V. inT.n
On se souvient des vers ([uc les deux poètes ont échangés. Cette prose en est l'auréole. Ils se juraient, en allant au combat sur le même char, de tenir, 1 un la lance, l'autre le bouclier. Ils ont l)icn coniballu; ils ont été vaincus par des défaites, })lus éclalanles (|uc des victoires el, au bout de la carrièi-e, (|iiim(l liin doit smxivre à l'aMlrc, ils échangent encore un apptd, un déli, |)our se retrouver dans celte arène lumineuse où l'amilié el la gloire ne Unissent pas.
La liaison de > icior Hugo avec Chaleaubi-iand ne lui pas pareille. La diirérence d'âge élail énorme, il est vrai; nuiis la dillerence des génies clail pins piofondc encore.
Victor Hugo n eut d'altord (piiiiu' vénération allcndiie.
Mais s'il avait la piété du talent, il n'avait pas l'humilité d'un néophyte, sans ambition pour lui-même.
11 monti'a quelques-uns de ses vers à l'auteur de René qui lui lut sa tragédie de Moise; il acheta du chocolat à M"'" de Chateaubriand, au bénéfice de l'asile pour les vieux prêtres ; il pava sa dette de reconnaissance et de respect par une ode Au (jénie; depuis lors il fut quitte, et ne retourna plus consacrer, par son admiration, l'ennui dont Chateaubriand se repaissait.
Nous venons de voir (|uc la liaison de Victor Hugo et de Lamartine datait de 18^1. Ce fut à cette époque que fut composée par le lauréat des Jeux floraux la pièce : le Poète dans les Révolutions, ce chant de guerre et de martyre des deux poètes qui devaient souffrir, lun de son dévouement à la liberté en 1848, l'autre de sa fidélité à la même cause.
Puisque j'ai pris l'engagement avec moi-même de ne pas écrire une biographie de Victor Hugo, qui a été faite d'une façon définitive par un témoin de sa vie, et puisque je veux seulement me confesser, à propos de lui, en dégageant, autant que je le puis, un sens nouveau des choses racontées avant moi, je passerai rapidement sur ses premiers vers qui furent plus tard le premier volume de ses Odes.
On sait comineiil il roneourut pour un prix de l'Aca- (k'uiio sur ce sujet, belle matière à mettre en vers latins, autant qu'en bon français : Le houhciir i/iic procure l'étude dans toutes les conditions de la vie. 11 ueul (pi'uue mention. Les aeadémioiens se crurent mystifiés par ce concurrent qui avouait n'avoir ipie trois lustres. 11 fallut, après le concours et avant le rapport solennel, aller édilier M. Ravnouard sur l'âge du jeune poète, qui apprit son succès pendant une récréation (U' lu pension.
En ISIH, tandis (|u"il veillait sa mère malade, Victor llui^o composa, en iiiic imil, sa |)ièc(' siii- le rcMahlissemeiil de la statue de Henri IV el l'envova à l'Académie des Jeux floraux. H avait pour coiiciirrenl Lamai-tine (|ui n'obtint rien, et le lis d'or fui adjui;('' à ruiuuiiinilé au poêle de seize ans.
Ce fui à celte occasion (pie Soumet éci'ivil à Vichullu<>(), dont il fut plus tard lami et le collaborateur dans le journal le (]o)iservateur littéraire, la lellre (|ue j'ai citée plus baul.
En 1K!2(), pour remercienu'iil, ^ icior llui^o adressa aux Jeux floraux Mté/se sur le SU. L'Acadi'mie de Toulouse nonuua \c jeune lioniinc nta/tre es .leur jhiruu.r. Il ne pouvait plus concourir; mais il avait le droit de couronner les autres.
Son pi'einici' ouvran'e en pi-ose l'iil Buff-Ja ff/a I , écrit
pour tenir une i^a^cure. Bien (|iie le roman ail été remanié
iX ^'" l^^">. il lui composé au sortir de pension, pour èlre
in dans un déjeuner d'amis. Des jeumvs L;'ens, dont (piel-
ques-uns sont devenus des écrivains illustres, avaient pris
avec lui rengagement d'écrire un roman en quinze jours. Victor Hugo seul tint parole et apporta son œuvre, au jour fixé.
