‹ La vie de StendhalChapitre 4 sur 40 · D SE · texte numérisé non relu

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Mazoyer, le commis qui occupe l’autre bureau dans la même pièce, et qui se vante d’avoir écrit Thésée, tragédie en cinq actes, et en vers, commence par observer le nouvel arrivant, et s’aperçoit qu’il est inoffensif. Son goût est mauvais, puisqu'il ose défendre Shakespeare, ce barbare, contre l’immortel Racine : mais il est plus fou que méchant. Il s’attendrit en regardant les tilleuls qui végètent dans la cour du ministère, se fâche parce qu’on les émonde, et prétend que ce sont ses meilleurs, ses seuls amis.

Interrogé sur les aptitudes d'Henri Beyle, Pierre Daru hoche la tête. « Aucun sens administratif. Il veut faire circuler les pièces sans passer par les

chefs de bureau ; ses lettres sont toujours à recommencer ; 1l met mal l’orthographe. Figurez-vous qu’il écrit cella avec deux l! » Toute la famille est atterrée.

Pierre Daru part maintenant dès l’aube et rentre tard après l’heure du dîner, car il est accablé de travail. Tout le ministère est en émaoi : le Premier Consul s’apprête à descendre de sa personne en Italie, pour rejeter les Autrichiens au delà des Alpes ; et l’on prépare fiévreusement sa campagne. Si on envoyait Henri au quartier général de l’armée de réserve, à Milan ? Il n’y ferait pas de plus mauvaise besogne qu’à Paris; et le cousin Gagnon verrait qu’on s’occupe de lui.

À la sortie de Genève, sur la route d’Italie, passait un capitaine Burelviller, grand diable à moustache jaune, narquois et tant soit peu fripon, qui fut témoin d’un spectacle singulier. Sur un grand cheval baï clair était hissé un jeune homme équipé en guerrier : des bottes, des éperons, l’imprudent ! un pistolet, un grand sabre, un porte manteau. Le cheval s’emballait, quittait la route, se lançait dans un champ bordé de saules ; et le cavalier avait beau multiplier les appellations flatteuses, avait beau tirer sur la bride : il n’était plus qu’un paquet, mal accroché sur le dos d’un monstre aux longues dents jaunes, qui l’emportait Dieu sait où.

Ce que voyant, le capitaine jugea bon d’intervenir, et lança son domestique : lequel, après un bon quart d’heure, ramena sur le droit chemin monture et cavalier. On va se moquer de moi, pensa Beyle ; et tout de suite, fièrement, la main sur la crosse de son pistolet :

« Que me voulez-vous, Monsieur ? »

Le capitaine Burelviller ne voulait rien, sauf l'honneur de sa compagnie. Sans doute le camarade allait-il rejoindre l’armée d'Italie ? Etait-ce sa première campagne ? Savait-il, au moins, se servir de ses armes, et donner un bon coup de sabre, dans l’occasion ?

Le camarade n’osa pas avouer que pour rien au monde, Chérubin son père n’aurait voulu lui permettre de risquer sa vie dans des exercices dangereux, tel celui de monter à cheval; qu’on l'avait élevé sous une cloche de verre, à l’abri de la pluie, du vent ; et que son gros sabre, rien qu’à le porter, lui avait déjà donné des ampoules. Mais il avait un air si provoquant, malgré sa détresse ; il était si naïf, si frais, que le capitaine Burelviller le prit décidément sous sa protection.

Alors ils chevauchèrent ensemble. Et c’étaient d’étranges aventures : chaque soir il fallait lutter pour le gîte et le couvert, moins contre les habitants, résignés, que contre d’autres soldats de passage, qui voulaient s'emparer des vivres et des maisons par le droit du plus fort. Etranges frères d'armes, que ces fantassins, que ces cavaliers égaillés sur les routes : pas du tout sembla-

bles aux guerriers qui sont dépeints dans les livres, héros de l’Arioste ou du Tasse; vous regardant d’un œil mauvais, vous bousculant sans cérémonie, et jurant comme tous les diables. Bientôt se présentèrent les montagnes, et on commença l’ascension du Grand Saint Bernard : de la brume, de la neige, des sentiers à pic ; et les chevaux qui appuient toujours du côté du précipice, glissant de toutes leurs grandes pattes sur chaque bout de rocher. Tout d’un coup, on entend le canon; il faut passer sous le feu du fort de Bard — « Avezvous peur, conscrit ? » demande le capitaine. Peur ! Le conscrit se rapproche du fort, pour être davantage à portée ; et musarde, pour rester exposé plus longtemps : on verra bien s’il a peur. Le feu — n’estce donc que cela ? Pas grand'chose, en vérité. Les deux camarades descendent dans la plaine, arrivent à Ivrée, vont toucher leurs billets de logement. Beyle tient à passer la soirée au théâtre, malgré les conseils de son Mentor, qui craint quelque algarade, et obtient du moins qu'il laisse son grand sabre à la maison. On donne le Matrimonio segreto, de Cimarosa : dès les premières notes, son cœur s’attendrit. Il suit passionnément l’histoire de la pauvre Caroline, qui a secrètement épousé Paolino, qu’elle aime, tandis que son père veut la marier au comte Robinson, noble et sot. Gracieuse toujours, claire et légère, discrète amie qui sollicite sans s'imposer, la musique se plaint, gémit doucement, et pleure. Dix fois, vingt fois se répète le même thème sans qu’il se lasse de l’entendre ;

c’est une phrase aiïlée dont il attend le retour. O doux chants voluptueux, qui impriment aux paroles les plus banales un frémissement de passion ! Ô violons, qui émeuvent jusqu’à la chair ô neuves et surhumaines délices ! Beyle est transporté, Beyle est en extase : jamais, depuis qu’il est au monde, il n’a connu pareil bonheur.

Enfin ils arrivèrent à Milan. Et qui se trouvait là, dans la rue, à trois pas du museau du cheval ? Martial, Martial Daru en personne, beau à faire envie avec sa redingote bleue et son chapeau brodé.

« On vous croyait perdu », dit Martial.

— « Le cheval a été malade à Genève », dit Beyle.

— « Je vais vous montrer la maison, ce n’est qu’à deux pas. »

Et Martial emmène son cousin vers la Casa d’Adda, sur la Corsia del giardino : palais grandiose, escalier fait pour des géants, tableaux, statues.. Tant de nouveautés, un tel changement, semblent un rêve ; Martial fait servir des côtelettes à la milanaise, pour revenir au réel.

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