IV AVANT-PROPOS
l'ui<. le soir, doux et magniliquc. so prolonge et la nuit a tant il'étoilcs autour de ce front illustre, (|u'nn trouve la nuit belle comme le jour. On se refuse ù penser que la mort puisse voiler un instant cet immortel. On célèbiT l'anniversaire de sa naissance, par une manifestation sans pareille dans l'hisloire.
Mais l'iullexible nature, pi(i\(M|uiM' par celtr ii'liginu, toiiclic le poète au front, comme elle a tourhi' laiil de dieux, et Victor Hugo s"endoit dans cette nuit augu-h'. pniii- s'éveiller au jeun- ipii ne finira plus.
Le monde entier s'émeut. Parischoisit sa poi'lr la |ilu- lianle, pdur y faire passer le corbillard du pauvre. Le Panthéim s'ouvi-e, comme le prétoire d'un Pantbéon international. La France, l'Kurope. l'Amériiiue envoient leurs palmes, et les funérailles deviennent une marche triomphale où éclate la vie, supérieure et invincible.
(Juand un peiil cruire luul Uni. un ~enl i|ui' la lumière d'en haut ne se laisse pas enfcrnuT dan> une Iduibe: elle lillre à ti-a vers les dalles et Victor Ilngo nous éclaire encore.
Voilà ce que je veux revoir avec le lecteur. Vnilà ce (|ue je veux analyser avec lui.
Je remercie lesi'dileurs di' m'avoir associé cà leur u-uvre, dem'avoir confié le soin de celle prinie ipii e-l l'aniieNe indispensable d'un(> paii'ille ('ililidn. Elle a|i|iai lient, comme résultat, aux souscripteurs de Idus lesvidunies; elle était un di'Viur ilévolu à un des plus fervents, à un des plus vieux amis du poète, qui s'est toujours ccrnsolé de sa médiocrité, en se sentant la faculté de bien comjirendre et de bien aimer le génie, el qui ii'auia jauiai- imi laiil d'ingueil qu'en acceptani le (1 1(1 il de pi'oclaniiT el di' pfoux'er son adniiialion.
LUI IS n.liAi.ll.
l'aiis. juin ISSIÎ.
LA VIE
DE
LA VIE
DE
LA JEL'XESSE
Tout le monde sait que Victor Hugo est né à Besançon le "26 février 1802.
Il prenait plaisir à le rappeler, non pour se vanter, quand il était vieux, d'avoir tant vécu; mais par une sorte de reconnaissance filiale pour le jour où la vie lui avait été donnée. Un grand nombre de ses œuvres ont été commencées ou finies à cette date du 26 février. 11 s'amusa toujours à défier les années, à les faire tinter, pour attester que pas une n'avait été perdue pour le travail.
11 na([uit faihle, cliétif ; mais il ne semble pas que cette
LA VIE DE VICTOR IlLGO.
débililé ait eu besoin d'être oomhutlue, pour céder de bonne heure. Lors de la lèlo de ifS^<(), à Besaïu'uii. ([uand on plaça solennellement la plaque (•oiiiiiK'iiiniativc sur lu maison natale de Victor Hugo, j)armi les hommages touchants rendus au grand poète, les poètes francs-comtois assurèrent que l'air vif et salubre de leurs contrées avait emi)li et élargi les poumons du nouveau-né.
Je n'aime pas à contredire les poètes, parce (|ue jaime à croire à leur iiil"aiilil)iiité ; mais je suis bien forcé de dire que le uouriisson regardait plus souvent le sein dt^ sa nourrice que les horizons de sou berceau; (pi'il lui sevré trop lot de l'air nalal pour eu avoir profité et (pie s'il est devenu fort, c'est (pi'il avait la vocation de la force. Elle est le symbole même de son génie.
Besançon n'occupe aucune place dans les souvenirs de Victor Hugo; il (piitta la vieille ville c.spin/iKilc, (piaud il était au uiaillol ; il uy retourna jamais ; seulemeul, plus tard, avaul à parler d'elle, il la gralilia de l'épithète ipii lui était particulièiciuenl douce, ba première, la plus persistante impression de celui (pii devail (''crire Ili'riKiiti el Rliji Bios, fut celle de l'Espagne. Il en a gardé, dans le cœur, des étincelles (jue le uoui de Besançon (it jaillir. Mais ce fut tout.
Si j'osais conseiller un sujet d'élégie, je dirais (pi'une légende, recueillie de la bouelie souiianh^ de ^ ictor Hugo. permet de préleudi-e (pi'il ue sérail pas ik', sans nue ascension entreprise vers une lianle uionlagnr, sans une halle sur un pic neigeux, un jour ipie le connnandanl llngo et sa femme étaient en appélil de promenade.
On voit le parti poéticjiu' à tirer de cette anecdote : Le poète des sommets, conçu dans la patrie des aigles! Quand je raconterai les ascensions de Victor Hugo dans les tours de Notre-Dame, je fortifierai encore la légende; mais j'avoue que lui-même ne la prenait pas au séi'ieux.
Il ne parait donc pas (jue l'enfant, né sans couleur, sans reyard et sans voi.r, ait eu besoin d'un traitement balsamique pour se fortifier. Il a raconté les soins maternels qui suffirent. La vie l'attirait; il vécut pleinement et ne fut jamais malade.
Victor Hugo avait les épaules larges, carrées comme celles des porteurs de fardeaux, la tête un peu dans les épaules, comme assise le plus près possible du cœur. On sait quel front vaste abritait ses pensées. II marchait solidement, marquant le pas, les pieds très en dehors. Rien ne lui était resté des prémisses malingres, et jusqu'à la lin de sa vie, affrontant la pluie, la neige, avec une sorte de nostalgie des glaciers, il allait, marcheur intrépide, par tous les temps, mettant l'action dans les moindres incidents de sa vie, comme il la mettait dans toutes les conceptions de son génie littéraire.
On a beaucoup de portraits de lui, à différents âges; tous révèlent la force. Après le front qui étonne par la dimension, les yeux vous arrêtent et vous fixent. Je parlerai plus loin du regard de Victor Hugo. Ce que j'en veux dire dans cette première esquisse, c'est qu'il était surtout chercheur, perçant, non inquiet, mais avide de voir, <le connaître, ne visant pas à la dignité, mais attirant le respect, s'amincissant pour pénétrer, jusqu'à n'être plus qu'une
pointe, et s'élargissant pour relcnii", uvee une couleiii- sombre (jiii émouvait sans intimider.
Le nez était fort et la Ixniclie expressive. Elle était comme la tenaille du vers, et celui-ei en s'en échappant lui laissait un pli, la manpic d un clloi'l. Au retour de l'exil, Victor Hugo avait laissé pousser sa harlje; on ne vovait plus autant la bouche, et c'était ddiuMiai^c ; (ui perdait un secret.
Etait-ce pour mieux dissimuler riioiiic de >a force, pour voiler l'amertume de son sourire, (pic \ idor lliii^o avait laissé pousser sa barbe? Jamais boni uu" ne Miuj^ca moins à arranger, à ap|)rèter sa phvsiononiic. INut-étre ne laut-il voir dans ce changemeni cpi'nn peu de compassion pour sou barbier! .le sais (pu' la barbe était si l'orle, si serrée, (pie le i-asoir s'v él)rétdiait, et Idn prétendait (pi'an lieu d'un, Victor Hugo avait trois poils dau> le bulbe pileux.
Est-ce de celte particularité (pi'cst vcmic l'expression « un brave à trois |»oils »?... On voit (pic \ icior Hugo la justifiait et aurait pu aider à l'iin ciitcr.
Si je ne craignais de pousser trop loin ces variations plivsiologi(]ues, je dirais (pic la tctc de \ ictor Hugo était bien le relief de sou esprit ; la beauté v était cxpiimcc par la force, plus (pie jiar la ligue. Elle ctiumail. a\aiil de cliarmcr; clic captait d abord ; elle sé(liii>ait eiisiiite.
.l'ai |)cns(' liicii souvent (pie Eraucois-\ ictor Hugo, le traduclciir de Sliakespcarc, (pii a (''t('- ukui jeune ami vers l8iU, me donnait alors la pli\ sioiioniie de son père de douze a (pi;itor/.e ans. Il en a\ail la caiinre (r(''paiilcs, la (léinar(dic, la boiudic. un peu i\{\ ici^aid. La béante de la
mère était combinée davantage avec les traits paternels dans la figure de ce pauvre Charles, mort dans tout son éclat.
Par un art qui touche à l'intuition, M. Emile Bavard, dans la gravure des Odes et ballades, premier volume. Mon enfance, me paraît avoir retrouvé, imaginé la figure de Victor Hugo, à l'âge où il écoutait en lui l'écho des grandes fanfares qu'il traversait.
Je n'entrerai pas dans les détails, vulgarisés par toutes les biographies.
On sait que Victor Hugo était le troisième fils d'un soldat de la Révolution et de l'Empire, et d'une Vendéenne, M"° Trébuchet.
Plus tard, voulant justifier son enthousiasme pour l'épopée impériale et sa tendresse pour les victimes de la Révolution, le poète s'est réclamé de ces deux influences, de son père et de sa mère.
Selon moi, cette justification touchante était superflue. Comment s'éveiller dans cette splendeur de l'Empire, sans en garder un long éblouissement? Mais, en même temps, comment avoir l'àme rêveuse et poétique, sans ressentir, à l'âge des premières méditations, cette mélancolie sur des ruines qui avait saisi, avant lui. Chateaubriand, Lamartine? Victor Hugo était le fils d'un soldat et il s'en souvint; mais il élail surtout lenfaut de son siècle, et le sens artistique qui le troublait le fit s'incliner vers ce qu'il y avait de plus louchant alors, des veuves illustres, des orphelins histori(iues, des arceaux gothiques, au-dessus de tombeaux fleurdelisés.