Le voilà de 1819 à 18!20, au seuil lumineux. Ce n'est pas encore tout à lait la gloire ; mais c'en est l'aube. On parle de ce jeune lauréat, on le recherche, on veut vaincre, non pas son humeur farouche, mais sa gravité.
Il est triste, parce qu'il a dans l'àme un grand amour; parce qu'il rêve au mariage comme à un devoir nouveau ; parce qu'il est pauvre, et qu'il lui faut conquérir, avant de se marier, un commencement d'indépendance.
Rien ne décourageait cette volonté ardente et cachée comme la foi dans sa conscience. M. Biré, dans son livre, révèle une lettre de A. Soumet très significative à cet égard. En voici le passage intéressant :
(( Le jeune Hugo vous adresse mille expressions de sa reconnaissance. J'ai promis de vous les faire parvenir. Cet enfant a une tète bien remarquable, une véritable étude de Lavater. Je lui ai demandé à quoi il se destinait et si son intention était de suivre uniquement la carrière des lettres. Il m'a répondu qu'il espérait devenir un jour pair de France... et il le sera. »
Soumet a été prophète, dans cette lettre adressée à M. Jules de Rességuier. Au surplus, Victor Hugo a réalisé une prophétie plus extraordinaire.
Son père, quand il n'était encore qu'adjudant-major, s'était lié avec M. Pierre Foucher, greffier du conseil de guerre. Le major venait de se marier, et le greffier allait en faire autant. Le greffier sans famille pria le major d'être
son témoin. Au dîner de noce, le témoin emplil son verre, et le tendant à son ami :
— Ayez une fille, j'aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménajre.
Le vœu était singulier ; il se réalisa, et ce fut ainsi que Victor Hugo fut fiancé, avant sa naissance, avec M"* Adèle Foucher.
Les Japonais fiancent leurs eiifauts dés <|u'ils sont ués et les élèvent selon le goùl do la fauiille dans laquelle ils doivent entrer. J'ignore ce (jue la statistique dos ménages heureux peut révéler à rap[)ui de cette méthode.
On n'eut pas besoin d'élever, do préparer la petite Adèle Foucher en vue du mariage projeté. Elle l'ut la camarade enjouée de sou l'ulur niari, dans le jardin des Feuillantines; plus lard, iiiiaiid la gaîté du piomier âge se voila de la mélancolie des premier rêves, les parents hésitèrent un pou devant l'union prophétisée; ou sépara, on essaya de séparer les doux onlants (|ui dovonaiont deux adolescents; mais, précanlinii imililo, comme deux rosiers montants ils s'élevaient et se rejoignaient au-dessus du mur de sé[)aration, et (piantl on faisait la muraille lioi» haute pour (pi'elle fût fraïudùe, ils se réunissaient dans le regard jeté d(> part et (Fautre vers le même coin du ciel.
La résistance des parents n'était pas bien impitoyable. M. Foucher ne savait pas (jue le prétendant à la main de sa fille serait un jour pair de France; niais il savait pertinemment (|u'il serait poète, et le grefliei" du ((inseil de guerre, (pii n'était [>us riclu>, voyait dans ce mariage beaucoup i\v liil>ulations et jieu d'argent. M"" Hugo, de son
côté, par ambition maternelle peul-èlre, vonlaitque son fils attendît. Elle espérait, sans donte, un plus beau mariage, plus digne du héros, du grand luimme ({u'elle avait enfanté, élevé; mais elle n'exposait pas, en tout cas, ses raisons secrètes à ses bons amis Foucher, qu'elle eût été désolée d'alLrisler, et elle se mettait d'accord avec eux pour dire : Attendons! ils sont si jeunes!
C'était précisément à eause de leur jeunesse qu'ils avaient tant de peine à attendre et (|u'ils s'aimaient tant!
