de temps en temps ; puisque le consul d’Ancône passe à Rome six mois de l’année — pourquoi ne pas s'installer dans la capitale ; pourquoi n’y pas retenir un pied à terre discret ? Il y avait à Rome, vers ce temps-là, un peintre qui n'était pas sans renommée, et qui s'appelait Abraham Constantin. Sa spécialité était de peindre sur porcelaine ; et la clientèle ne lui manquait pas, puisqu'il y avait des gens ravis de posséder la Madone au rossignol sur une assiette, ou le portrait de Jules IF sur un plat. Constantin était doux, calme, judicieux ; ce n'était point un de ces amis acerbes et offensifs, comme Mareste ou comme Clara Gazul, qui auraient volontiers

er

donné vingt francs pour qu’on jetât un verre d’eau sale sur le bel habit de Stendhal; mais un ami de tout repos, solide, et fidèle comme un Suisse, Peut-être manquait-il un peu de piquant; son imagination, toujours paisible, se contentait du réel ; son âme était si bonne, qu’il n’y avait même pas moyen de le mettre en colère, pour se divertir, Comme ils se trouvaient à deux extrémités opposées du caractère humain, cela faisait un attelage où la moyenne était rétablie. Dans un de ces quartiers où s’enchevêtrent les ruelles, qui ont l’air de se refermer vers le haut pour barrer la route du soleil, et où l’on entend, le soir, les voix d’enfants monter comme des cris d’hirondelles, via dei Barbieri, près du théâtre Argentina, Constantin avait établi sa démeure. Elle était assez grande pour recevoir Dominique, qui devint l’hôte du logis. Jusqu'à son congé parisien de 1833, tel fut son refuge. Lorsqu'il revint, il se contenta d’abord de

l'hôtel Cesari, via di Pietra, où ses fidèles peuvent,

aujourd'hui encore, rechercher son ombre, Mais bientôt il voulut un nouveau point d’attache, une assurance contre les retours à Civita Vecchia ; alors il s’établit place de la Minerve, devant l'éléphant qui porte sur son dos un obélisque d'Égypte, et presque à l’ombre du Panthéon.

A Rome, les rues ont toujours l’air en fête, Passent les paysannes de la Sabine, qui portent au-dessus de leur robe leur corset bariolé, et balancent sur leur tête leur éventaire de fleurs ; les soldats du Pape, en pourpoint jaune et rouge ; et

les rudes hommes du Transtevere, au regard sauvage ; et les prêtres sans nombre, et les religieuses à l'infini, et toutes les cornettes et toutes les bures ; et les touristes étrangers, les seuls dans la ville qui aient l’air pressé ; et Flora, la belle Romaine ; et les Romains, fiers comme des rois. Au début, ‘Dominique s’amusait, et ne pensait plus à luimême. « Voyez-vous », disait-il, « voyez-vous s’avancer, au petit trot de deux haridelles, ce carrosse dont le train est peint en rouge ? Deux pauvres laquais recouverts d’une sale livrée vert pomme sont montés derrière, l’un d’eux porte un sac rouge. Si tout cela vient à passer près d’un corps de garde, la sentinelle jette un grand cri, les soldats assis devant la porte se lèvent lentement pour aller chercher leurs fusils ; quand ils sont en rang, les haridelles ont transporté le vieux carrosse à vingt pas plus loin, et les soldats se rassoient. Si vos regards pénètrent dans ce carrosse, vous apercevez un curé de campagne qui a l’air malade... » C'est de cet œil irrespectueux qu'il voyait les cardinaux, princes de l’Église.

Il flânait, tuait le temps, bavardait avec Tizio et Caïo, moins sensible aux couleurs qu'aux odeurs romaines, l'âcre odeur fermentée qui sort des épiceries, l’odeur d'huile qui sort des cuisines, l’odeur d’encens devant le Gesù, l’odeur des fleurs sur la place d’Espagne, l’odeur mouillée des cent fontaines, l’odeur de chou pourri qui le chasse du Corso.