L'homme se dégagea des influences de l'enfant, sans
qu'il eût à s'excuser de les avoir subies. Il ne sérail pas un grand génie, s'il n'avait pas éprouvé Ion les les émotions de son temps. Les âmes loyales, en s'étonuant du clicmiii qu'elles ont parcouru, n'insullenl janiiiis à leurs cireurs passées et les parent de toutes leurs tendresses avant de les abandonner.
Victor Hugo descend-il il une vieille ianiille lorraine? Quehjues biographes raffirinent. Des érudils, el le plus ini[daeable à cet égard, M. biré, dans un livre plein de documents intéressants d'ailleurs, et inlitidé Victoi' lliKjo avant ÏHSO, nie cette origine et brandit des exliails d'archives de l'état civil, pour ap|)uvei" sa négation.
La question est sans inléi-èt. Victor Hugo ne s'est jamais réclamé ([ue de son pèi-e, le général.
l'arml les flatteurs du génie, il s'csl liduvi- un généalogiste ardent (|ui lui a ap|)orlé un lilasou. \ict(ir Hugo a reçu poliment l'hommage, a trouve le blasou cuiiciix, n'ayant pas d'arcliives de ramillc, n'a pu réfuter le courtisan; mais, s'il a toujours denumdé avec instance (|ue le nom de son père lut inscfil sur l'arc de liioniplic de l'Etoile, il n'a jamais insiste pour piall'er parmi ]{'•> (/ra mis ou petits cheiuiii.r de Lorraine. Ce cpiil v a de posilil', c'est que son grand-père était luenuisier, (|ue son père el ses oncles étaient soldats. H cul des épées croisées, iiiic voûte d'aeier sur son berceau; Miilà ce <|ui est certain, el après avoir été apprendre à nuircdier en (^orse, après un séjour assez court à Paris, il allii ;ippreudr(> à se souvenir, en Es|)agne.
^?f/tfe4>n ^yLiùif/M/e
HOMAVAGE AVICTOK liLUVO Souvenir du Banquet du 26 février 1885 .
L'inlluence de l'Espagne a été prodigieuse sur Victor Hugo. Elle lui a donné une empreinte qui ne s'est jamais efîacée.
Si, par le sang, parle patriotisme, par la science de la langue, Victor Hugo est un génie essentiellement français, par la chaleur composite de ses inspirations, par le pittoresque dont il rovèt ses pensées, par l'horreur du lieu commun français, il est un génie international.
L'Espagne, qu'il n'a pas revue depuis son enfance, a laissé en lui un reflet si étrange, si inen"açable, que le décor de sa poésie, pour ainsi dire, est espagnol; que le sentiment héroïque de tous ses drames est castillan ; que ses rimes ont un cliquetis de clochettes, de cloches, de castagnettes dans les choses gaies, une sonorité de vieux manoirs et de grandes cathédrales mauresques dans les épopées; que les airs de guitare sont sa seule musique, avec les vieilles orgues en trompettes, et que ses dessins enfin, qui satisfont l'inquiétude de sa mémoire, sont des visions parfaites, dans leur confusion même, des paysages, des châteaux d'Espagne.
Je me souviens que, visitant l'extérieur de la ville de Cordoue par un jour de pluie, et m'arrêtant au delà du pont, pour contempler les vieilles murailles romaines et arabes, je fus frappé, comme par une réminiscence, de l'aspect
sombre, énergique, (le cet horizon, vu pour la première lois.
— On dirait un dessin de Victor Hut^o! ni'éeriai-je.
J'ai eu bien des occasions depuis de l'aire ce rapprochement, et je crois (ju'il eût été possilili' de piil)li('r hi relation de mon voyage en Espagne, avec des illuslrulious de Victor Hugo.
H est bien évideul cpic les images n'auraient été ni la reproduction tvpographique ni la photographie des choses; mais elles eussent été l'évocation de leur ànie, riiii|)i('ssion, le rêve même de l'Espagne.
Dans la plupart des dessins de \ icior Hugo, incisifs par certains trails réels, vaporeux comme le souvenir, (ni retrouve l'Espagne. Tolède, |)ar exemple, avec sou poul.sa Vui'vtd (Ici Sol, sa position au sommet (riiii loclicr, le Tage roulant à ses pieds, reparaît très souvent.
Savait-il cpi'il dessinait Tolède? Non, mais sa l'antaisie obéissait à une obsession inconsciruh'.
Ce qui s'était tlxé une fois dans la mémoire du poèlin'en sortait plus.
,Ie dirai en passant (pie \ iclor Hugo avail la plus (tonnante mémoire qu'on put supposer. H savait toujours exactement où trouver un vers, nuuus ([ue cela, un mol de lui, dans ce sable infini de son océan.
J'insiste sur cette inilueucc de 1 llspague (pii se dédoubla.
C'est ainsi (|ue le chantre des (h'icnta les, (pii n'a januiis visité r<h-i('Ml, avait i'ap|)oi'lc d'an delà (li"s l'\ tcni'cs ces impressions maur('>(pi('s avec l('si|iicll('s, (h's ses drlmls, il a refait un Orient, à son i^dùt, à son idée.
LA JEUNESSE. il
Chose .singulière, cet orientaliste en chambre, qui n'avait pas respiré la rose sur sa tige, mais qui tout enfant avait parcouru les murailles imprégnées de l'essence, venue d'Orient en Espagne, a été plus coloriste et plus vrai que les poètes voyageurs en Orient. Chateaubriand, Lamartine, Théophile Gautier, d'autres encore, en ont rapporté des relations agréables, mais, au fond, inutiles à leur génie, à leur talent. Victor Hugo a inspiré plus d'une fois les peintres de choses orientales par ses vers, qui n'étaient (|ue les bruits conservés de son unique et lointain voyage.
Avant d'aller en Espagne, Victor Hugo était allé en Italie. Il avait cinq ans, lors de ce premier voyage. Son père, appelé par le roi Joseph à Naples, comme plus tard il le fut à Madrid par le même souverain, changeant de garnison, avait désii'é avoir près de lui sa femme et ses enfants.
11 serait téméraire de supposer qu'à cinq ans Victor Hugo ressentit les émotions artistiques qu'il eut plus tard, entre neuf et dix ans. Mais cette témérité de supposition n'a pas cfTravé Alexandre Dumas, et dans ses mémoires, il aflirme que l'enfant précoce qui n'était pas encore l'enfant sublime, s'intéressa à tout ce qu'il vit à Florence, à Rome, à Naples.
J'ai, dans la véracité proverbiale de l'auteur des Impressions de voyage, toute la confiance (|u'il faut avoir, quand il parle de lui; mais il est permis de sii])poser qu'il n'est pas un historien autant exact, (piand il s'agit des autres et surtout quand il s'agit de ceux (|u"il admire. 11 avait l'amitié hyperbolicpic cl l'admiration vertigineuse. Il est vrai (jue licn n'arrêtait l'audace de sa critique, quand il crovait prendre un homme de génie en faute, et puisque ces pages sont une causerie, je suis tenté, à propos de Victor Hugo, d'ouvrir une parciilhèse où je ferai entrer Lamartine, Shakespeare et Alexandre Dunuvs; ce ne sera pas de la place perdue.
J'étais à la campagne, chez Lamartine, quand Alexandre Dumas lit paraître dans le Mousfjtictd ii'C, son journal, un article sur Shakespeai'c, ayant pitur hiil de prouvei- <pie le grand William s'entendait moins (|iic le grand Dumas à charpenter une pièce et (jue le dranie iVOtliello, par exemple, eût beaucoup gagné à être construit par l'auteur (VAntoiiii. Le stvle était également l'objet des plus vives criti(pies et Dumas appii\ait .sur les ()i)sccnité> de certains passages.
Lamartine, (|ui avait onhlic Othello, ou i|ui |)eut-ctre ne l'avait pas bien lu, cl (|iii clait d nue susceptibilité étrange, en fait <le stvle libre et vil', lisant celte criticpie, s'écria :
— Alexandre Dumas a raison, Sliakc-iicarc csl nu porc! Tout c(> (lu'oii cilc lii est véi'itablcmciil odieux.
LauKirtine jeta le M(Hi.s(jiictn i rc avec dcgoùl ; M'"" de Lamartine le ranuissa. Elle se sentait lioisscc dans sa fierté
(rAngUiise, dans son admiration pour Shakespeare et surtout dans son amour pour Lamartine , qu'elle eût voulu mettre d'accord avec tous les grands génies humains. Elle ne dit rien ce jour-là, mais elle passa la soirée et une partie de la nuit à relire Shakespeare, à étudier Othello, et, le lendemain, au déjeuner, revenant sur l'exclamation échappée la veille à l'indignation de Lamartine :
— Alphonse, lui dit-elle, M. Alexandre Dumas exagère et se trompe.
Alors, avec une hardiesse pudique, touchant aux vilaines choses du drame anglais, comme je l'avais vue toucher quelques jours auparavant aux plaies hideuses d'un vigneron entièrement dépouillé par la foudre, avec une délicatesse extrême. M'"" de Lamartine expliqua le drame, excusa l'emportement du More, justifia, autant qu'elle le pouvait, la crudité des mots et terrassa le Mousquetaire.
Lamartine aimait à être persuadé ; il le fut complètement, et avec une stupéfaction profonde, naïve :
— Ah çà, s'écria-t-il, on ne peut donc pas se fier à Alexandre Dumas?
Nous nous mîmes à rire. Le mot était superhe. C'est pour ce mot que j'ai ouvert une large parenthèse, et voilà pourquoi je doute, malgré Alexandre Dumas, que Victor Hugo à cinq ans eût été capahle, non d'écrire, mais de dicter ses impressions de voyage en Italie.
