‹ La vie de Victor HugoChapitre 7 sur 11 · MAISON DE LA RUE NOTRE- DAME -DES -C H AM PS · texte numérisé non relu

MAISON DE LA RUE NOTRE- DAME -DES -C H AM PS

HAUITHK FAR VICTOR H V G O f: N 1832

fond d'une cour, au rez-de-chaussée, un bourdonnement d'enfants qui répètent leurs leçons sortait des fenêtres basses, comme un Ijourdonnement de ruches qui font le miel au printemps. Un rayon oblique du soleil pénétrait dans la ruche; une mère grave, triste, affairée, y faisait réciter des devoirs à des enfants de différents âges; c'étaient ses fils.

« Elle nous ouvrit une salle basse, un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle tête, lourde et sérieuse, écrivait ou lisait loin du gai tumulte de la maison. C'était Victor Hugo, celui dont la plume aujourd'hui fait le charme ou l'efîroi du monde.

« 11 avait déjà écrit cette élégie qui seyait si bien à 1(71 enfant-roi, sur la mort d'un roi-enfant, Louis XVII, une victime innocente de la brutale démagogie d'un savetier, bourreau volontaire.

« L'enfant roi sortant du sépulcre où on l'a jeté à la fosse commune, secouant son linceul et rappelant ses souvenirs confus, s'écrie en revoyant la terre :

Où donc ai-jc régin' ? demandait la jeune âme.

«. De telles inspirations étaient évidemment les pressentiments d'un grand poète. Tout ce qui avait une àme, sous un coHir quelconque, en était ému. »

Ce tableau n'est-il pas d'une touche délicate, grande dans sa sincérité, et Lamartine n'a-t-il pas refait mieux que le mot d'enfant sublime, en parlant de l'enfantroi?

Je ne veux pas me borner à cette cilution. J'achève le préambule de cet article consacré aux Misévahlcfi; tant il me semble doux et bon de parler de l'amitié de ces deux beaux génies aux contemporains qui n'ont pas de génie et qui n'ont que des rivalités sournoises.

« Une autre raison, continue Lamartine, me lait aimer Victor Hugo. Nous avons presque commencé ensemble cette longue traversée de la vie, où le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer, à la même date, sur la même nef, (laus les mêmes circonstances et sur la même mer, ces passagers, plus ou moins mémoraljles, (ju'on appelle des contemporains.

« Nous avons navigué (juaraiilc ans, eiisem])le, à travers calme et tem])ête, orages et bonaces, vents contraires, variables, alizés, pour atteindre ce même bord de cet autre nunide, (pic nous sommes près d'atteindre tous les deux.

(( Nous avons fait tous i\i.'\\\ d'illustres naufrages, l'un échoué sui" un bel écueil,au milieu du libre Océan ; l'autre sur la vase d'une ingrate patrie, la (piille à sec, les voiles eu lambeaux, les mâts brisés, le gouvernail aux mains du hasard ; l'un plein d'espérances cl de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse (b's liouiincs forts; l'autre découragé, trouvant les hommes [oujoms les mêmes dans tous les siècles, et n'attendani deux dans l'avenir (pie l'éternelle vicissitude (b^ leur nature, cpii naît, cpii se remue, qui se répète, et (pii meurt, pour se ré[»éler encore jusqu'à satiété.

c( Lisez et eouiprene/. l'histoire.

« Je n'ai pas renoncé à l'espérance pour le genre humain. Mais, comme un avare plusieurs fois volé, je l'ai placée comme un trésor dans un autre monde, où les hommes ne seront plus des hommes, mais des êtres de lumière et de justice, sans inconstance, sans ignorance, sans passions, sans faiblesse, sans infirmités, sans misères, sans mort, c'est-à-dire le contraire de ce qu'ils sont ici-bas : le monde des utopies, le paradis des belles imaginations, la société d'Hugo et de ses pareils.

« Quand on a navigué ensemble un certain nombre dannées, on arrive à s'aimer par similitude de destinées, par sympathie de spectacle et de misères, par conformité de lieux, de temps, de cohabitation morale dans un même navire voguant vers un rivage inconnu.

(( Etre contemporains, c'est presque être amis, si l'on est bon. La terre est un fover de famille ; la vie en commun est une parenté. Ou peut différer d'idées, de goûts, de convictions même, pendant qu'on flotte; mais on ne peut s'empêcher de sentir une secrète tendresse pour ce qui flotte avec vous.

« Voilà mes sentiments pour Victor Hugo. Je crois que les siens sont identiques pour moi. Nous sommes divers, je ne dis pas égaux, mais nous nous aimons. »

N'ai-je pas eu raison de citer ce passage? Mais je dois noter la réponse de Victor Hugo. Lamartine, par une philosophie qui ressemble beaucoup à celle du poète de la Fin de Satan, ajourne le bonheur humain à un monde d'élite. Victor Hugo a toujours, devant la mort, salué l'immortalité, et, quand il apprit le départ de Lamartine, avant

m LA VIE DE YICTUR IILGO.

lui, pour celle lorre incomiiic, il écrivit à l;i nièce de sun ami :

ll;iiilcvill(-U.iiisr, li; mars 180'J.

Madame,

Dopiiis •]8'21 jV'Iais étroitcincnl uni do ccriir avec Lainarliiic. Cette ninitié de cimjiiante ans siiliil aujoiird'luii ré(di|ise nionicnlaïK'e de la inorl. .le liai pasvoidn, (liiii> les ])reniiers nidincnls, iniiiocinner \()lre douleur des symj)atliies île la niirnne; mais, à celle heure, nous inc porinettrez, irest-ce ])as, Madanir, de vous dire, à nous qui lui teniez par le sang", à vous qui laimiez, et ijuil aimait, mon deuil profond.

Toutes les formes de la gloire, depuis la |)()pularili'' jusi|u"à Timmorlalit(', Laniarline les a : radieux puMe. oralcMi- |iuissaiil cl dni-ahlc. Il nous semble mort, il ne l'est pas. i.,amartine n"a pas cessé de rayonner. Il a d('sormais un double rayomuMuent : dans notre littérature où il est esprit et dans la grande vie inconime où il est étoile.

Je mets à vos pieds mes respeels.

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