Je ci'ois que la proloïKlciir de cet amour, sa pureté, inspiraient une réserve pudique au poète. Il s'abstenait autant (pi'un vrai poète peut s'abstenir, de parler de son amour, de ses espérances, en vers. 11 enfoiiissait le secret de sa douleur dans la caverne de Han d'LslHudc, el la [)réface de ce roman, achevé après le mariage, a piotlamé la singulière pudeur de l'amoureux qui li'ouvait son amour plus haut (pie toute poésie, et qui n'osant le chanter, de peur de le <'luuiler mal, l'ensevelissait sous la peau d'ours de Han, bien [)ersua(lé que les profanes ne viendraient pas le chercher là.
La mort de M'"" Hugo, ne donnait pas une chance plus certaine au uuiriage ; car l'opposition d'une mère n'est qu'une sorte de coiiuetlcrie de sou amour. Seulement, les fiançailles, lentes à se conclure, se lircut dans l'étreinte des deux jeunes gens.
Adèle ignorait le ileuil de son ami. Elle dansait dans un bal inlime, pendant (pie Victoi- r('i(lail du cimetière à la maison de son amie, buvant ses larmes, retenant son cri de désespoir, u'(»sanl réclamei- une consolation.
Dès qu'elle le vil le Icinli'imiin, il t'Iiiil si paie (|u Clic CdUiiil à lui, cd'ai'ée :
— Qu'y îi-l-il «loue?
— Ma mère est niorlc; on l'a enterrée hier.
— Et moi, je dansais!
Ils pleurèrent, et ce l'ut ainsi, je le répèle, (piils se fiancèrent définitivement.
Victor IIui>o faisait, en attendant l'heure où son amour serait reconnu, proclamé par la l'amille Fouelier. inir austère veillée, i'auvi'e, vivant j)endant une aum'e a\cc sept cents francs, avani li'ois chemises (|u'on i)lanehissait sans cesse, et qui lui doniuiicul la vanih' du liiiye hlauc. mais fier dans sa ])anvrelé el ne Iransii^eanl ])as avec celle âpre résistance de la lorluue, pas plus qu il na lraiisi<ié plus tard avec sou c\ii, \ icior llui^o commençait alors la grande leçon qu'il a ({(unn'e aux L;t'ns de lettres el (pie les gens de lettres devraicul hieu mieux observer.
Ce grand poêle. Je l'ai dil, a élé un L^raud I ia\ailleiir. mais en même temps un sage cl digue (udonualeiir de sou travail; il n'a jauuiis permis (pi'on lirai uu pr(dil à ses dépens de la moindre de ses œuvres; nuiis en re\am-he, il n'a januiis demaïuh' (pi à sa plume I iiKlepeiidauce el la fortune.
Les millions acipiis l'oul Ions r\r par le Iravail, en vers ou en prose. Il nv a pas une parcelle de Ci'l nr pur qui soil due à la spi'culalion. \i\aii! simplemcnl , mais largemenl, liospilalicr des (pi'il a |mi reire. sans prelciilion el sans ridicule, \ icIor llngo, en eiiseii^naiil cdinmenl il laiil ix'iiser, enseiiine aussi eommcnl il laiil I rii\ aillei'.
Le secret de son génie n'est pas à la portée de tout le monde. Mais la formule de sa vie est une maxime à retenir. Nous n'avons pas tous la chance de devenir millionnaires comme Victor Hugo; mais nous avons tous le devoir de lutter comme lui, sans trahir un seul instant l'art et la conscience.
Ne comprend-on pas que le grand poète soit devenu promoteur de la propriété littéraire? Son premier discours à la Chambre des pairs fut pour soulever la question et, depuis, il a porté bonheur à cette libération déllnitive de l'écrivain et de l'artiste.
Mais en IS'ââ, les millions du poète étaient, avec son titre de pair de France, des rêves en Espagne.
Pouilanl. la constance de son amour, l'estime qu'il avait inspirée à ses bons amis Foucher, l'espoir que donnait son talent et puis sa jeunesse séduisante, tout se réunit pour fléchir la faible résistance des parents.
Le général Hugo, vivant à Blois, séparé de fait depuis longtemps de sa famille et récemment remarié, reçut de son fils la prière de faire la demande officielle. Il s'empressa d'écrire à son vieux camarade Pierre Foucher.