A plus forte raison, faut-il admettre que quand il avait été porté en Corse, dans les bras de la nourrice, à l'âge
(le deux mois, il niivail pas bu sciemment le lail bonapartiste (|iii l'inspira loujoiiis, lant (|u"il le liouva bon, v[ surloul, (lès <ju il \v liouva mauvais.
De ce voyage d'Italie, il n'est donc rien resté dans l'imagination de l'enfant; tout au |)lus des impressions de pluie : mais, Alexandre Dumas ne licnl pas b' p'uiic v(i\agenr de cinci ans (piitte à si bon marclu'. 11 veut (pi il lui soit resb- (piclipo' cIkisc iIc (b'cisil de ce st'jour do (picl- (jues mois en Italie.
Le ])alais (rAv(dlauo, dans l('<piel la famille du colonel Hugo (Ha il iuslalb'e, dominait un ravin, |)(MI iiroloiid cl ti-('s ombreux, selon le Ic'moignage de M'" \ iclur Hugo, dans son r(3cit, mais de la nature des précipices, selon Alexandre Dumas.
Or, dans ce i-avin, les enfants allaiciii cueillir des noisettes, des iiiu'lincs. .le m'imagine (pie si le pclil \ icior ris(|uail de se rompre le cou, ce iic devait pas (Mre wuc escalade Iroj) bardie. Mais Alexandre Dumas voit les jeux d'un Titan dans ces jeux cliarmants et écrit iiiipcrliirbablement dans ses mémoires :
(( De là sans doute vient pour Hugo celte liabiliule des hauts lieux, ce iiiéi>ris des prcci pives et cette indilVérence du vide (piil possède plus (|iie pers(Uiiie cl (pii lait iiioii admiration, à moi ([iii ai le vertige à un balcon du premier étage ! ))
11 est bien certain (pie sur ce |)oiiil encore, il serait téméraire de se fier à Alexandre Dumas.
Que u'aurait-il pas dit, s'il eût connu la Icgeude de la conception sur un glacier et raiiecdolc sui\aute ipii u a cb-
imprimée que par moi el que Sainte-Beuve m'a racontée? Je suis obligé de me citer moi-même (1).
J'ai parlé de la vue merveilleuse de Victor Hugo. En voici la preuve :
« Quand il écrivait Notrc-Danic de Paris, le poète ne se lassait pas d'aller avec ses amis visiter la vieille église, dont il prenait possession tous les soirs.
« On descendait en été, après le dîner, de la rue Notre- Dame-des-Champs ; on désertait, en rebelles romantiques, le vieux Mont-Parnasse dont on aurait bien voulu changer le nom, et on se hâtait d'arriver à la cathédrale, avant le coucher du soleil.
« Ceux qui ne faisaient pas le roman trouvaient que ces visites était un peu trop fréquentes, et comme il fallait tous les soirs faire l'ascension d'une tour, ils soupiraient intérieurement, en s'engageant dans l'escalier qui menait au ciel.
(( Mais Victor Hugo, leste, ingambe, avait hâte d'atteindre au sommet, et il les entraînait après lui.
(( Toutefois, quand on était là-haut, si éloigné des hommes, toutes les poitrines se dégonflaient. Une extase générale, en face du soleil couchant, s'emparait des âmes. On oubliait la fatigue; on s'épanchait en prose et quel- (jnefois en vers; on tendait les bras à l'espace, comme à l'avenir; on étreignait du vent, comme si on eût étreint de la gloire; on se croyait déjà célèbre, parce qu'on dominait de si haut ses contemporains.
(1) ,V(« Coiitfiiiiiiiriiiiif. par l.cjiiis Ui.iiir.n, I vul. Ouliiiaïuà-Lt'vy.
id LA VIE DE VICTOR HUGO.
« Victor Hugo s'accoudait et regardait. Il aspirait l'àinc de la vieille cité. Les liirondelles voletaient sur le front de ces poètes (|ui ne (lesceudaieut (ju'à la nuit close.
(( Où sont aujourd'hui les néophvles? Sur (juclic loui' vont-ils regarder venir l'inspiration?
« Un soir, Victor Hugo, (|ui plongeait avec délices ses petits yeux perçants dans la p(»ui[)re du coiiclier de soleil, se tourna du cùlé de la l)il)li(illir(|m' de l'Arsenal (|ui ('lait très loin de là et dit à ses amis : (( Je vois (>liarles Nodier (f à son balcon. 11 n'est pas seul : il a avec lui deux per- (( sonnes, deux dames, l'une est sa (ille; je ne connais |)as «l'autre. »
« Malgré leur confiance dans le poète (|ui les Caisail monter si haut, tous les soirs; malgré leur adiniialioii pour l'excellence de ses facullés physi(pies, ses amis sourirent avec incrédulité. Mais, une heure api'ès, (puiud ils entraient dans l'aimahle salon de l'Arsenal, cjui ap|)arlienl à l'histoire littéraire de iSliO, ils ac(juéraient la preuve (pie Victor Hugo avait hien vu, (|ue ses veux ne lavaient pas trompé. ))
Ayant demandé à Victor Hugo si l'Iiistoire était vraie, hien (pie je ne doutasse pas de celui (|ui me l'avait racontée et (jue Sainte-Beuve fût une autre caution liisloii(|ue qu'Alexandre Dumas, Victor Hugo me confirnui le lait et ajouta ceci.
Etant collégien et suivant un cours de phvsi(pu\ il allait avec ses camarades recevoii' la leçon diiiis un ampliitlu'-àtre de ri'.cole de médecine. Les collèges n'avaient pas tous alors de cahiiicts de plivsi(|ue. lii jour, il s'agissait
es
de je ne sais plus quelle expérience d'oplique, et le professeur, voulant démontrer la puissance d'une lunette d'approche, fit monter son auditoire au sommet de l'Ecole, braqua l'instrument du côté des quais, dans la direction du Jardin des plantes, et invita les élèves à lire avec l'instrument une inscription qui semblait posée hors de l'étendue normale de la vue.
Victor Hugo, invité le premier, dit en souriant :
— Je n'ai pas besoin de la lunette; mes yeux me suffisent pour lire : CJuiiiticr du Cardiital-Louoinc.
Cette faculté puissante ne prouve évidemment pas que le jeune écolier qui déchitTrait si bien de loin les enseignes fût prédestiné à être un voyant, et à lire dans le lointain des âges, comme il lisait dans l'espace; mais elle aide à cette démonstration que j'ai voulu faire de la force physique de Victor Hugo. Jusqu'à la fin, il conserva ce regard infaillible. Menacé de surdité dans les dernières années de sa vie, il regardait si bien qu'il semblait tout entendre, et quand il faisait répéter un propos, c'était plutôt pour s'assurer qu'il l'avait bien deviné, que pour convenir de sa sourde oreille.
Quelques mois avant sa mort, en dînant chez lui, je parlais de mon dernier voyage en Espagne, et je me laissais entraîner à avouer ([ue je ne haïssais pas les combats de taureaux. M'"" Lockroy me dit à demi voix, vivement :
— Heureusement (|ue père ne vous a pas entendu! Il déteste les combats de taureaux ; n'en parlez plus !
Je détournai la conversation; mais le regard du maître me tenait et me fouillait ;
— Je n'ai pas saisi toute la phrase, me dil Vielor Hugo avec sou l)ou souriie. \ ous disiez (jue vous aiuiiez...
Comme je n'eu suis j)as, à uiou âge, à un mensonge près, quanti il s'agit surl(Mil d un iiicusonge charilahle, je répondis à voix très haute :
— Je disais (jue jaime bien la danse des bohémiens. Victor Hugo iil uu mouvemeul de la lèle (|ui me démentait :
— Non, non, vous avez dil (\uv v(mis iiiiniez les combats de tau féaux.
Il avait paiTailement entendu avec les yeux et il ne m'interrogeait (|ue pour m'éprouver. Mon mensonge élail lait à si boiuie iulenliou ([uil me fut |)ai(louué. Ou se moqua ui) peu de ukm, el ou ne paila pas des eoudials de taureaux.
Nous sounues loiu du petit \ ielor (jui eui-illait des avelines en 1807 el au commencement de lîSO^i daus le raviu d'Avellano. Revenons-y.
M'"" Hugo, pour rejoindre sou uiari eu llalie. avail quille'' la maison ipiClle habilail, rue de Clicliv, "i'i, sur l'emplacemeul actuel du s(|uai'e planté devant l'église de la Trinité.
Il est fâcheux que l'on ne puisx- pas visiler toutes les maisons par lesquelles \ ictuc Hugo a passé, car il a prisa chacune nue impression, une note, (piand il ne leur a pas pi'is (ont nn poéuie. .Mais prescpic ionien son! dciindies, la vieille maison des Fenillanl in(•■^ coninic la niaiMHi de la rue de Cliehv. Quand Victoi' Hugo put mcnlilcrct arranger uu appartement à >on goût, il en lit niu- >orte de reliel de
sa pensée. Il était trop esseiiliellemeut artiste pour s'accommoder d'un milieu banal. 11 fallait que sa demeure fùl le repoussé de son génie.
Lamartine, excepté la maison paternelle de Milhi, la maison du bonheur conjugal de Saint-Point, et le château dans les vignes, Montceau, n'a attaché rien de lui aux murs qui l'ont enfermé. Son cœur était confiné dans ces pierres sacrées; le reste lui était indifTérenl, ou plutôt, avec cette faculté d'idéalisation qui lui faisait prendre des cailloux pour des diamants, Lamartine se trouvait bien partout, ne changeait rien aux mesquineries dont il était entouré, les admirait même de bonne foi; mais au point de vue de son sens poétique, il n'y a rien à dire de son appartement de la rue de l'Université, à Paris, de sa petite maison de la rue de la Ville-l'Évèque, devenue facilement, de la demeure d'un poète, la ruche de quelques employés du ministère de l'intérieur.