Via delle Botteghe Oscure, sombre, austère,

| fait pour les batailles et pour les sièges, fenêtres grillées, vantaux bardés de fer, écrasant de sa masse les masures qui l’entourent, s'élève un palais aux nobles lignes, qui porte écrit sur son fronton : Cagrani. Une longue tradition de puissance et de gloire est éveillée par ce seul nom. Dominique franchit allègrement l’entrée, répond par un geste de la main au salut du portier galonné, gravit un escalier gigantesque, parcourt plusieurs salons en enfilade, donne un coup d’œil amical aux tableaux, aux tapisseries, aux statues, et pénètre enfin jusqu’au boudoir où se tient la maîtresse de maison : laquelle est princesse, amie des arts, amie des gens d’esprit, et amie, en son temps, de Paul-Louis Courier. Elle à trois fils, dont le plus jeune, Don Philippe, s’avance vers le nouvel arrivant, et l’accueille à bras ouverts. Don Philippe Caetani et Dominique | font une paire d’amis.

Piazza di Pietra, près des colonnes patinées de l’ancien temple de Neptune, où la douane pontificale a installé ses bureaux, s'élève un palais qui porte sur son fronton : Josepn Cini. Moins grandiose, et moins chargé de siècles, ce palais est digne encore de figurer parmi ceux dont se vante la Ville Éternelle, qui a mis sur lui sa majesté. Il a pour Dominique un charme sans égal, parce qu’il abrite une comtesse de vingt ans, coquette et gaie, dont le rire sonne clair à travers les salles. Don Michel et don Philippe Caetani ; le comte Joseph Cini, la jeune comtesse, sa femme, forment la société des amis du soir. L'été, la troupe s’en va vers les

châteaux romains. Ce fut ainsi qu’un jour, les arbres de Genzano purent voir cet étonnant spectacle : Monsieur le Consul de France joue à colin-maillard ; les yeux bandés, les bras tendus dans le vide, il se démène avec une agilité qu’on n’eût pas attendue de sa personne, et cherche à saisir au passage le comte, ou de préférence la comtesse Cini.

Quelquefois, on le voit attablé au café Greco, qui est bien le petit café le plus plaisant du monde, parce qu’il ne s’est jamais décidé à choisir entre l’architecture d’une cave et celle d’un boudoir. Les artistes et les écrivains s’y donnent rendezvous, jouent aux cartes, aux dames, aux échecs,

ou bien discutent dans la fumée des cigares et des

pipes : quand ils auront fini, la poésie, la peinture, la sculpture, et tous les arts seront renouvelés. Dominique, assis sur la banquette rouge, devant un petit guéridon de marbre poisseux, les écoute, et sourit. Il sort avec majesté, et monte jusqu’à la Villa Médicis. Alors toute la ville s’étend à ses pieds, les dômes, les campaniles, les coupoles, les tours, les toits que les rues éventrent en creusant leur sillon. Pas de couleurs noirâtres, pas de fumées, pas de nuages pesants, pas de brumes : tout semble vibrer dans la lumière ; le gris tendre dés toits fanés se fond dans le bleu léger du ciel. Quand le soir tombe, et que s’apprête le premier crépuscule, les lignes et les arêtes s’effacent ; ce ne sont plus que douces nuances attardées ; reflets de miroir pâli ; reflets de clair de lune.

Le directeur de la Villa, Horace Vernet, a son

atelier sous les grands pins parasols, au milieu des buis et des roses. Horace Vernet aime les lévriers et les singes, les mandolines et les cors de chasse, les masques, les plastrons, les fleurets, les épées, les étoffes voyantes et les meubles gothiques : son studio devient un bric-à-brac. Mais il n’en est pas moins un fort brave homme, et a le grand mérite de tenir salon ouvert. Les pensionnaires de la Villa sont plus âpres. Dominique n’aime pas ces jeunes hommes : serait-il jaloux de leur verdeur ? Ces jeunes hommes n’aiment pas Dominique, « Un vieil ours grognon », déclare un des pensionnaires, M. Hébert, qui est de Grenoble et quelque peu son parent. Et M. Berlioz n’est pas plus indulgent. C’est jour de fête ; la place Navone, dont les maisons

| suivent la ligne d’un ancien cirque romain, est

inondée ; les tritons des fontaines, les Néréides, les monstres marins, les masques monstrueux qui gonflent les joues pour cracher, ont jeté tant et tant d’eau pendant la nuit, qu’on dirait maintenant un lac où croisent des barques fleuries. Tout autour, sur la marge que l’eau caresse, circulent les voitures des grands de la terre, venus pour voir et pour se montrer. Et M. Berlioz, le musicien flamboyant,

| recueille les propos de la foule :

« Mirate ! Mirate! voilà l’ambassadeur d’Autriche ! F4

— Non, c’est l’envoyé d'Angleterre !

— Voyez ses armes, une espèce d’aigle..

— Du tout, je distingue un autre animal; et d’ailleurs la fameuse inscription : Dieu et mon droit.

