‹ La vie de Victor Hugo (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · LES ANNI'ES DE VICTOIRE · texte numérisé non relu

LES ANNI'ES DE VICTOIRE

pus lue un acadéiuicien; mais il a cmpèclu' ce criine en brisant sa plume.

Attristé de loiitos ces idées, cl, coiiiiiir je \nu-~ lai dil, jirévoyant tous les orages dr l'avenir, j ai lirisé ma |iliiiii('. Ouiii(|iic faligiié d'u\oir écrit plus d(»ciu(piaiile oiivruj^es, je sentais ponrlant encore le désir d'offrir au piil)lic les derniers fruits de mon ex|icrienco... Mais dans ces temps de folie et de dé\ergondagi' lilli-raire, ipiel aurait l'-lii ii- prix de mes ed'orts?

Mais s'il se relire tle la seène envahie par les hai'hares, ce n'est pas une raison pour ne pas venger Racine, Voltaire et Boilcau. Aussi M. Duval comnienee-t-il par rappeler Victor Hugo au respect des unités. Les unités ! c'était la loi. Une pièce sans unités! Dans le bon temps, c'eût été une hérésie impossible !

\ ous me [lardiMinerez, dit 1 auteur de la Donoiscllv d'Iioiuteur, ces souvenirs classi(jues, ou |)lulùt ces pr(;ceples pour les([uels vous avez professé le plus grand nu'pris ; mais moi, je suis vieux, et //th/c succès que je leur dois me donnent bien le droit de regretter mon beau tliéAfre, f]ue dès votre entr(;e dans la carrii'-re vous avez eu le projet d anéantir, lléjouissez-vous, monsieur, votre (eiivre est accomplie!

On sait comment Viclor Hugo était en train de se réjouir, devant le tribunal de commerce. Mais il n'avail pas de remords non plus.

M. Duval fait pourlaul un aveu précieux. C'est (ju'au beau temps de sa gloire il existait déjà une cabale. C'était celle de l'École polytechnique : on jouait à pile ou face le sort des pièces. Mais ces cabales n"<''laionl rien, à côté des atrocités commises par les séides du romantisme.

Ce que je rajipoi'te ici, je lai \\\ de iiio propres yeux dû, à cer-

tainos ropiMSpntiitions, on se trouvait ciuironni'' d'iiommes eflVayaiits. dont lu ruyard scTutaltnir épiait votre opinion ; et si, par malheur, votre figure indi(|uail l'ennui ou le dégoût, ils vous attaquaient parlepithète depicier, mol injurieux selnn eux. i|ui signifie, dans leur argot, slupide, oiilnKjf'itsrmeul bête ; mais si vos cheveux étaient hlanchis par le temps, alors vous étiez des académiciens, des perruques, des fossiles, contre lesquels on vociférait des cris de fureur ou de mort. Je vous assure, monsieur, (juil ny a rien d'exagéré dans ce tableau d'une première représentation romantique. Tout Paris vous en attestera la vérité.

Après ce récit comique, le tragédien défend le poignard classique.

On a reproché, dit-il, à tous nos classiijues anciens d'user trop souvent du poii^nard pour terminer leurs pièces... Le reproche n'est pas juste, carilest impdssihle Av faire aiilrrmciit. Au surplus, le théâtre moderne a trouvé V' pnisox, la prostitution, le \ iol : mais ces nmyens sont-ils plus vra/sf/ii/t/a/iles ?

11 paraît que M. Duval ne lisait jamais la Ga:^ett(' des tribunau^r. Le viol, pourtant, ne saurait lui déplaire d'une façon absolue. 11 plaisante gaillardement sur ce dernier procédé.

\ DUS a\cz si hicii senti, monsieur, 1 eliicaciti? de ce moyen draniatiipie, (jue vous avez employé un viol et deux prostitutions dans \os deux derniers ouvrages. Tout vieux (|ue je suis, je ne me suis pas trouM- froid A\\\ grands effets qu'ils ont ju'oduits sur le public.