Si le poète des Méditations a parlé admirablement de Milly, de Saint-Point, de Montceau, c'est devant l'évocation de fantômes de famille, et non par une affinité directe et personnelle avec les murailles, avec les jardins habités. Quand le sol ne résonnait pas sous ses pas d'un bruit de tombeau, il ne s'arrêtait pas dans sa marche.
Avec Victor Hugo, c'est bien différent. Dès qu'il pense, il s'attache aux murs et ne se détache plus des pierres qui l'ont abrité, des sentiers qu'il a parcourus. 11 s'en inspire, jusqu'à ce qu'il leur laisse à son tour l'empreinte de son inspiration. Il n'avait gardé qu'un souvenir, flottant comme un rèvc, de la maison de la rue de Clichy ; il se rappelait
seulement qu'il y avait un puits dans la cour et iim- chèvre gambadant aiitoui' du pulls. Mais Men souvent les enfants ne se rappellent les choses, (pi'à cause du reproclu' (iii'im leur fait à satiété, de les oublier. Huoi! la jolie chèvre, il l'aurail oubliée? Et lenfant, en grandissant, pour être bien sùi- (|ii"il n'est pas ingrat, met une chèvre dans son roman. Quant MU puits, on lui en faisait IjimI ])eur dans son enfance, (|u"il en a gardé la leri-eur.
Mais la maison où pour la piciiiière fois et pour toujours, de lui-même, Vicloi- llu^o plante son àme, la fait ileui'ir, c'est cette vieilli' nuiixiu de limpasse des Ecuillantines (piil a immortalisée <laus ses vers. Tout > \ liiuivail réuni jiour développer sou Miuonr des fleurs, sou goût des (dH)ses mvstérieuses, sou sentimenl artistique el sa pitié hunuiine.
Il a dit lui-même quelle lui a|)paraissait couverte d'une sorte d'ombre sauvage. « C'est là, ajoiilc-t-il, (lu'ini uiilicu des rayons et des roses, se faisait en imii la iu\>tcrieuse, ouverture de l'esprit. »
En lisant dans ce beau livre posthume : le Théâtre cil Liberté, la |)ièee iniilulée la Forêt niniiillt'c, il nie semblait voir l'eparaître, pour le ca|)ric(' de l'aiti^te vénérable, le décor de ses iircniières songeries. C'est dans ce jardin (pi'il errait coninu' un homme, (ju'il rôdait comme un cnlaut, (|u'il s'emplissait de tous ces parfums, exhalés depuis dans tant de poèmes. C'est là (piil allait s'abriter, se cacher dans une vieille cluipelle. dont les vitres défoncées laissaient enli-ei* et sortir les oiseaux : (i Diiii et les oiseaux, a écrit le poète, cela va ensemble ».
Peut-on s'étonner que l'enfant ait aimé les ruines gothiques et les ait enlacées, comme d'un lierre, d'une foi ardente qui était évidemment plus artistique que catholique, mais qui se faisait orthodoxe, pour avoir le droit de réclamer, au nom de la religion, ce qu'on n'eût pas accordé au nom de l'art?
Il ne faut pas oublier que Chateaubriand a ouvert l'ère romantique avec le Génie du Christianisme, et que René est un épisode de cet ouvrage de piété.
C'est aussi dans ce jardin des Feuillantines que l'enfant a reçu la leçon dont il a profité toujours, et cpii dans certaines circonstances, poussant sa bonté jusqu'à l'héroïsme, a fait de lui l'ami, sans restriction, de tous les proscrits, l'ennemi, sans atténuation, de tous les proscripteurs.
Il voyait se promener, au milieu des enchantements de son jardin, un homme attristé ; il sut plus tard que c'était un condamné à mort, un réfugié. Hélas! la bonté du refuge ne le préserva pas contre la trahison d'un ami du dehors. Le général Lahorie fut arraché du jardin des Feuillantines, pour être conduit à la plaine de Grenelle et fusillé. Le jeune Victor Hugo apprit le nom du promeneur silencieux, en même temps que son arrestation et sa mort. Ne comprend-on pas qu'il ait pu dire depuis en toute occasion, avec une terreur attendrie :
Oh ! nV'xilons personne. Oh ! l'exil est impie.
Ce vers ne le préserva pas lui-même de la plus inepte et de la plus glorieuse des proscriptions, et quand, sur le
rocher de Guernesey, le poète des Châtiments pensait à la patrie absente, si lointaine et si proche, il évoquait assurément les allées ombreuses, avec les oiseaux chanteurs, que traversait l'homme pâle, le proscrit de l'Empire. Dérision amère ! Lui aussi était frappé par un empereur, par un Napoléon! Mais le ])0urreau n'avait pas de gloire, et la haine des victimes, cette fois, était soulagée par le mépris!
Quel dommage ([ii'on ne j)uisse pas, à certains jours anniversaires, retrouver la trace du poète, et que les embellissemonts, les assainissements de Paris, comme on dit, aient fait déti-uire cette ruine do l'impasse des Feuillantines! On ne la démolirait pas aujourd'hui, si l'reuvre était à refaire; et du Panthéon qui est la demeure définitive, on irait, les jours de dévotion nationale, à la maison de la jeunesse, de l'enfance, (jui fut le berceau de la première idylle.
On ne rencontrait pas seulement le proscrit inconnu dans les allées des Feuillantines, on v voyait passer l'éclair d'une petite tille, jolie vn attendant (pielle fût très belle, et parmi ces fleurs que le petit \ icloi' Hugo cueillait et gaspillait, pour en laire Iherbier de sa vie ciilicic sCpanouissait une fleur ([iii lut sou |)i'{MnitM- ainoui'. (|iii lui sa première and)ilion et (|ui parfuma toute son oMivre. Il jouait avec la pclilc Adèle Foudier, (|ui devait être sa femme.
On (piilla la maison des Feuillantines pour all(M" rejoindre le général Hugo à Madrid, en IKIl, le lendemain du jour où Ton fêlait à Paris la naissance du loi de Rome.
Le p("lil porte emportait la vision de ces j'eux d'arli-
fice ; il s'en servit plus tard quand il eut à chanter ou à pleurer l'illusion paternelle de l'empereur, croyant recevoir un gage assuré d'avenir, à la veille de l'orage qui devait le déraciner et le jeter au vent de l'exil.
Nous ne suivrons pas, tout de suite, Victor Hugo en Espagne; nous l'y rejoindrons. Il est convenu que je feuillette mes souvenirs, comme on feuillette un album; c'est d'ailleurs pour accompagner un véritable album, et je ne me guide dans cette revue du passé que par le hasard des impressions qui reviennent.
Je ne veux pas m'interrompre de parler des maisons que Victor Hugo a successivement habitées, sauf à y revenir encore.
Je n'ai pas connu la maison des Feuillantines : je ne l'ai vue que dans ces dioramas prestigieux où le génie du poète transperce les murs délabrés et les fait lumineux.
Mais j'ai connu la maison de la rue Notre-Dame-des- Champs, et je l'ai visitée, quand rien de Victor Hugo n'y restait plus.
Un de mes vieux maîtres de province, quand j'étais en rhétorique à Paris, m'invita, par lettre, à l'aller voir dans sa retraite paisible, me faisant d'ailleurs remarquer que si j'étais toujours l'élève pieux et bien pensant qu'il envoyait autrefois avec tant de bonheur à confesse, j'aurais des facilités de me blanchir l'àme, le quartier étant rempli de maisons bonnes à fréquenter et les Jésuites ayant notamment, rue du Regard, tout près de là, un établissement où l'on confessait les jeunes gens, sans leur imposer le moindre sacrifice des usages mondains.
J'avais, dans ce lemps-là, gardé, après un si'joui' de quelques mois à peine à Paris, une sorte d liiimiilih' cliuistrale, au fond de l'espril, ipii me niaiutenail ilans lu Iraîcheur de mes impressions de néophyte. L'idée de revoir un vieux niaîti-e, (pii m'avait tant de fois donné des petits coups d un iiiartinel spécial sur les mains, ne me séduisait que coniMic iiu devoir de moi-tification; mais la pensée de recevoir une bonne adresse et une lettre de recommandation pour un bon Père Jésuite qui me blanchirait la conscience à neuf, tous les jours de sortie, et me donnerait ainsi la possibilité de me la salir, pendant la semaine, me transportail.
J'allai donc rue XoIre-Dame-des-Champs à la niaisou indi<piée. I^lle avait, dcrrièi'e une grande porte coclière (peut-être a-l-elle encore), une avenue, ciilre deux hautes nuirailles, coinhiisanl ;i une sorte de petit jardin, [iclouse avec massif de rosiers, dcxant la façade principale du logis.
Je n'avais aucune raison d'examiner en allant : j'en eus beauconj) pour ne rien perdre en ri'venanl. .M(M1 vieux maître avait encore vieilli depuis noti<' séparation. Ce nClait pas (pie ses cheveux et ses lavoris eussent blanchi davantage. Ils étaient seulement un peu plus brùh-s par nn usage abusif de la teinture. Il nie parut moins i'cs|ic(lable. l'ilais-je déjà indiu de ICspiil sccpli(pi(' (pii lait xoii' aux ('coliei-s de Paris leurs proli'sseurs comme des lanloehes? Je regri'tlai pri'sipic d'èti'c \('nn: mai^ I adresse à recevoir des Ixnis Pèi'es .L'sniles nie donna dii courage.
Mon ancien l\ran. onbliaid les coups de nuirlinel, pa-
raissait se persuader que j'avais été son meilleur élève. Ah! comme il avait été fier de moi, comme il le serait encore aujourd'hui, si, recueillant au grand concours les palmes classiques, je pouvais y mêler encore le lis de mes bonnes mœurs! Cet accueil, qui portait à faux sur tous les points, m'humiliait, mais je fus hypocrite et je parus touché, afin de me rendre digne d'avoir l'adresse des bons Pères Jésuites.
