‹ La vie de Victor Hugo (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · LES AN M' ES DE MCTOIKE · texte numérisé non relu

LES AN M' ES DE MCTOIKE

Vin

)ltivii' Tudor, qui s'appelait piimilivementiV^n'/\w/'.l//flh'ti'vve, fut rcprésenlt'c sur le Ihéàlre de la l'orle-Saint- Martin, le 0 novembre I833. M"" Georges jouait le rôle do la reine; sa belle tête, sa dignité fière, cette façon grande (le dire et de commander en faisaient une apparition lorriblc. Quelle que soit l'opinion définitive de la critique ou du public sur les drames de Victor Hugo, on peut dire que ses personnages ont une tonalité si solide, que le temps n'en alfaiblit en rien la couleur. Bien des figures romantiques, peintes avec fougue, après avoir eu leur heure de succès, se sont effacées. Tous les personnages de Victor Hugo rayonnent dans leur cadre, avec cette somptuosité de costume, cette puissance de vie, celte harmonie violente et contenue de Rembrandt qui fait admirer dans une sorte de pénombre un rayonnement du dedans au dehors, révélant un foyer intérieur.

Lucrèce Borgia, Marie Tudor, sont devenues des réalités et en même temps sont restées des idéalités si vives, que les historiens ont pris la peine de défendre l'histoire, tant ils sentaient que le poète s'en emparait, en dépit d'euxmêmes, pour la transfigurer.

.l'ai vu Marie Tudor à l'Odéon, lors de la reprise qui eut lieu vers iXiO, avec M""' Dorval dans le rôle do

Jane et M"' Georg'es dans le rôle qu'elle avait créé.

Les deux actrices étaient vieilles, lasses du métier, de la vie. Quand, au dernier acte, elles attendaient, dans une des anxiétés les plus dramatiques qui aient été mises au théâtre, le nom, la présence de l'homme qui échapperait au bourreau, la scène, admirablement jouée par les deux grandes artistes, prenait en dehors de l'action même une importance douloureuse, poignante. On eût dit que les deux comédiennes, trahies par leur renommée, suppliaient la destinée de leur épargner un dernier coup et invoquaient la jeunesse pour lutter encore.

La pièce n'eut pas à l'origine le succès de Lucrèce Borgia. Des indispositions, la défection de M"'' Georges toute-puissante auprès du directeur, et les intrigues de ce directeur sans ressources d'argent, obligé à des ressources incessantes de charlatanisme et d'industrie, paralysèrent l'élan que devait prendre la pièce.

Harel avait eu l'intention de se battre en duel avec Victor Hugo, parce que celui-ci lui refusait une pièce. Or Victor Hugo, prenant la provocation au sérieux, sortait pour aller chercher des témoins, quand il rencontra Harel en uniforme de garde national, qui lui dit :

— Monsieur Hugo, je vous ai écrit une lettre très bête. Ce serait un mauvais moyen d'avoir votre pièce que de vous tuer. De votre côté, ce ne serait pas une bien grande gloire pour vous d'avoir tué M. Harel; le mieux est de nous réconcilier. Je suis l'ofTensé et c'est moi qui reviens. Voulez-vous me pardonner et me donner votre pièce? Il va sans dire que l'on joue Lucrèce Borgia ce soir.

LES ANNÉES DE VICTOIRE. 2nt

L'iiul(>ur n'avait pu rester IVirlié, ot co fut ainsi ipie Murii' Tllihif lui tiviie à llarel.

Livrée esl le mol jiibte. Le directeur, en plaisantant, avait ilit à l'auteur désarmé par sa bonne grâce :

— • Vous êtes pi'obablemenl le premier, Monsieur lluj^ro, à (|ui un directeur ait dit : La pièce ou la vie!

Ilarel n'essaya pas de tuer Victor Hugo, mais il essaya de tuer sa pièce, et s'il ne la tua pas, il l'estropia et l'empêcha de marcher. QueKjues jours avant la représentation il semait son chemin de chausse-trapes. Voici comment il rédigeait l'ariiche :

INCESS.VMMKN r

MAItlE TUDOR

p n 0 c n A I m: M i: n t ANHÈLE

Rien n'était plus impertinent que celte façon d'annoncer une pièce en prévenant le public du peu de durée probable qu'elle aurait. Victor llugo se fâcha. Jamais, dans toute sa vie, il ne permit un attentat à la dignité de l'écrivain. Aiigèle disparut de l'afliche ; mais llarel. (pii pensait qu'Alexandre Dumas avait dans ce moment plutôt la faveur du public, se hâta d'en finir inrrssaniDiciit avec Marie Tiiilor.