— Ah! ah! c’est le consul d’Espagne avec son fidèle Sancho. Rossinante n’a pas l’air fort enchantée de cette promenade aquatique.

— Quoi ! lui aussi ! le représentant de la France !

— Pourquoi pas ? ce vieillard qui le suit, couvert de la pourpre cardinalice, est bien l’oncle de Napoléon.

— Et ce petit homme au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut avoir l’air grave ?

— C'est un homme d’esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c’est le consul. de Civita Vecchia qui s’est cru obligé par la fashion de quitter son poste sur la Méditerranée pour venir se balancer en calèche autour de l’égout de la place Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman Rouge et Noir... »

Berlioz ajoute, (car qui connaît, à vrai dire, le nom de l’auteur du Rouge et Noir ?) pour que nul ne s’y trompe :

« M. Beile, ou Bayle, ou Baïle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendhal, et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment. »

On s’entendrait encore avec les ambassadeurs : :

mais le diable emporte les chefs de bureau du ministère ! M. de Saint-Aulaire, fin, cultivé, indulgent, est un des rares esprits qui sachent tenir leur partie, quand on joue à faire de l’esprit. M. de

‘(EUR eu nv” En

La Tour Maubourg, qui lui succède au palais de l'ambassade, a poussé jusqu’à Civita Vecchia, et a compris du coup qu’on ne pouvait obliger à la résidence un pauvre consul qui s’ennuie : c’est donc un chef intelligent. Dominique vient à l'ambassade un jour sur deux ; quelques minutes de conversation suffisent à régler les affaires courantes ; après quoi les pièces officielles sont expédiées à Lysimaque, heureux de régner sans partage : et grand bien lui fasse. Dans ces conditions, le métier ne serait pas trop pénible, si Paris ne se fâchait, ne protestait grossièrement contre les absences réitérées de M. Beyle, et n’exigeait de prompts retours à Civita Vecchia. En 1834, le ministre des Affaires étrangères, qui n’est plus, hélas! le comte Molé, lui expédie un avertissement ; en 1835, une mise en demeure belle et bonne : « J’ai lieu de croire, Monsieur, que malgré l'invitation particulière que vous a donnée mon prédécesseur de vous conformer à l’article 35 de l’ordonnance du 20 août 1833 par une résidence non interrompue à Civita Vecchia, vous avez continué à vous absenter fréquemment de cette ville ; je ne consens à fermer les yeux sur une violation aussi formelle et aussi prolongée des ordonnances que dans l’espoir qu’elle ne se renouvellera plus. Je vous le recommande, Monsieur, si vous avez à cœur de conserver le poste que S. M. vous a confié ; car il ne me serait pas possible de vous affranchir, par exception, de cette partie de vos devoirs. »

. Quel style! bougonne Dominique, en suivant

la route sans ombre qui le ramène à son poste Et quels sentiments bas! Et quelle injustice ! Est-ce ma faute, si ma santé m'oblige à fuir de temps en temps un climat détestable ? Je voudrais bien voir à ma place ce M. de Rigny, qui écrit si mal; je le mets au défi de rester douze mois par an dans une ville de fièvre et de malaria. Qu’un agent réside à Civita Vecchia, ou à Rome, qu'importe, pourvu que son service soit fait ? Après tout, je ne me suis pas absenté ; je me suis éloigné : ce n’est pas la même chose. Jamais je n’ai perdu de vue mon bureau, pour ainsi dire : jamais je ne suis parti plus loin qu’à sept heures de marche ; jamais, ou presque jamais. Encore suis-je couvert par mon ambassadeur, qui a parfaitement compris mon cas, Faut-il qu’on me traite comme un valet, en me menaçant de me casser aux gages ? Et je dois obéir ; et je dois me conformer à l’article 35 ; et je dois faire le gros dos pour laisser passer l’orage, parce que mon père s’est ruiné. Îl est écrit que Dominique n’aurait que peines ; il est écrit qu’on enlèverait à Dominique même ses pauvres plaisirs…

Pauvres plaisirs, à la vérité. Il se l’avoue peu à peu et tristement : même ce fruit défendu, qu'il cueillera en dépit de tous les ministres du monde, même ce fruit défendu est sans saveur. Il ne trouve pas à Rome l’atmosphère dont son esprit est avide. Les Romains sont comme les vins de leurs châteaux, violents et lourds. La conversation légère et bondissante, qui égratigne ou qui caresse, n’est pas

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