‹ La vie de StendhalChapitre 6 sur 40 · GRAND HOMME · texte numérisé non relu

GRAND HOMME

Il y a eu maldonne, la partie est à recommencer : et Beyle la recommence avec toute la gravité, toute l’application d’un sage de dix-huit ans. Attention, se dit-il : je me suis trompé, il ne faut plus que je me trompe : l’enjeu, c’est ma vie.

Grenoble est une ville odieuse, voilà qui est décidément établi. Je veux bien que Pauline soit une fille charmante, capable de comprendre les grands cœurs : mais elle est seule de son espèce. Le reste de la famille est insupportable ; grand-père Gagnon a beaucoup baissé, et parle de son bon vieux temps ; Chérubin est un avaricieux, qui lésine sur la pension qu'il doit faire à son fils unique, à son fils qui revient d'Italie, à son fils qui va se pousser dans le monde. Comment vivre dans cette famille sans joie, dans cette ville sans ressources ? Paris seul convient aux âmes d'élite ; « Paris est le lieu du monde où chacun fait le plus son sort, »

À Paris, plus de joug : liberté. Rien n’est odieux comme un métier : le vulgaire ne se rend pas compte de cette vérité, et Dieu sait pourtant si elle est évidente : accepter un contrat qui vous assure le pain quotidien, mais qui vous rend esclaves — à d’autres ! Nous ne serons pas si sots que d'échanger notre indépendance contre de l'argent : nous vivrons de peu, mais nous vivrons libres. L'armée ne nous reverra plus. Et nous ne prendrons pas d'emploi civil : car ce Premier Consul ne nous dit rien qui vaille. Il a tué la république, et nous sommes républicains. Il passait l’autre jour dans les rues de Paris, sur son cheval blanc : le peuple l’acclamait, et il se répandait en sourires : sourires de théâtre. Voici maintenant qu'il veut être Empereur, et qu'il fait venir le Pape pour le couronner à Notre- Dame : charlatan.…

Libres que nous sommes, jouissons de la douceur de vivre ! La France donnait l’impression de renaître, en ce temps-là, et de recommencer sa vie, comme Henri Beyle. Tout paraissait neuf, même le soleil. Les Jacobins, pacifiés, serraient la main aux cidevants, heureux d’être rentrés et de retrouver le faubourg ; le bourgeois redevenait sociable et disert ; le militaire, racontant ses campagnes, bombant sa poitrine et frisant sa moustache, était glorieux sans être las; le marchand lui-même, troquant sa marchandise contre monnaie trébuchante, se reprenait à sourire. On revenait aux habits brodés et aux épées, au luxe, au plaisir. On voyait s’emplir le Palais Royal, centre du monde ;

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