A VICTOR HUGO A GUERNESEY
2 février 1878.
Mon grand ami ,
Je sors de la représentation de Lucrèce Borgin, le cœur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le sourire amer d'Alfonse d'Esté, l'arrêt effrayant de Gennaro, le cri maternel de Lucrèce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette foule ipii criait : » Vive Victor Hugo ! » et qui vous ap[)elait, hélas ! comme si \ous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre. On ne peut pas dire, quand on parle dune œuvre consacrée telle que Lucrèce Borgia, le drame a eu un immense succès; mais je dirai : A ous avez eu un innnense triomphe. Vos amis du Bappelj qui sont mes amis, me demandent si je veux être la première à nous donner la nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que cette lettre xous porte donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée !
Cette soirée m'en a rap])eli' une autre, non moins belle. A'ous ne songiez pas que j'assistais à la première représentation de Lucrèce Bonjia. Il y a aujourd'hui 37 ans, jour pour jour, je me souviens que j'étais au balcon, et le hasard m'avait placée à côté de Bocage, que je voyais ce jour-là pour la première fois. Nous étions, lui et moi. des étrangers lun pour l'autre, l'enthousiasme commun nous fit amis. Nous applau-
LES ANiNÉES DE MCTOIKE. I8y
dissions ensemlik-. .Nous (lisions fiisembi».' : Ksl-cr beau! I)aii> les c'iilr'iutt's nous ne pouvions nous einpôclu-r dr nous parler, de nous extasier, de nous rappeler ri'ciproijuement tel passage, telle scf'ne. Il y avait alors dans les esprits une eon\ irtion et une passion litti'-raires, ipii tout de suite vous donnaient la même Ame et créaieiil une eonfiaternilé de l'art.. \ la lin du drame, nos mains furent vite l'une dans l'autre. Elles y sont restées jusqu'à la iiiinl ilc ce f,'rand artiste, de ce eher ami.
J'ai revu aujourd iuii Litcrè( /• Korgiu telle i|ue je l'ai \ ue alors. Ce drame n'a pas vieilli d'un jour. Il n'a pas une ride Cette belle forme, aussi ferme et aussi nette que le marbre de Parcs, est restée absolument intacte et pure. Et puis, vous avez touclié là, vous avez exprimé là, avec votre incomparable matrie. le sentiment qui nous prend le ]dus aux entrailles; vous avez incarné et réalisé » la mère ». C'est éternel comme le cœur, Lucrècp Boi-fjia est peut-être dans tout voire tliéàtre, l'œuvre la plus puissante et la plus haute. Si liiti/ li/asaal par excellence le drame heureux et brillant, Lucrèce Bori/ia est plus path('ti(|uc, plus saisissante et plus profond('nient hunuiine. Ce (|ue j'admire surtout, c'est la simplicité hardie qui sur les robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame. Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte. Trois actes, trois scènes sul'lisent à poser, à nouer et à dénouer cette étonnante action : — la mère insulti-e en présence du (ils, — le lils empoisonné par la mère, — la mère punie et tuée par le lils. La superbe trilogie a dû être coulée d'un seul jet. comme un groupe de bronze. Elle l'a été, n'est-ce pas? Je crois même me rappeler comme elle l'a été.