Mon maître me questionnait sur mes études, sur mes chances d'aller au concours, sur mes condisciples. Je lui dis que mes condisciples les plus chers étaient les deux fils de Victor Hugo, Charles et Victor; que grâce à eux j'étais admis familièromonl dans la maison de la place Royale...
Au nom de Victor Hugo, le nez de mon vieux maître, qui avait toujours eu la faculté de se raccourcir, par un plissement analogue au mouvement des petits serpents découpés dans un seul morceau de corne, qu'on allonge et qu'on diminue à volonté, ce nez, que le tabac noircissait et que nous avions si souvent essayé de décrire en vers, sembla s'aplatir :
— Ah! vous connaissez M. Hugo, mon enfant.
— Oui, Monsieur.
— Je ne vous en fais pas mon compliment.
— Pourquoi ?
— Vous donne-t-il des leçons de français?
— Non, Monsieur.
— Tant mieux, car il vous ferait perdre cette pureté de style que vous aviez dès la troisième. Vous souvient-il
de votre fameuse narration, (jiii commençait de celte façon si éclatante: Minuit soiuuiit à la tour du cliàtrau; deux lia m m es so vta icii I ... ^
Mon vieux maître était radieux et je baissai la tête avec honte; (ont à coup il se leva avec une exaltation singulière :
— Tenez! c'est ici (juil a (Icmeuré, ce chef des Visigoths. Voilà le salon où se réunissait le cénacle. AIi ! j'ai bien purifié tout cela.
Je fus ébloui à cette révélation. Quoi ! j'étais dans la maison oii Victor Hugo, jeune, marié, triomphant, avait commencé cette action sur ses conleniporains, sur ses rivaux, cpii devait aboutir à la domination de toute l'épixpie !
Jadniirais le salon de la |)hic(' Uovale, dont je parlciai plus tard, comme un Panthéon; nuiis j'étais saisi, loul à coup, d'un respect profond pour ce premier liMn|)lr on le culte avait débuté, .l'aurais voulu visiter toute la maison, savoii- surtout dans (pu'Ue place il avait (■■lal)li son bureau. Un jour je m'étais glissé, par un couloii' de rappaiIcMicnt delà place Royale, juscpi'au sanctuaiir iiilimc ; j'avais vu une page commencée ; jen'avais pas osé la voler, nuiis j'avais pris la feuille de jKipier intacte, (|ui suivait la page écrite, et j'avais ciniioi'ti' mou iai'ciu, avec aussi peu de riMuords qu'un c()n(|uéranl emporte une couronne volce.
J'aurais voulu (b'-lacber un morceau des ImnbiMs de lu nuiison d(> la riu' Notre-Dame-des-Cliamp-- : mais ukui vieux maître me tenait par la main, pour me communi(pier plus rapidement, plus sûrement la lièvre d"in(li^;iiation
contre le romantisme, et m'empêchait de bouger. Il ne prit pas la peine de me faire visiter l'appartement réhabilité par lui. 11 me raconta seulement que le propriétaire, du temps d'Hernani, ennuyé sans doute du bruit que faisaient les amis du poète et le poète lui-même dans la maison, avait fini par trouver le moyen de donner congé à toute la bande et surtout au chef de la bande.
Ah! comme j'aurais voulu avoir été de ceux qu'on avait chassés, et comme j'avais envie de crier subitement à mon vieux maître idiot, stupide:
— Moi aussi, moi aussi, je suis romantique; nous le sommes tous dans ma classe, ou presque tous !
Je ne l'écoutais plus ; mais je faisais semblant de l'écouter, pour avoir un prétexte de rester là longtemps, m'imaginant que sous mou pied qui voulait prendre racine dans le parquet, j'allais sentir sourdre je ne sais quoi, une évocation, une ombre de ce temps passé.
Quand il eut épuisé sa colère, en pensant sans doute que je répéterais quelque chose de cet anathème à l'homme néfaste dont il habitait la demeure, le vieux pédant me dit:
— A propos, mon enfant, allez demander le Père Pourcelet, chez mes voisins les Jésuites. C'est le bibliothécaire. 11 vous montrera un beau Virgile. Ah! M. Hugo ne fera jamais une Enéide, je l'en défie bien! Il ne fera pas non plus la Ilenriadc '.... Allez voir le Père Pourcelet. Je lui ai parlé de vous.
Je m'inclinai, sans oser promettre à haute voix de faire la visite que l'on me recommandait. Je n'allai pas chez les Jésuites ; je ne retournai pas chez mon vieux maître. Mais le
soir même j'allai à la place Royale, et dans ce inilieii doux et fier, tout ensemble, dans ce iiiiliou où l'art rayonnait, où la jeunesse, représentée par quatre enfants, mettait un bruit de volière dans le murmure des conversations sérieuses, je sentais se dissiper les amertumes, apportées de ma visite du tantôt.
Sainte-Beuve, qui allait aux réunions de la rue Notre- Dame-des-Champs, m'a raconté ce qui s'y passait. On v lisait des vers, et quand l'heure de la retraite avait sonné, Victor Hugo, (|ui a toujours été un grand marcheur, reconduisait ses amis assez loin; parfois ses amis remontaient vers la rue Notre-Dame-dcs-Champs pour le l'amener, et le trajet se faisait ainsi plusieurs fois.
AlIVetl de Musset était nn des hôtes de cette maison dédiée à la |)oésie. Nictor Hugo, (jiii a toujours été indulgent aux plus jeunes, prenait plaisir à laii-e réciter cha- <pie fois, quehjue pièce encore inédile de lanlenr de Roi la. Il le félicitait sincèrement; mais il avait de la |teine à rendre confiant et simple ce volupiiieiiv raiMniclie (|ui i-èvail rageusement de l'amour, sans s'aliaiidniiiiei' à aimer-.
Sainte-Beuve a été témoin de la scène de iii|iliiie entre les deux poètes.
Un soir, en reconduisant ses amis, \ ietor llngo pril Musset familièreineid par le bras et lui dit :
— Ah! mon cher Alfred, (|uels beaux vei's vous nous avez lus ce soir!... poiirtanl, si j'osais nu- perniellic un (•(Uiscil...
Musset raidit son bras sous celui de \ ietor Hugo.
— Quel conseil? demanda-l-il d'un Ion de d('ti.
— Eh bien, mon cher ami, je crois (jne vous devriez soigner davantage ki rime; vous ne rimez pas assez.
— Et vous, vous rimez trop! repartit Alfred de Musset, eu dégageant son bras et en donnant un coup à son chapeau pour l'aflermir sur sa tête.
Il (juitta le groupe des amis stupéfaits, s'en alla à grands pas, et, depuis, il n'a jamais revu Victor Hugo dans l'intimité.
J'aurais du plaisir à suivre Victor Hugo dans ce voyage en Espagne qui fut son enti'ée dans le pays de ses enchantements poétiques. 11 serait intéressant de noter, par une poussée de sa mémoire, l'inlluence de tel ou tel événement, la floraison de telle ou telle inspiration.
La première halte de la famille fut Ernani. Ce fut la première page des images pittoresques dont Victor Hugo emplit sa mémoire; aussi donna-l-il le nom de ce bourg au premier héros espagnol ({u'il mit eu scène.
A Buryos, on lui montra le coffret du Cid et il eut l'idée de l'Honneur castillan; mais le convoi dont il faisait partie avait une nombreuse escorte pour le préserver des alla(pies des bandits, el voilà pourquoi Hernani, le proscrit, comme Lahorie, l'Espagnol au co'ur lier, comme le Cid, a fait un peu le métier de bandit.
Les noms, les silhouettes des maisons, l'aspect d'une
jolie figure, tout se fixait dans cette tète ouverte à tous les vents et rien ne devait plus en sortir.
J"ai dit combien, devant les murs de Cordoue, j'avais Cl 11 voir un gigantes([ue dessin de Victor Hugo; mais pendant une halte devant Antequera, je fus tout à cnup liante d'un refrain de Vllommc à la rarabiuc; je vis la tour Magne, la vieille Maugial)iiie, cl une belle fille aux yeux profonds (jui nous olVrail des oranges devait être un peu parente de doiïa Sabine.
Je n'ai rien à raconter, touchant le séjour de la famille Hugo en Espagne, a|)rès les réciis d'iiii témoin de .sd vie.
Tout au plus me permettiai-je de hasarder une anecdote (pie je liens du maîlic lui-inèine l't (pii me semble n'avoir été relatée nulle part.
Le général Hugo était gouverneur de trois provinces. Mais il gouvernait un pays, à peine contenu, et (|iii ne lut jamais soumis. Il l'allail veiller, non seulemeiil sur les convois, sur les proiiiciiades, mais sur les moindres |»aroles des soldais fraïK.ais (|ui pouvaient faii-e sortir les couteaux en plein air, et ^ul• les moindres gestes des f.spaguols qui pouvaient doinuM- le signal d'une révolte.
Un jour, le gouverneur apprend (|iie le clergé, de je ne sais plus (juelle cathédrale, omet ^\^ll■l^ali(|llemelll, à la messe, de cbanter le Te Dctiiii, pour n'avoir pas a demander au Dieu de l'Espagne de veiller sur les jours de l'empereur des Français.
Le général Hugo, i|iii n'allait peut-être pas r(-guliereiiieiil aux offices, coiivocpu' im dimanche tout son état-major cl se rend, escorté de ses officiers, en grande
tenue à Téglise; il prend place dans le chœur et il attend.
Quand arrive l'instant du Te Bcum, l'évèque qui officiait regarde, hésite et ne donne en définitive aucun signal.
Mais le général Hugo, debout, appuyé sur son sabre, entame les premières notes; son état-major fait comme lui et tout le clergé obéit.
