À LA RECHERCHE D'UNE BELLE AME
Victorine.
C’était à Grenoble, au moment de son retour d'Italie. Tout le monde rentrait, les soldats, les prêtres, les émigrés ; et M. Mounier, qui avait tenu école à Weimar pendant le temps de son exil. Victorine, sa fille, était au piano ; elle jouait une symphonie de Haydn. Voici la belle âme : il faut l’aimer.
M. Mounier part pour Paris, afin de trouver un emploi : il emmène avec lui sa fille. De toutes les raisons qui engagent Beyle à quitter Grenoble, celle-là n’est pas la moindre, il emboîte le pas. Hélas! Le Premier Consul nomme M. Mounier à la préfecture de Rennes : et Victorine s’en va.
La belle âme s’en est allée ; et l’homme qui ne poursuit au monde que son intérêt, l’homme qui ne professe d’autre culte que la logique, la Logi-que, comme il dit en détachant les syllabes,
reste le plus piteux des amoureux transis. Il relit Werther : c’est bien son cas, il est le Werther français. Il relit Delphine : il est l’infortunée Delphine, au sexe près. Il est l’amant qui pleure la nuit, devant son quinquet : personne au monde ne fut plus malheureux que lui, personne ne fut victime d’un plus perfide destin. Victorine Mounier est à Rennes ; que fait-elle ? que pense-t-elle ? à quelles méditations livre-t-elle sa grande âme ? est-elle au bal, à la comédie ? entourée d’imbéciles qui ont le front de lui faire la cour ?
« Elle serait bien étonnée, si en se promenant le soir, dans les jardins publics, à la tombée de la nuit, elle m'apercevait entre les arbres! » Sans doute ; mais s’il est relativement facile de pousser jusqu’à Rennes, quelle hardiesse insensée ne faudrait-il pas pour risquer un aveu ? Cependant Victorine a un frère, qui s’appelle Édouard : écrivons à Édouard, faisons la roue devant lui; Édouard vantera cet Henri, si séduisant, si fin; de sorte que peu à peu, Victorine éprouvera pour Henri ce genre d'intérêt qui précède la passion. Que si elle ne s’émeut point, rappelons-nous qu’on prend les femmes par la jalousie, comme disaient les officiers du sixième dragons. Les lettres à Edouard feront valoir les succès mondains, les bonnes fortunes, les triomphes féminins du brillant Henri : Victorine sera jalouse, et de la jalousie naîtra l'amour.
Cette admirable tactique resta sans effet; ce furent peines d'amour perdues. Les mois se pas-