Le Tbeàtre-Fran(,'ais avait donné à la fin de 18.'i2 la première et unique représentation du Roi s'tvtiKse. C.i'Ur représentation avait été une rude bataille, et s'était continuée et achevée entre iine tempête de siftlets et une tempête de bravos. .\ux représentations suivantes, (|u'est-ce qui allait l'emporter, des bravos et des sifflets .' (îrande (|uestion, im[<ortanle épreuve pour laiiteurl II ny eut pas de représentations suivantes. Le lendemain It; Roi s' amii>,e élail interdit» par ordre » et il attend toujours sa seconde représentation. Il est vrai qu'on joue tous les jours Rignletto. Cette confiscation brutale portait au poète un
préjudice iuimeuse. Il doit y avoir eu là pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colère. Mais, dans ce même temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin, vient vous demander un drame et pour son théâtre et pour M"" Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite ; et Lucrèce Borgia n'est construite que dans votre cerveau. L'exécution n'en est pas même commencée. N'importe ! Vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. A'ous vous dites à vousmême ce que vous avez dit au public dans la préface : « Mettre au jour un nouveau drame, six semaines après le drame proscrit, ce sera encore une manière de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui montrer (ju'il perd sa peine, ce sera lui prouver que l'art et la liberté peu\ eut repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase. »
Vous vous mettez aussitôt à l'œuvre. En six semaines, votre nouveau drame est écrit, appris, répéti', joué, et le 2 février 1833, deux mois après la bataille du Roi s'ai7iiise, la première représentation de Lucrèce Borgia est la plus éclatante victoire de votre carrière dramatique. Il est tout simple que cette œuvre, d'une seule venue, soit solide, indestructible, et à jamais durable et qu'on l'ait applaudie hier, comme on l'a applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours. L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène et a eu au dernier acte toute son explosion. Chose étrange! Ce dernier acte, on le connaît, on lésait par cœur, on attend l'entrée des moines, on attend l'apparition de Lucrèce Borgia, ou attend le coup de couteau de Gennaro. Eh bien, on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait ce qui va se passer. La première note du De Profiindis coupant la chanson à boire, vous fait passer un frisson dans les veines; on espère que Lucrèce Boi-gia sera reconnue et pardonnée ptu- son iils, on espère (|ue Gennaro ne tuera pas sa mère. .Mais non, vous ne le voudrez |)as, maître inflexible, il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide aveugle châtie et venge tous ces forfaits, aveugle aussi peut-être.
Quelle ovation à votre nom et à votre œuvre ! Quand on pense à ce que vous aviez déjà fait en 1833! \ ous aviez renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de Cromwell^ donné le mot d'ordre à la révolution
LES ANNÉES DE VICTOIUE. m
(Irninatiquo ; vous avioz. \o promipr, nHôld l'Oriont dans los Oriontalps, le iiioyc'ii àyc dans Nuire- l)'imr d<' l'aris. Et |)uis, (|iie d'cr-iix rt's cl de
iliofs-d'œuvre! que d'idées remuées! que de formes irmiitrcs ! (| Ir
Iciilalivcs, d'audaces et de découvertes! et vous ne vous reposez pas! et on nu; dit que dans le nn'-nui moment oii jadirNc cette lettre vous allumez votre lampe et vous vous remettez tranquille ù votre œuvre commencée.
Victor Hugo avait pour l'applaudir les plus grands talents et les génies de cette belle époque française. 11 avait contre lui les académiciens. Rien ne manquait donc à sa gloire.
Le plus grotesque de ses ennemis fut Alexandre Duval, l'auteur d' Edouard en Ecosse, de \a Jeunesse de Henri V, de la Fille d'honneur. Le ridicule de son équipée n'empêche pas de la raconter, car elle est l'expression du sentiment des classiques, parmi lesquels on a le regrel do trouver des hommes du parti avancé en politique.
La vie du bonhomme Duval vaut mieux <jue ses œuvres ; je m'empresse de le dire.
(jomédien comme Molière, sans en tirer plus de vanité que l'auteur du Misanthrope, il alla se battre pour l'indépendance de l'Amérique, sous le commandement de La Fayette, et plus tard vint se reposer de ses exploits guerriers, et de ses succès au théâtre, dans le vénérable
logis où j'écris ces lignes contre lui, avec l'audace d'un vieux pelit-fils révolté, à la bibliothèque de l'Arsenal, où il fut onze ans directeur-administrateur.
On raconte (mais je n'en crois rien) qu'un jour, en Belgique, un vieux Flamand, comme on parlait du style à contrefaire, s'écria en pleine Académie :
— Le style, messieurs, qu'est-ce que c'est que cela? Encore une de ces importations françaises dont notre patriotisme saura nous garantir !
M. Duval, qui était un bon patriote français, aurait pu être un bon patriote belge, selon la profession de foi de l'Académie de Bruxelles.
Dans la préface de la Jeunesse de Henri F, il dit positivement :
Tel est mon aveuglement en cette partie de l'art qu'on apjjelle le sts'le, que je la crois souvent une sorte d'erreur qui nuil j)lus dans les poèmes destinés au théâtre que les incorrections et certaines fautes de versification.
On comprend qu'avec de pareilles idées M. A. Duval fut tout prêt à exhorter Victor Hugo, à lui reprocher son style.
Pendant que l'auteur du Roi s'amuse plaidait devant le tribunal de commerce les droits et la liberté absolue de la pensée, M. Duval trouva le moment opportun pour frapper dans le dos l'écrivain qu'on frappait par devant, et il écrivit cette lettre, qui porte pour premier titre : De la Littérature dramatiqiie. Victor Hugo, d'après cette brochure, devait ou se soumettre ou mourir.