M. Lockruv remplissait le rùle de Gilbert écrit avee la préoccupation de Frédérik I^emaître. Chilly, auquel Victor Hugo avait tout d'abord voulu donner le rôle de

juil' et qui l'obtint malgré l'avis du directeur, l'ut excellent.

La distribution et l'interprétation ne désarmèrent pas les siffleurs. Malgré tout, Marie Tudor eut un nombre de représentations très honorables.

Entre Marie Tudor et Angelo, entre le billot et le poignard, Victor Hugo fit paraître un plaidoyer contre la peine de mort, ce cri d'humanité, intitulé Claude Gueux, pour attester que si les meurtres individuels sont des moyens dramatiques, ils ne peuvent être des excuses pour le meurtre social. C'était au fond la même thèse que l'écrivain soutenait dans sa brochure comme au théâtre.

Un négociant de Dunkerque voulut que l'on adressât à ses frais un exemplaire du plaidoyer à chacun des députés. L'abolition de la peine de mort ne gagna rien à cette démarche, mais la conscience de Victor Hugo y gagna un redoublement d'ardeur et de fierté.

J'ai beaucoup entendu parler de l'afîaire Claude Gueux dans ma jeunesse; c'était la légende de mon pays, et l'intervention de Victor Hugo lui donna un surcroît d'éclat. Au fond le héros du livre n'était pas intéressant par luimême. II tua un gardien de Clairvaux pour venger un de ces amis de prison qu'on aime avec une passion d'amant. Sous la plume de Victor Hugo ce drame de l'amitié s'épura et se transfigura. Ah ! si les dramaturges et les romanciers étaient les juges et les jurés, quelles circonstances atténuantes ils sauraient trouver !

LES ANNÉES I)K VICTOIUK. iny.i

Viclor Hugo se ilélassuil de ces lullcs ([ui élaieiil loujoui'is des victoires malgré loiil, des duperies des directeurs, de ces déee{)tions des coniédicus, par des excursions en France, par de petits voyages.

l'eudant l'été de 1835, sa femme et sa lillc, accuni[)agnées de M. Foucher, allèrent assister à la noce d'un ami de Victor Hugo, tandis (juc lui, retenu par ses affaires de théâtre, ne pouvait s'échapper que dans la Brie et la Champagne.

M. Foucher, qui était le meilleur des beaux-pères, très content de son gendre, très ravi de sa tille, très glorieux d'être grand-père, écrivait à la fois à sa sœur le récit des fêtes aux([uelles ou le faisait assister et toutes les anecdotes qu'il recueillait dans la correspondance de son gendre.

Les historiens graves ne me pardonneraient [)as sans doute de laisser filtrer à travers cette notice les grands éclats de rire du poète. Mais comme je n'écris pas pour eux, j'attesterai (jue rien n'était plus simple, plus enfant, plus bruyant que l'éclat de rire de Victor Hugo.

La force qu'il mettait en toute chose le poussait aux plaisanteries exorbitantes, aux calembours énormes. Peutêtre trouverai-je l'occasion, avec le secours d'un dessina-

leur, l'idée de donner des rébus extravagants, des inventions d'un comique absolu de ce génie en récréation.

Il paraît que pendant que M"" Victor Hugo ouvrait le bal dans un mariage de campagne, Victor Hugo laissait sur la table d'une auberge de Brie cette imprécation :

Au dial)l(', auberge immonde ! llùlel de la Punaise ! Où la peau le matin se couvre de rougeurs, Où la cuisine pue, où l'on dorl mal à l'aise, Où l'on entend chanter les conunis voyageurs.

Quelques jours après, Victor Hugo écrivait lui-même :

Tout est beau à Laon, l'église, les maisons, tout, excepté l'horrible auberge de la Ilure, où j'ai couché et sur le mur de laquelle j'ai écrit ce petit adieu :

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