Je n'assure pas que ce jour-là le Te Deiim ait été chanté en mesure : mais jamais il ne fut chanté par des voix plus retentissantes.
L'évèque se le tint pour dit et comme, après tout, les prières ne valent que par l'intention qu'on met à les dire, ces braves Espagnols consentirent à hurler Salvum fae impei'atorem, avec une restriction mentale qui ajoutait un post-scriptum significatif à la missive adressée au bon Dieu.
N'y a-t-il pas là un joli sujet de tableau? Cette cathédrale sombre, ce clergé, en habits magnifiques, se tordant la bouche pour exhaler une prière qui froisse son patriotisme et cet orchestre d'état-major donnant le la, imposant cette Marseillaise ecclésiastique !
Au commencement de 18l!2, les Espagnols se vengeaient du Te Deum; la situation devenait périlleuse; le général Hugo renvoya à Paris sa femme et ses deux plus jeunes enfants; l'aîné, Abel, était déjà sous-lieutenant et resta près de son père.
Le vieux jardin, le couvent délabré reçurent les oiseaux de retour. Les enfants reprirent leurs jeux, mais comme des récréations entre deux études.
Il y aurait encore une remarque piquante à faire sur l'in-
struction donnée ù Vicloi- Iliigo. En Espap^ne, aux Feuillaiilines, plus tard, à la pension rdidici-Decolle, il picora, pour ainsi dire, dans le latin, les mathématiques. Je ne crois pas qu'il attrapât beaucoup de grec et qu'il eût jamais ridée de se faire embrasser pour l'amour du grec. II avait une facilité à comprendre et à résoudre les problèmes de nuilhématiques qui fortifia plus tard l'idée de le destiner à l'École polytechnique. Mais le jeune Victor devinait les solutions, plutôt qu'il ne les déduisait selon les formules, et ses i-aisonnements n'étant pas faits dans les règles ne l'eussent jamais fait classer dans un bon rang. Il cnl. en "ISlS, au concours gém-ral. un cincuiicnic acccssil de physique. Ce fut, je crois, sa seule moisson de huiliers classi(pu>s.
Les musiciens prétcndcnl (pic leur ail esl nue combinaison transcendanle de l'aiitiimétifpu' ; à ce compte, les poètes, qui sont des musiciens héroïques, seraient des mathématiciens supérieurs.
Je ne pense |)as (pie \ icior Hugo se soit jamais vanté de ses succès en science exacte; il allait, à la vérité, d'un coup d'aile et non sur ces échasses de deux et deux lonl cpu\tre.
II ne fut jamais reçu ])achelier. Il est juste d'ajouter (pi'il u'afTronta pas l'épi-euve. Eùl-il été re('U? J'aimerais à supposer une séance d'examen, (lan>^ hupielle l'élève cnl traduit Virgile en vers, et eut pain ainsi se moipier des examinateurs. C'est nu trait plaisant (pii inaïujue à sa biographie, que Victor Hugo, écoliei-, fi-écpicntant les académiciens, concourani |ioiii' rAcadémie, rigonreuscmcnt refusé au baccalauréat.
CATAFALQUE ÉLEVÉ SOUS L' A RC-D E-TRl OW IMIE DE L'ETOILE
(MAI 1885) D'après les dessÏDs de (Jharles Uaruier.
C'était sur le lard de sa vie un sujet de plaisanterie entre nous que cette absence d'un brevet de bachelier dans son bagage.
Un jour que je l'avais convoqué pour une cérémonie de famille, un mariage, qui avait lieu à l'église Saint- Roch, il m'écrivit une lettre d'excuse fort aimable, et j'oserai dire fort aimante, mais il fit la malice de mettre sur l'adresse : M. Louis Ulbacb, à Saint-Roclt. Je répondis : A M. Victor Hugo, sénateur, académicien, grand poète, NON BACHELIER, et il rit beaucoup de ma revanche. Je la raconte, parce qu'elle n'est pas bien spirituelle et qu'il n'y a pas de fatuité à la révéler.
Quand, en 1842, je passai mon examen, j'avais peur d'être interrogé sur l'histoire d'Allemagne que je ne connaissais pas du tout, et je demandai en tremblant à Victor Hugo de me recommander à M. Cousin qui présidait les examens. 11 écrivit alors un petit billet que je portai avec un double respect. Victor Hugo me protégeait et M. Cousin m'avait donné l'accolade à la distribution du concours, en 1841.
La recommandation était ainsi conçue .
Mon cher collègue,
Ce billet vous sera remis par un ami de mes fils qui se présente au baccalauréat. Il sait, mais il tremble; il tremble, mais il suit; sil vous tombe entre les mains, soyez lui indulgent.
M. Cousin fut-il indulgent, ou le hasard me fut-il propice? Ce que je sais, c'est que je fus reçu, malgré une
ignorance avérée en nialliénialicjues et en physique. Mais je niétais tiré de la question d'histoire. Au lieu d'être interrogé sur hi dyuastie des lldlicnstauiren, ce (|ui m'épouvantait, on me demanda mon opinion sur Josué et sur hi laineuse arrestation du soleil. Mon Dpiuiou élail faite : elle ne déplut pas aux juges.
Si je parle un p(Mi de moi, en parlant de Victor Hugo, ce n'est j)as par orgueil, ni même par vanité; cesl par un sentiment de gratitude que je renouvelle, à chaque occasion, pour le rajeunir; pour (pi'il me laisse au contraire dans cette familiarité soumise et filiale que j'avais à dix-huit ans avec le poète, et qne je veux gardei-, vieillard, envers l'immortel.
Victor Hugo lit ses iiremiers vers à treize ans.
(le ipii prouve hien sa vocation, ce nest pas seulemcul (pièces poésies |)i-iiiiil ives, inférieures ceilaiiicinciil à celles qu'il i(''uiiil eu volumes, sont supérieures à heaucoiip de celles (pii oui l'ait la réputalioii de leurs ailleurs; mais cesl (pi'elles sont ])récises et quelles traitent hien un sujet conçu d'avance.
.le m'explique. Pour t(Mis les débutants, la rime est un poids cpi'on ne manie pas loujoiirs à son gré et (jiii cii- Iraîne soiiveiil le luoiivemeiil. .1 ai ifcii iii<'ii des coiiiidences el plus d'un m'a avoue, ce (jiie je savais déjà par
moi-même, qu'en voulant faire des vers comiques, il s'était assombri parfois et avait écrit une élégie. Un de mes amis avait entrepris un poème sur les croisades qui, après les vingt vers d'invocation à la Muse, devint l'oraison funèbre d'un coq, méchamment tué par des collégiens, pour se venger du maître d'études qui l'élevait.
Tous les faiseurs de vers, qu'ils soient devenus des poètes, ou (ju'ils aient pris le parti de devenir de simples prosateurs, ont connu ce vertige de la rime. Victor Hugo semble y avoir écha])pé et, dès les premiers jours, il a dit ce cpi'il a voulu, comme il l'a voulu. Dans ses biographies, on H cité ses traductions de V Enéide, des Géorgiques, ses autres essais; ce (jui frappe en les lisant, c'est l'aisance, le rythme exact, la fermeté de l'allure. La rime ne gène pas le néophyte, et il ne joue pas non plus avec elle. 11 la trouve juste et l'applique.
Si j'osais, sans aucune velléité de critique, je me ferais fort de prouver que c'est, bien plus tard dans sa vie littéraire, quand il est devenu le très grand poète des Contemplutions, de la Légende des Siècles, que Victor Hugo, en artiste émérite, prend plaisir à des combinaisons de mots, à des prouesses de rimes qui sont les tours de force permis au génie.
Au début, tout son effort est concentré sur le sertissage de l'idée dans le vers; la rime est bonne; il n'a pas encore l'art de la rendre éblouissante, stupéfiante.
Dans les deux volumes écrits par un témoin de sa rie, on a publié un drame en prose, Inès de Castro, (|ui n'est pas certainement un chef-d'œuvre; qui a des combinaisons
naïves et un dénouement de féerie; Inès, du haut du ciel, défend à son mari, don Pèdre, de se suicider pour la rejoindre, car précisément le suicide les séparerait.
Je trouve dans le cominciiccineut de ce drame écrit sur un pupitre d'écolier et une des belles pièces du Théâtre en liberté, la (jvand'niève, une analogie (|ii(' je veux signaler. La recherche de la chaumière, où les enfants mystérieux sont élevés, est faite à peu près de la même façon. La Margrave de la pièce récente, est servie par un fonctionnaire, vil etco(niin. Dans Inès de Castro, l'alcade d'Alpunar ne vaut guère mieux; le jeune auteur ne lui laisse pas tout le fardeau de l'inlainic et un inendiaul, qui n'est autre qu'un chef d(>s M a liées, est le pi'cmier artisan du crime.
Ce sont bien là des scrupules de jeunesse. 11 tant un mécréant, un ennemi, pour tant de scélératesse.
A quatorze ans, les auteurs sont féroces; aussi ^ ictor Hugo ne laisse-t-il pas vaincre les bourreaux par les enfants. Ce coup de théâtre de la (iea)l(l' mère attendrie par ceux qu'elle veut maudire, n était pas [jossilde (laii> le drame écrit à la pension (^ordier- Décolle. Le poète ne voyait (|iu' des tyrans, et ne les croyait pas susceptibles d'attendrissement.
Mais ne semble-t-il pas ([nan crépnsciilc de sa vie littéraire, le poète ait songé à refaire, avec la philosophie, (pic làge, (|ne la [)at('rnit('' et la grand palciiiilc lui >>mI donnée, la scène faite à son aiiiore? Il v a coninie nn écho de sa première leiivre, dans une de ses dernières.