LES ANNI':KS I)K VICTOIUK. i!);i
Le (I('l)ut osl solciiiul :
Tt-iMoiii niiii'l jiis(|u';'i présent de caliiilcs cl de noinhrctiscs iiilcii,Mi('s. il cliiit (II' mon (li-voir. (If mon inli'i'rl. commi' le jiliis fri iih<1 (li's iiiili'iirs Ai' \;\ sci'Mr li'an(;aiM',, de (Icffiiili r ri' iii'l arl iliMiiialiiiiK^ i|m' \ OMS a\('/ \()nln ('om|ilrliiniiil ih'-l iiiiic.
Le (liuinpioii l'-laiil ainsi descendu, bardt-, dans la lice cl avant provoqué son adversaire, le conibal s'enoaj^e. Mais, auparavant, il est utile de donner un coup destoc aux alliés, aux complices de Victor Hugo, pour (ju'il reste seul... avec son déshonneur.
A\anl (II- .signaler les causes de la déeadencc du linsUre, dit i'aeadéniieicn, je dois faire contiaitre en peu de iiiuts les personnes
auxquelles nous les devons. Quolques plirases de M de Staël sur la
lilli-ralure allemande et les raisonnements faux d'un ]trofesseur de IJoun (Selilej;(d), qui s'est cru le droit de traiter avee mi''|)ris notre lilt»-rature dramalii]ne, ont sui'li pour armer contre elle tons ceux (jui ne se sentaient ni la force, ni le courage de marcher sur les traces de nos i^rands maîtres.
Cet orgueil est bien naïF. Une note de M. A. Duval constate gaiement l'échec obtenu au théâtre par VOtcUo d "Alfred de Vigny, l'excellent académicien bat îles mains : « C'était pourtant du Shakespeare tant pur ! »
Oui se serait jamais douté que Victor Hugo était élève de M"" de Staël et de Schlegel? C'est un comble! comme disent les académiciens d'aujourd'hui.
Après avoir si judicieusement indi(]ué les origines du ci'iminel, l'honnête M. Duval énumère les crimes :
Avec vous, notre jeune l'iance a \onln cliHiiiire ces j^M'ands monuments liltiiaiiis au\i|uels. nous auli'es. auteurs de l'iilmpire, avions
enchaîné notre gloire et notre fortune. .l'ai dit notre gloire, monsieur, parce (m'il est i)ion convenu, entre nous, que tout auteur a de la gloire. Vous avez la vôtre, et moi, j'ai la mienne. La mienne, j'en conviens, mal servie par les trompettes de la renommée, s'est toujours bornée à suivre dans la carrière ces hommes de génie que nos pères avaient la faiblesse d'appeler grands. Si je n'ai pas atteint mes prédécesseurs, au moins, comme l'un de leurs plus dignes disciples, ai-je eu le bonheur de ne pas marcher trop loin d'eux. Mais cet avantage n"a [)as duré aussi longtemps que ma vie. Vous avez voulu paraître sur la scène, et les grands maîtres et leurs disciples ont disparu.
J'aime cette touchante vanité. Il y a l'altitude d'un vieux rabâcheur cornélien dans cette pose. Il oppose avec horreur aux bravos délicats dont sa muse a été parfumée les applaudissements frénétiques, dignes des guerriers de Mahomet ou des satellites de Robespierre que Victor Hugo savait exciter !
C'est lui qui a enregistré pour l'avenir les fameuses épithètes échangées au parterre du Théâtre-Français. Sa colère lui fait même exagérer les intentions meurtrières des romantiques.
Je ne me rappelle pas, dit-il, si c'était à une pièce de Victor Hugo ou à celle d'un de ses imitateurs que s'est passé ce grand événement. Tous les prosélytes du romantisme s'écriaient, en sautant dans le foyer : "Racine enfoncé! Voltaire enfoncé! A bas toutes ces perruques de marbre ! Jetons-les par les fenêtres ! » Je ny étais pas, mais cette scène bruyante m'a été racontée par vingt témoins. Au reste, elle ne m'étonne pas ; j'ai bien entendu crier auprès de moi : Mort à l'Institut ! le sang des académiciens !
C'est tout au plus si M. A. Du val reconnaît qu'on n'a