Je trouve dans cette lettre, publiée par un te moi il de sa vie, un passage glorieux. Le général s'excuse de ne pouvoir doter Victor; mais dit-il, « il s'est, avec une distinction rare, ouvert seul une carrière brillante, il s'est en quelque sorte doté pour ollVir à Mademoiselle votre fille un état convenable, des espérances et un avenir; vous connaissez ce qu'il est et ce (pi il a. ))
La réponse de M. Foucher à celle demande a aussi.
dans son slvlc simple, ému. un passage liim cai'iictri'isti- (]ne cl l)i(Mi lonchanl .
Je r('m|)iiintc ('■i^iilcmcnl aux deux volnincs d'iiu thiioiii (le su rie :
<( \(tli'(' \ icior vicnl de nous i-cmelli'e la Icllrc ([ue vous nous laites ilionneiir de nous écrire. Nicloi- esl Ici que vons le snppo^e/.. Il a de plus celle gravilé ipii snpplée si hien ehe/. les |enne> L!'en> a re\|)éi'ienee de> années, el, ce cpii esl encore |dns rare, idn voit uni eu lui le désinl(''ressemenl à l'espril dOrdre... Ain>i I nnion (pie \()us \()iile/. hieii nons propnseï' non^ paraîl aussi avanlagense pour noli'e Adèle (pi <'lle esl llalleux' pour toute la lamille. .Nous \ donnons (\i)nr 1res volontiers notre assentiment, et, de ma pari, c'est avec un plai>ii' d'autant pins grand <pie ce mariage ra\i\('ia une aucieuue liaison (pii a lonjours ('■l('' d'un grand prix pour moi, et <le hupielle, mou généi'al, \ous Noide/, hieu vons souvenir... .le regrelle de ne pou\oir faire poui' nos jenm^s gens ioul ce (pi'ils méi-ileul. Adèle app(»rtera au niénage deux mille francs eu menhles, nip|»es <•! espèces, et ils auront ehe/. nons le logemcul el nos snius, laiil qu'ils ne se croii'onl pas assez avancés piuir miuili'r une maison.
« (le! arrang(Mnenl leur eouxieiidi'a sans doule cl il nous arrangera d aniaul mi(Mix (pie nous ne ces>er(uis pas de jo\iir de la présence de Ions nos eulanls. n
Hii le voil, le mémige (dail pauvi'e; mais il (Mail riche de jcnm'sse, de heaulé, de po('sie, de gloire uaissaule.
La jeune maiiée élail ('■elalanle de fraîcheur el (r('clal.
Elle n'avait pas une ])eauté seulpturale; les lignes du visage ne présentaient pas un profil sévère; le front était vaste, un peu bombé, mais les yeux, les cbeveux, la pourpre des lèvres, l'ambre mêlé de rose de la peau, l'allure, la grâce, tout concourait à une harmonie violente qui dépassait la beauté classique.
Lamartine a exprimé dans des pages que je n'ai pas le loisir de rechercher, son émotion, son admiration, à la vue de ce beau couple.
Le mariage fut simple. Alfred de Yignv était un des témoins de l'époux ; un vieux professeur de l'enfant sublime, Biscarrat, était l'autre. C'est par erreur que le témoin de sa vie nomme M. Ancelot et M. A. Soumet comme témoins. Le premier ne figure pas même parmi ceux qui ont signé sur les registres de l'église.
Voici au sui-plus le texte même de l'acte de mariage extrait des archives de l'église Saint-Sulpice :
Le 12 octobre 1822, nprrs la jinhliciiliuii des trois bans en eetto église e( d'un seul en eelle de Blois, vu la dispense des deux autres, les fiançailles faites le même jour, ont reçu la bénédiction nuptiale, Yiclor-^Iarie Hugo, meni])re de l"Acad(''mio des jeux floraux de Toulouse, âgé de vingt ans, demeurant de fait et de droit à Bbiis (1), diocèse d"()rléans, fds mineur de .Joseph-Léopold-Sigismond Hugo, mari'cliai des camps et armées du roi, chevalier de l'Ordre roval et militaire de Saint-Louis, officier debi Légion d'honneur et comman(huit de l'Ordre royal de Naples, et de d('funte Sophie-Françoise Trébuchet. son épouse, d'une part ; et Adèle-Julie Fouclier, âgée de dix-neuf ans, demeuiMul de droit et défait, l'iie du Cherche-.AIidi, n°;^9, decetteparois.se,
(I) Yiclur niij,'o, iiiiiH-iir, avait sun domicile légal clici son prrc.