Au surplus, jai souvent exposé celte llicorie à la(|iielle
je crois absolument, c'est qu'un homme de génie, multiple dans les manifestations de son idée, n'a jamais qu'une seule idée.
Rien de plus fécond, de plus extraordinairement varié que le répertoire de toutes les œuvres de Victor Hugo; mais quand on a lu tous ses drames, tous ses romans, tous ses poèmes, ne s'en dégage-t-il pas une idée fixe qui luit partout, qui partout fait tressaillir le poète, la pitié'/
Victor Hugo n'a pensé, n'a écrit, n'a parlé que pour cette idée. Dégager la beauté morale du monstre physique, opposer la laideur de l'àme à la beauté du corps ; faii'e pleurer sur le crime comme sur un suprême malheur; forcer l'homme à chercher l'humanité à travers tout et à ne rien commettre d'implacable, pai-ce qu'il ne peut rien réparer: voilà toute la mission que Victor Hugo s'est donnée.
La goutte d'eau qu'Esmeraldava porter à Quasimodo, sur son pilori, le poète la donne à tous les suppliciés, à tous les altérés de justice, et pendant que j'écris ces lignes, on fait paraître le poème dernier, interrompu par la mort, la Fin de Satan, qui est comme le résumé, la consécration suprême de cette œuvre unique d'une vie entière, le génie du mal pardonné, parce qu'il est vaincu.
Dans Inès de Castro, le philosophe s'ébauche. Il connaît trop peu les hommes pour pardonner aux méchants; il évoque la pitié, mais il n'ose pas encore la faire agir; il la montre dans le ciel, et il entr'ouvre la nue pour la faire voir.
Avant de savoir qu'il avait composé dans sa jeunesse.
presque dans son enfance, un drame sur Inès de Castro, je uTélais demandé, dans le salon de la place Royale, p()iii(|ii()i Victor Hugo nuvail pas songé à ce sujet superbe, en voyant le tableau, représentant le couronnement d'Inès morle, (|ue le duc d'Orléans avait donné au poète et (pii portail une inscription votive.
Emporté dans l'exil, ce tableau est aujourd'lmi à Cucrnesey, avec le porlraii de \'iclor illico par Chatillon.
Reviendra-l-il avec daulres souvenirs ? Ne lera-t-on pas poni- Viclor Hugo ce (pie d'autres peuples ont fait pour leurs grands bommes? lu musée, et ce musée, où |)eul-il être mieux (ju'à Paris? Les éditeurs de rKdition nationale le commencent, et j'en essaie le programme.
.le me souviens de l'énutlion éprouvée à Florence, ([uand je vis, dans la petite maison de .Micbel-Ange, non seulement, les dessins, les plans, mais les objets de la vie usuelle, la canne sur laipielle le grand sculpUiir avait aj[ipu\é sa vieillesse.
Napoléon 1" se prélait à l'idée de l'aire élever un temple, pour y ollVir l'épée de Marengo à la dévotion de ses fidèles, et Ini-inème, par un >enlinienl i|ni lui ferait honneur, s il n'avait été un |)iège égoïste, (piaml il eut un ini à Mailriil, lit transpoi'ter l'épée de l'ianeois I ' dans un cai'i-osx" spécial, avec l'escorte des plus grands personnages.
.l'ai rêvé longtemps, en présence de la |)etite chaise en cuir dans hupielle C.harles-t^tuint se faisait transpoi-ter et éci'ivail. l'ailont on recueille les snii\enirs des souverains; «piel ninsee sei'iiii [tins |)ri''eien\ ipie celui des graiuls ecri-
J'ai dans un cadre une branche de cyprès cueillie au tombeau de Lamartine; je garde la rose qui fut prise au lit mortuaire, sur la poitrine de Victor Hugo.
Mais ce sont là des objets sacrés pour les amis. 11 y a un autre intérêt, plus général, dans l'exposition des portraits, des autographes, de tout ce qui aide à reconstituer la vision disparue d'un grand homme. On comprend mieux son œuvre, on pénètre mieux sa pensée.
Quel chemin glorieux, méditatif, mélancolique, parcouru par Victor Hugo, depuis le premier portrait qui le représente, regardant la vie avec curiosité, la bouche avançant, comme pour goûter à l'amertume de la coupe, en se repaissant du miel épandu sur les bords, jusqu'à ce portrait du vieillard, caressant son petit-fils avec la joie d'une longue carrière d'honneur, de combats, de victoires, de douleurs, et de résignation ! Et n'est-ce pas non plus une évocation pleine d'enseignements que ce lit funéraire sur lequel Victor Hugo semble endormi pour un jour, feignant de ne pas voir l'Arc de Triomphe sous lequel on va le faire passer et décidé à ne rouvrir les yeux que dans le jour mystérieux du Panthéon?
Quel commentaire de l'exil et des Châtiments que ce portrait qui garde la sévérité de la jeunesse, les cheveux longs, les yeux enfoncés avec colère sous les sourcils rapprochés, avec un commencement de sourire dédaigneux qui deviendra un sourire de compassion?
Quant aux manuscrits, ils révéleraient le travailleur, l'artiste, en même temps que l'homme de famille.
Victor Hugo a été un génie précoce; mais n'a pas été
un génie improvisateur; il a travaillé de bonne heure; il a travaillé toujours; cette force qui est la marcjue de son talent a exigé un continuel effort.
Il a fait souvent quatre manuscrits |)()iir une même œuvre. L'ébauche imparfaite (jiii reçoit le premier jet, est reprise toujours; mais ce chercheur incpiiot ne se satisfait pas parfois du second et plus attentif manuscrit.
Il serait extrêmement intéressant d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion, au développement, à l'épanouissement de chaque chose. Ces manuscrits successifs évoqueraient le spectacle du travail intérieur, en même temps qu'ils feraient assister au travail manuel. On lirait la pensée, en voyant l'outil.
Victor Hugo s'épanchait tout entier dans son travail. Il dessinait, soit une lettre au commencement diiu chapitre, soit une scène principale, et le manuscrit des Travailleurs de la Mer, notamment, est un véritable album. Puis, il mettait on marge, non seulement la dalc du jour, mais |)arfois aussi l'événement étranger au travail (jui l'interrompait, le distrayait, l'animait.
C'est ainsi que sur le uuinuserit de Notre-Dame de Paris, on peut lire :
(T .l'ai écrit les trois ou quatre premières pages de Notre-Dame de Paris, le 25 juillet IK30. La Uévolutiou de .luillet m'interrompit. Puis ma clirri" Adèle vint au monde ((ju'elle soit bénie)! Je me remis à écrire Nolre- Dame de Paris le l"' septembre, ci Idiivrage lut ttM-miiu' le \V> janvier 1S81. ^i
Hemai'(|U(tns, eu passant, (|ue s'il u a |)as 1(> dou de 1 im-
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LA FEE ET LA l'EKl
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provisation, Victor Hugo arrive aussi vite au but que l'improvisateur.
Il n'a pas écrit de mémoires proprement dits; mais il a répandu de sa vie dans tout et il ne s'interrompait ni de penser pour vivre, ni de vivre de la joie, ou de la peine qui lui ouvrait ou lui déchirait le cœur, pour penser.
Sur la page qui termine la première partie des Travailleurs (le la Mer, on lit:
« 3 août, H h. et dt>mie du malin.
(( Interrompu jusqu'à mon retour. Je vais partir pour mon voyage annuel le 10 ou le 11. »
Non seulement les manuscrits, par ces détails, seraient une initiation et un enseignement; mais l'écriture de Victor Hugo, à certaines épo(pies de sa vie, ajouterait une révélation à toutes celles des portraits et des manuscrits.
Victor Hugo était resté fidèle à la plume d'oie. Il trouvait une sorte de plaisir à raturer, à faire ces larges barres qui couvrent les mots, les lignes, et qui sont souvent comme des collines, comme des lointains de paysage, dans le texte même.
Les pages toutes meurtries, toutes ruisselantes de cette large écriture, séchaient, étendues, et étaient ensuite soigneusement enfermées, jusqu'au jour où, définitivement refaites, elles étaient confiées à des copistes dévoués.
Lamartine, qui n'a jamais raturé un mot, se servait de la plume de fer, dès qu'elle fut inventée, et la faisait courir rapide, effleurant à peine le papier satiné, qu'elle couvrait
de légers traits; on eût dit une valse de sylphes sur lu neige.
Cliateauhi'iand avait l'écriture haute et hautaine; la signature occupait deu\ lignes en hauteui-, et une ligne en largeur. Le gentilhomme tenait à s'affirmer dans la raideur et dans la négligence de l'arliste.
Lamennais, dont j'ai pi'écisémeiil un autographe sous les veux, en écrivaiil ceci, avait une rcriture pi'oprette, serrée, régidirrc, marchant à petits pas; on seul l'homme, j'oserai pr('S(|Mc diic le prêtre, ([ui craint de s'aljandonuer, qui s'ohscrvc, ipii aligne les mots, pour les passer en revue et qui leur impose la tenue, la correction, la sévérité.
Balzac grid'omiait comme un chat, ayant peur de perdre une ohservation, en passant trop de temps à écrire. Ce qu'il y a souvent d'entortillé, d'obscur, ou au nidins de dilficile à pénétrer dans sa phrase, se ri'troiivc diiiis l'écriture qui a des enroiilcmcHts, des ronrons, aulaul ([u Clh' a des griffes.
Victor Hugo l'aisail ciicr le |)apicr sous sa plume cpii criait. Il rélléchissait à chacjue mol; il soupesait duujue expression. Il s'appuvail sur les points, comme on s'assied sur les bornes, poiii' regarder la phrase finie et la place nette où allait commencer la phrase suivante. Ses lettres robustes ont des nœuds, cl (niaud il a liiii wnc page à un ami, ou une uMivrc, il semble cloui'r sa signature, comme un oiseau île tuiil, par ses deux ailes.