Après cette gaillardise qui ne Tépuise pas, le bon M. Duval compare l'interdiction du liai s'amuse à l'interdiction tle la pièce qui a le plus servi sa réputation, Edouard en Ecosse ou la yuit d'un proscrit. Cette fois,

LES AiNNI-.ES DE VICTOIUK. v.n

le rapprochoinenl a un inlérùl lii.slori([ue. Dans les applaiitlisseiiK'iils (loiiiK's ail Sluart, la police cnil voir des léiiioij^iia^es (le syiu|)alhie |i(iiii- les IJoiii-hoiis, et irilerronipil iiii succès ([ui (lovcnail une luanifeslalion polilifjue. Voici coniiucnl M. A. Duval raconte sa inésaveulure :

\a' iiiallu'iir (|ii(' xtiiis venez d'éprouver |uir la (léfense île \((li-e |iièce m'a raiipoU' liieii \iveriieiil celui (pK! j ai ressenti on ISOl. \ Oiis \()ye/. (|U(' je \(iiis parle (l'im temps ui'i peut être vous u'élie/. pas uii. Comme vous, j'avais r^iit un ouvrage (|ui avaitalarnu!- le gouvernement sur l'ell'et pnliliipie (ju'il pouvait produire. On lit d'aliord quelques difli<nll('s (le \^' laisser jouer; je triom|iliais de ces oltslacles en faisanl la lecture chez le miiiisli'e, en pr<'sence de M. Marel. maintenant duc de Hassauo, et il fui reidiinu, par les premiers personnages qui gouvernaient ri'llal, que ma pii'ce, ddul le iiul l'hiil très moral, ne pouvait blesser aucun des partis qui troulilaieni encoi'e la l''rance. D'après cette décision, et le certilicat de la censure, jt; lis représenter mon drame histori(|ue. qui oblint le plus grand succès. Ce succès fut tel, i|ue le premiercousnl désira voir la seconde représentation. Malheureusement pour nini, des applaudissements exagi'rés, |)artis de la loge de l'Ininolahie M. de Clioiseul, donnèrent au consul beaucoup d'Iiumeui-, et dès II' soir même, il j)roscrivit l'ouvrage et l'auteur, 'l'ont innocent que j'étais, je fus donc oblige'; de me cacher; et c'est pendant ma retraite dans une prn\ince (pie j'appris ([ue mon \ieil ami iJiipaly, auleur d'un opéra-coin iq ne qui était encore moins délictueux (jue mon drame, venait d'être coniluil à IJrest par la gendarmerie, renfernu" sur un vaisseau j)onlon. i)our être, de là, déporl(' dans nos colonies. Alin d'éviter le sort (pii m'était préparé et sur l'avis secret du ministre de i'iiih'rieur. (|ui prenaità moibeaucoupd'inli'rôt, je passai promjtteiiieiil à l'étranger, où une an n(''e d'exil me puni I beaucoup trop du tort (|iie j a\aiseu d'axoir fait un ouvrage moral, intéressant, et (pii, selon toutes les probabilités, en faisant la fortuiu! du lln'-àtre, devait augmenter la mienne.

H semhle (juc le vieil acailéuiieien lasse un reproche à Victor Hugo de ne pas être aussi perséculé qu'il l'a été

lui-même et d'en être quitte pour le tribunal de commerce : avec le premier consul, la persécution était classique et féroce.

Api"ès les récriminations, les injures, les anathèmes, la lettre de M. A. Duval se terminait par un attendrissement subit. Lebônbomme de Greuze ouvrait ses bras pour attirer l'enfant prodigue. L'auteur du vertueux Joseph faisait des avances à la Putiphar romantique et lui demandait ingénument de collaborer.

Je iiiii point, disait ^L A. Duval. l'orgueil d'être un grand maître: niais si. dans le genre dramatique, les gens de lettres et le public ont bien voulu me reconnaître une importante qualité, celle de charpenter une pièce, de préparer une situation et d'enchaîner les scènes, je me ferais toujours un plaisir dofTrir, à qui me les demanderait, des conseils qui seraient le résultat du travail, de l'âge, de l'expérience.

Victor Hugo, comme on sait, eut l'imprudence de ne pas demander ces conseils et de persister dans sa témérité. c( Jamais vous ne réussirez au théâtre ! » lui crie Alexandre Duval en finissant.

On ferait une comédie avec ce duel d'un vieux galant (le la Melpomène antique avec la muse moderne. Je me suis étendu sur cette lettre ridicule parce que sur bien des points elle est un manifeste.

Page 1