fille mineure de Pierre Fouclior. chef au ministère de la j^nierre, chevalier de la Légion d'iioiineiii', et de Anne-Vieluire Asseli ne, son épouse, d'autre part; parents et témoins : Jean-Baptiste Biscarrat, Alfred-N ictor, comie de Vi,L;ny : .lean-Ikiplisle Asseline. .leaii-.laeques-Philippe- Marie Dnvival, lesiiiieis uni signé avec le> épiiiix cl leur père et mère.
On remcir(|iicra (|uc le mariaçro civil ot incnliiMiné comme les fiançdillcs fiiili's le du'-dic jnur; la Heslauraliôu u'admeltail comiiu' iiiai'iaiie valable, i\\\r la héiiédiclion (le IKulise.
Avant d'éelianger raimcaii iinplial à laulel, A ietor Hugo avait apporté un liillet de confession de laldjé de Lamennais.
('es deux grandes intelligences, (|ui avaient la même foi à une époque, l'oiii ix-rdiic dans les traverses de la vie et se sont rejointes, avec des croyances pres(|ue pareilles, dans la dernière période de leur existence.
Victor Hugo a toujours élé un espiil religieux et, dans son extrême vieillesse, il regardait l'âge et l'amour de l'infini comme une sorle d'invesliture sacerdotale. On sait que Lamennais, en gardant la rigidité {\vs mœurs ccclésiasti(jues, n'avait pas conservé même les dehors du prêtre, ('es deux liérésianpies claicul deux penseurs courbés sur le même problème, l'amoiii' des luimides. des déshérités de la vie, des hommes crucifiés, allant de la démocratie à Dieu direclemeid, .san.s 1 intermédiaire d'un clergé.
Le gc'uéral Hugo nassistail pas an maiiagc de s(mi lils. 11 avait euvové sou cousi'ulrmcul cl il cxpciiiail. iiu
mois après la cérémonie, le lo novemhre, à ses amis la lettre de faire part que voici :
Monsieur le général Léopold ITiigd et Madame la comtesse A. de Saleano, son épouse, ont l'honneur de vous l'aii-e part du mariage à Paris de Monsieur Victor-Marie Hugo leur fils et beau-fils, avec Mademoiselle Adèle-Julie-Victoire-.Marie Foucher, fille de Monsieur le chevalier Foucher, chef de bureau au ministère de la guerre, et de Madame Anne- Victoire Asseline son épouse.
On n'aura pas l'honneur de recevoir.
Saint-Lazare, près Blois, le lo novembre 182"2.
Je remarque que dans les prénoms du marié, de sa femme et de sa belle-mère se trouvent ceux de Victor et Victoire, comme des présages et des augures. J'oubliais de dire que le jeune ménage avait reçu un présent de noce auquel il ne s'attendait pas; le roi, sur la lecture du volume des Odes qui avait paru quelque temps auparavant, venait de signer le brevet d'une pension de mille francs, qui plus tard fut augmentée.
Le mariage avait été célébré dans la chapelle de la Vierge de Saint-Sulpice; le repas se fit dans le vieil hôtel du Conseil de guerre, l'ancien hôtel de Toulouse.
Vers 1841, je vis la famille Hugo dans cette maison qui avait été la première demeure du jeune ménage, pendant une absence du poète, dans l'intervalle d'un retour (h' lu campagne et de la l'éinstallation à la place Royale. M'"" Victor Hugo était venue là avec ses enfants, et ce fut dans l'intimité que présidait M. Foucher, que
je me liai île plus [)rès avec les Mis, mes jeunes eaiiuirades, et avec leur mère.