Tout le tt'm|)t''rauuMil de riiomiuc cl du [inMe s'atli'^te dans son éciiturc.
A l'âge où il comuuMirail à ('ci'ire, où il ('crixail llK'S
de Castro, ses traductions de Vii'gile, son écriture, à peine nubile, n'avait pas la musculature qui la i-end sculpturale, et dans un autographe de sa jeunesse (1), sa signature, au lieu de s'étaler, simple et formidable, est enveloppée d'un paraphe, coifîée pour ainsi dire. C'était d'ailleurs la mode, dans ce temps-là, de draper son nom. Quand le sentiment de sa valeur lui vint, complet et certain, peu à peu, Victor Hugo découvrit son nom et se mit à la mode de luimême, au lieu de suivre la mode de sa génération.
On ferait toutes ces remarques dans un musée de Victor Hugo, et les éditions comparées de ses œuvres seraient aussi, au point de vue littéraire, historique, biographicjue, bibliographi({ue, des documents d'une grande valeur. Les vignettes romantiques, les illustrations des romans et des poésies, depuis les lithographies et les gravures sur bois de Tony Johannot, jus(ju'aux gravures, d'après les dessins et les aquarelles de Louis Boulanger, s'ajouteraient encore, comme instruction, à tous les souvenirs. Quand un homme a rempli son siècle, c'est bien le moins qu'on lui réserve une maison pour assembler les trophées de sa gloire, qui sont ceux de ses contemporains.
(I) Le Licre d'ur.
A'ictoi- IIiii>() collégien, pendant qu'il composait deux tragédies dont la seconde ne fui pas achevée : Irtamène et les Scandiudves , éci-ivail sur nu de ces cahiers de niéiMoires (|ui sont la grande j)rélenli()n des écoliers ;
(i Je veuv èti'c (Jhatcauhriarid ou rien. »
L'anihitiou était gigaules(|uc alors. Ou ne peiil couiprendre aujourd'hui, el ou ne voudra pas croire, dans cpielfpies années, rattiaction uiagi(pie exercée par l'auteur {\[\ (Icilic (lu (^li ristiiiiii.sDic, la gloire (ju'il répandait et au (eu de Uupielle toutes les àmcs voulaient aller se brûler.
Les générations (pii oui siu-cédé à celle de \ icior Hugo ont continué ce culte el je me souviens des vieux que nous l'aisioiis lous, dans noire pension de proxince, vers If^lJo, pour ohtenir la laveur daller, à Paris, voir, apercevoir C.lialeaidii'iand, se rendant à la messe de la chapelle de rAhhaye-aux-Bois.
L'euthousiasnu' élail nnaninu-. Les es|)rits religieux saluaienl le poêle (|iii voiilail rc'coiu'iliei' le clirisliaiiisnie avec l'arl el la |)oésie; les lil»t'-raux l'ainiaienl poui' son inlri'pidili' de IVaiieliise, plus Awvr à la roNMiili' (|n il servait, (pie loiiles les alUupies de ro|)|>osil ion . IW'iaui^cr se l'cnconli-ail a\ee Lainariine elle/, h' giaiid iniliateur, el
Lamartine qui n'avait aucun sentiment d'envie, mais qui trouvait digne de lui-même une dévotion comme celle que M"® Récamier professait et servait, racontait déjà que l'amie de Chateaubriand lui avait souri, et il citait ce mot, pour prouver que M'"" Récamier n'était pas une sotte :
— Chateaubriand est mon ami ; Lamartine est mon héros.
Je n'ose garantir que la phrase ait jamais été dite par M'""' Récamier; mais j'affirme (jue Lamartine y croyait sincèrement.
Chateaubriand est bien descendu de cette hauteur. Les Mémoires iV outre-tombe font relire René et ne font pas relire le Génie iln Christianisme. On peut appliquer à Victor Hugo et à l'auteur d'Atala ce qu'Enfantin a écrit : (( L'initié a tué l'initiateur. ;; Ce qu'il y avait de nécessaire, de profitable, dans le mouvement ébauché par Chateaubriand, Victor Hugo l'a achevé, l'a poussé plus loin.
L'enfant sublime s'est substitué à son parrain.
L'enfant sublime'/ Oui, Victor Hugo possédait ce surnom. Est-ce Chateaubriand qui le lui a décerné? Je ne le crois pas. A. Soumet a réclamé et je crois qu'il avait raison.
Outre que Chateaubriand ne fit jamais à personne de grand talent la faveur d un baptême pareil; que cette flatterie enthousiaste n'était pas de son caractère ; je crois qu'il était intellectuellement inca})able de la trouver.
Soumel, an contraire, ce poète de tant d'éclat, à (jui il n'a manqué (jue le génie pour empêcher le réveil de ses
auditeurs et de ses spectateurs charmés, Soumet (jui avait la spécialité des vers sublimes, non seuleuient était seul capa])Ie de ce salut à la jcuuesse, uiais il l'a paraphrasé lui-mèuie daus la h'ilre adressée à Victor Iluiio. lauréat des Jeux floraux.
« Depuis (pic nous avons vos odes, Monsieur, hii écrit-il, je n entends ()arler, autour de moi, (pie de voire beau talent et des prodigieuses espérances que vous donnez à la littérature. Vos dix-sept ans ne trouvent ici (jue des admirateurs, pres(pie des incrédules. Vous êtes pour nous nue énigme dont K's Muses ont le secret. »
I/lionime qui écrivait cela était plus (piancnn aulic, trois (»u quatre ans auparavant. cMiialtlc de mettre le iiiinhe de l'enrani sublime, autour du IVoiil de cet écolier prodigieux.
Enlin, Soumet, je le répète, a réclamé le mot, et Chateaubriand, au dii'c de M. de LonK'nie, la renié.
Mais qu'importe l'anleiii- de ((Ile définition! Eaïuai'line s'en sert, presque jaloux de ne l'avoii- pas trouvée.
Il a [)ai'lé, à plusieurs reprises, dans ses oil rclicns littéraires, de sa liaison avec Victor Hugo, (pii avait ilébul('' dans la crili(|ue par un rbtgc des Mcilitiit iails, el voici comment il raconle leur première entrevue, en faisant de lui-même et de son ami deux excellents poi'traits :
« .l'ai toujours aimé Victor Hugo et je crois ipril m'a loujours aimé lui-nu-ine, malgré (juehpies sérieuses divergences de docirines, de cai'ach'M'c, d'opinions fugitives, comme loiil ce (pii esl humain dans l'homme; nuiis pai" le côté divin (U' nolie nature, non> nous sommes
aimés, quand même, et nous nous aimerons jusqu'à la fin, sincèrement, sans jalousie, malgré l'absurde rivalité que des hommes à esprit court de notre temps, se sont plu à supposer entre nous.
« Jalousie ridicule, puisque je ne fus jamais qu'un amateur désœuvré du beau, (jui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou la musique et que Victor Hugo fut un souverain artiste...
(( Et, d'ailleurs, l'ignoble jalousie de métier n'était pas dans notre nature.
« L'envie n'est autre chose que le sentiment de quelque autre qualité qu'un autre possède et qui manque en nous. Ce vide fait soulTrir et de souffrir, à haïr, il n'y a pas loin. En quoi aurais-je souffert, puisque je me sentais plein de tout ce que je désirais contenir, en n'élevant jamais mes prétentions plus haut que ma statue? De quoi Hugo pouvait-il souffrir puisqu'il se sentait vaste comme la nature? Il disait un jour (on m'a rapporté son mot) :
(( — J'ai un avantage sur Lamartine : c'est que je le comprends tout entier et qu'il ne comprend pas la portée dramatique de mon talent.
(( C'était juste et c'était vrai.
<ï Je n'ai jamais compris les drames de son théâtre et je m'en accuse. Je les ai applaudis quelquefois aux premières représentations; mais j'avoue ([ue j'applaudissais de confiance, et quand j'entendais le public les applaudir avec enthousiasme, je pensais que le public, seul juge en cette matière, avait raison et que j'étais apparemment sourd de cette oreille. Je le pense encore et je n'en parle jamais,
même à lui. Je ne nie j);is mon iiiroinpétence pour un jugement; je ne prends pus ma taille pour mesure du génie dramatique; je ne dis |)as : Ce qui est plus haut que moi n'existe pas...
« Quoi qu'il en soit, c'est l'arl (|ni fait les idées; c'est la jeunesse qui fait les amitiés. J'aime Hugo, parce que je l'ai connu et aimé dans l'àgc où le cœur se forme et grandit encore dans la poitrine, dans l'âge où les racines de notre vie, pleines encore de sève et de souplesse, s'attachent par leurs filaments les plus tendres à ce qui pousse, végète, ou se rencontre seulement dans le sol, et où, si ces racines viennent à se tendre, à se replier, à se nouer autour d'un caillou ou d'un bloc de i'ranil, elles l'enserrent dans leurs nœuds, l'empoi-lent en grandissant et le l'ont, pour ainsi dire, végéter et vivre avec elles de leur propre substance, comme si l'arbre et la pierre n'étaient (juune seule vie.
(( Je me souviens, comme d'hier, du jour où le 1m an duc de Rohan, alors mous([uciaire, (l('|ini-~ cardinal, me dit, en venant me prendre, dans nui caserne, an cpiai d'Orsay :
« — Venez avec moi, voir un phénomène qui promet un grand homme à la France. Chateaubriand la <léjà miinommé enfant sublime. Vous serez fier, un jour, d avoir vu le chêne dans le gland.
(( Nous partîmes ; j'entrai sur les pa> ilii duc de l'udian dans une maison obscuii' de la nie du l'ot-dc-l cr ^1». .Vu
(1) l'cut-i'lrc Laiiiiirliiu' se tiompc-t-il lU' rui'.