Si j'avais su loul ce (jui uie lui révélé (lej)uis, des événements de la rauiille. j auiais pu ainsi leeonslituer le déc;)r du uiariag'e, avee les détails |)itli)n's(|ur> cl drauiali(|ucs <|ui 1 Diil ciiloui'é.
(]ouuiic la lalilc t\\i icpas des udccs était trop grande pour la salle à luaMU'ci' du yrelfier, ou lavai! installée dans une des salles du (ionscil de guerre, dans la salle môme on le pai'rain de \ ictor llnuo. le génci'al Lalioi'ic. av;iil été c(Hidainnc à uniil.
Je voudrais ci'oire (|uc dans la ruidancolif du hoidienr (pii commençail pour lui. \ ictor Hugo cvo(|na le lanltune d'un des premiers Icuioins di- >a jeunesse, cl (|uc 1 oinlirc de Laliorie vint cIVcnillcr (|ncl(|iics llcui's du jardin d<'s Feuillantines dans la coupe (Ui le pMiue ('poiix cni\ié liuvail à son ainoui'. à son axcnir. Il n \ a pas de joie ipii dure, sans un peu de Irislc^se pour la taire pénétrer au plus pr<dond dn cccur.
Mais une auti'c douleni', plus poignante, plus eriielle, se uièla le Icndeuiaiu ilc ce beau jour à la joie du jeune ménage.
Le frère de \ ictor llngo, lùigène, le |ioèlc (pii eût c'-lé reuiulc, luin le rival de son Irere, (pii a\ait dcpi dountdes «iaiics d'un lirand avenir lillciairc, sClait nutnti'é inipiict, prt'-oecnpe peudaul hnitc la pMirnee du niariait'c. l II des témoins, le Iiravc maître dClndcs de la pension Cordicr, M. I)iscarral , avait ctc happe de I inc(dicreiice des propo-^ tenus par I.UL;ène. Il avertit le Irere aiin-
Ahel, et tous deux, au sortir de table, l'emmenèrent, sans rien dire. Lorsqu'on entra chez lui le lendemain matin, on le trouva poussant des cris furieux, bataillant avec un sabre contre les meubles de sa chambre, ayant d'ailleurs tout illuminé comme pour une fête.
Il était fou. Pendant une semaine on espéra triompher du mal, mais bientôt tout espoir fut perdu et le pauvre insensé fut conduit dans une maison de santé; il est mort le 5 mars 1837, sans avoir retrouvé une lueur de raison.
Faut-il voir un drame dans cet accident? M. Biré cite une pièce de vers du comte Gaspard de Pons, très lié alors avec les frères Hugo, intitulée : la Démence, et qui semble soulever le voile de ce simple, mais douloureux mystère.
J'emprunte cette citation au livre de M. Edmond Biré. S'adressant à ce qui fut Eugène, M. Gaspard de Pons lui dit :
Peut-être fl('daigné par l'anioiir et la Muse, Un désespoir jaloux salluuui dans ton cœur, Tu haïs, malgré toi, ton rival, ton vainqueur. La mort de la pens(''o au plus atï'reux destin
A seule, hélas ! pu te soustraire :
Tu cessas bien à temps d'être toi, d'être frère.
Le premier frère fut Caïn.
Oui certes, et dans ce mol ne vois pas un outrage ; L'outrage serait lAche autant que solennel, Ton cœur fut assez chaud pour qu'un moment d'orage En toi pût allumer un foudre crimimd...
M. Gaspard de Pons n'affirme rien. Qui oserait affirmer? Ce malheur en tout cas était inévitable. Les heureux
on riireiit innocents, et ce crêpe, en voilant leur bonheur redoul)la son recueillement.
Victor Hugo a acheté tous ses jours de gloire. Frappé comme frère au début de sa vie triomphante, il ressentit tous les raffinements du désespoir comme père. De ses deux filles, l'une est morte effroyablement; l'autre, maladive et d'humeur sombre, a ramené la vision de son oncle Eugène, vers la vieillesse de son père. Quant aux fils, ils ont été conduits par celui «pii les avait tant aimés au cimetière du Père-Lachaise, et Pai-is a pu voir le grand vieillard, revenu de l'exil pour retrouver son foyer, recommencer un nouvel exil dans sa patrie, attendant comme une dernière joie de famille que ses petits-enfants fussent assez grands pour lui parler, l'enchanter et le bercer dans son dernier sommeil.
11 aura eu du nutius cette consolation suprême.
En iH"!"!, nudi^ré les incidents douloureux de la maladie d'Eugène, l'aurore se levait radieuse sur le jeune ménage, et je ne ferai j)as à l'émotion des admirateurs (\c Victor Hugo, l'injure de leur raj)peler tous ces vers des Feuilles d'autonme, toutes ces fleurs effeuillées sous les pas de la jeune épouse, ces lis (ju il lui apportait triomphalement.
Son amour augmenta sa faculté de travail. Il avait composé un de ses poèmes couronnés, au chevet de sa mère malade. 11 écrivit désormais ses plus douces élégies, à côté de sa fiMunu-, et «juand un gazouillement d'eidanl se fit entendre pour la première fois près de lui, une voix nouvelle s'éveilla dans son coMir, une corde s ajouta à
sa lyre. Le poète eut son génie complet, parce qu'il ne lui manqua plus aucune tendresse.
Huit ans après son mariage, il disait, dans une prière de remerciement à Dieu :
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'iiime, Frères, parenls, amis, et mes ennemis ni("me,
Dans le mal triomplianls, De jamais voir. Seigneur ! l'été sans lleurs vermeilles La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles
La maison sans enfants !
Et après avoir chanté son ivresse paternelle, s'agenouillant ainsi que je l'ai dit, devant le témoin de sa vie qu'il avait tant désiré, il soupirait :
Oh ! qui ([ue vous soyez, bénissez-la, c'est elle ! La sœur visible aux yeux de mon àine immortelle, Toit (le mes jeunes ans, qu'espèrent mes vieux jours.
11 ne tarit pas dans l'expression de son bonheur; mais l'expression reste grave, pensive, j'oserais dire modeste. Il a peur, ce victorieux, de ne pas mériter assez la joie qu'il éprouve, et il lui demande l'excitation à un travail qui redouble.
Le lendemain de son mariage, il se remit à son roman de Han d'Islande, non pour en déterrer le secret qu'il y avait enfoui, mais pour faire hommage à sa chère femme du produit de ce premier livre en prose.
Il gagna mille francs avec cette sombre histoire, et il apporta tout joyeux cet argent au ménage; il fallait bien
remplacer les sept cents francs, toute sa lorlune, (ju'il avait dépensés la veille des noces, pour acheter un cachemii'e à celle qui lui apportait un peu de linge!
Victor Hugo, poète à treize ans, et célèbre avant vingt ans, avait devancé l'aurore de sa renommée. Mais c'est de son mariage que date le vrai lever du soleil. Rien n'v manque, les brumes mélancoliques (|iie le soui'ire de l'iiomme heureux dissipe; les fleurs qui brillent dans la rosée; le chemin long, rude à parcourir, mais engageanl, car il est plein de lumière; bientôt les chanis d'eiifanls (|ui commencent comme des petits cris d'oiseaux.
Il sera fort pour la lutte, cet homme (pii n"a pas hésité et qui, ayant k choisii' enti-e le |)hiisir toujours facile, même aux pauvres qui ont de la jeunesse et du génie, et le devoir sérieux, a pi-is sans liésiler \e devoir. Aussi Victor Hugo résistant plus lard aux plus grandes douleurs dont un patriote, un père, un homme puisse être assailli, a-t-il lie môme résisté aux entraînements de sa joie. Dès le début il était grave; il eut toujours des accès de grande et belle humeur; mais s'il riait fort, il ne riait (|u'à propos et sa gaîté avait toujours un trait sérieux (jui la tiaversait et la faisait vibrer.
Je veux terminer ce premier tableau d'une si merveilleuse existence pai' un témoignage (|ui uest pas suspect et (pii donnera de l'autorité à mon admiration.
M. Alfred Asseline, le cousin germain de M" Victor Hugo, a publié des passages extraits des nicmoii'es inédits de M. Pierre Koiiidicr. le liciui-pèrc (h- \ icior Hugo,
('-et excellciil hoiiiMie, (|ui avait redouté pour sa lillc
l'alliance diin littérateur, se fit écrivain, pour être digne de son gendre, mais garda secret son mémorial de famille. A chaque page, on trouve la préoccupation ardente de la gloire, du succès de Victor Hugo. On y trouve aussi, et c'est cela que je veux dégager surtout, une estime sincère, convaincue. Après avoir raconté le mariage de sa fille, les moyens par lesquels Victor l'avait amené à y consentir, il ajoute avec fierté :
(( Il y a neuf à dix ans de cela. Adèle est mère de quatre enfants charmants. Victor Hugo dans un état de fortune rassurant est une des grandes célébrités du siècle... Pourtant, je ne suis pas tranquille; sa gloire importune bien du monde. 11 a contre lui les académiciens et toute une école littéraire. Ses ennemis sont parvenus à le commettre, même avec le gouvernement; ils ne reculeront devant aucun moyen. Ils veulent le perdre dans le public, et jusque parmi les amis des mœurs, eux qui ont produit Joconde sur notre scène; eux, les continuateurs de la littérature matérialiste du xvin" siècle, les adorateurs du chantre de la Pucelle, les admirateurs de la Guerre des Dieux, les prôneurs de Faublas et les disciples de Didei'ot. »
Cette sollicitude vraiment paternelle d'un bon homme timoré, religieux, pour le gendre qu'il admire, n'est-elle pas vraiment attendrissante?
Une chose tourmentait intérieurement M. Foucher, c'est que son gendre ne pratiquait pas, n'allait pas assez à l'église. 11 ne comprenait pas, ce bon bourgeois, la dévotion spéciale du poète; il eut voulu que le lauréat du monde
IVit aussi le lauréat du ciel, et le paradis était pour lui une Académie, où ce gendre devait retenir d'avance sa place, en consacrant sa vie terrestre à préparer son discours de réception au bon Dieu.
Qu'eût (lit ce bon M. l'ouclier s'il avait jmi voir son gendre bien plus grand qu'il ne l'avait rêvé, non seulement resté une des grandes célébrités du siècle, mais dépassant et absorbant dans son rayonnement toutes les célébrités du monde, entrant triomphalement au Panthéon où l'on dérangea Dieu poiii- lui l'aire place?
M. Foucher eùt-il osé parler de sacrilège? Non; je crois qu'il eût été indulgent, et qu'en apprenant que son gendre était resté jus(|irà la (in religieux, il lui eût pardonné de n'être pas devenu le dévol (pi'il sonhailail.
Un jonr pourtant, il eut une grande espérance. Victor Hugo, en voyage, en I8;i(), avait écrit à sa iemme une lettre d'eflusion conjugale et paternelle, dans laquelle le retour aux sentiments dévotieux. comme le beau-père les entendait, semblait présagé. Cette ht lie est fort belle. 11 me semble que je ne peux mieux l'aire, en anticipant uu peu sur les années, que de la (léj)oser, comme un IxuKiuet immortel, sur le seuil de ce sanctuaire du mariage où je vais laisser Victor Hugo heureux et travaillant :
<( Dis à Didine et à Dédé que j'ai pensé aujourd'hui à elles, dans la chapidle de Xot rr-Dii nie de la Délivra iidc. Il y avait <le pauvres l'emmes de marins (pii priaient à genoux poui' leurs maris ris(jués sui- la mer. .l'ai prié aussi, moi, à la vérité sans nragcMuniilIcr. sans joindre les mains, avec l'orgueil bèli" de notre teuq)s, mais du plus
profond de mon cœur. J'ai prié pour mes pauvres petits chers enfants, embarqués vers l'avenir que nul de nous ne connaît. II y a des moments où la prière me vient; je la laisse venir et je remercie Dieu. »
Qu'ajouter à cette lettre? Victor Hugo s'épanche là tout entier! Voilà à quelle émotion généreuse et sainte le bonheur, la paternité, la conscience d'un beau et bon mariage avec un rayon de belle gloire, l'avaient conduit!
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