CHAPITRE IX
V Maire a Ctrey, Al^ire. ‘Persécution, Epoque de fa connaijfance avec le Prince Royal de Prujfe,
ANNÉES
D e plu Heurs années , Voltaire ne parut guere fur le grand théâtre du monde. Depuis long-tems la retraite était un befoin de fon ame. Pour être un grand homme , il ne lui fallait être qu’avec lui- même et dans le fein de 1 amitié. Plus il était feul , plus fon génie était fécond , plus il était fublime. Madame du Châtelet , fon amie , et 1 une des femmes les plus réellement favantes qui aient exifte , fo'jpirait auflî après la retraite. La géométrie dont elle s'occupait alors , comme les aunes femmes s’occupent de modes et d’adjuftemens , la demandait toute entière.
Pour en être moins diftrait par les affaires temporelles , Voltaire en abandonna le foin à un prêtre très-intelligent , et qui , quoique janfénifte , était entièrement dévoué au phüofophe. C’était un chanoine de Saint- Meri, nommé Mouffinot , homme de bien , homme fimple et vertueux, attaché également à les devoirs d’eccléfiaftique , de chanoine et d’ami. Il jouifîàit d’une confédération méritée. Son Chapitre lui avait confié fa caifle , les janféniftes le firent dépofitaire de leur bourfe , et Voltaire lui remit fon
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tréfor. Il ne pouvait être en de meilleures mains. C'était une fingularité de voir un même eccléfiaftique tréfbrier d’un chapitre , d'une fecte , et d’un philofophe, remplifïànt, avec exactitude et un fecret religieux les devoirs de ce triple état. De l’églife de Saint-Meri , il fe rendait à la loge des janféniftes , et de là il allait vaquer aux affaires du philofophe fon ami.
Tandis que ce philofophe était à Cirey , fur les confins delà Champagne , enfeveli dans l’étude , fon nom occupait glorieufement la feene à Paris. Attire forçait fes ennemis à l’admiration. Comme poëte dramatique , Voltaire avait déjà fur le parnaffe une place entre Corneille et Racine. Après Attire , on lui en accorda une comme poëte-philofophe au-defius de ces deux grands hommes. Le cinquième acte , qui feul eft un chef-d’œuvre , ne lui coûta que le travail d’un après fouper ; c’eft le triomphe de la morale du chriftianifme. La reine Marie lec^inski , et le Cardinal de Fleury, qui gouvernait la France , lui en furent gré. Il vint à Paris pour jouir de fes fuccès. Sa préfence réveilla l’envie , et dans l’efpace de trois mois , il efïuya vingt brochures dans lefquelles on lui prouvait qu'il avait eu tort de réufïir. Ce qui fur -tout fervit fortement à tempérer le plailir que pouvait lui donner ce nouveau triomphe , fut de voir qu’on accueillait avec autant d’avidité les critiques d ‘Attire, qu’on avait accueilli Al^ire elle - même.
Malgré tant de fatyres faitespour être oubliées , Voltaire était environné de gloire; mais la méchanceté veillait , et fa faveur à la Cour ne fut que pafTagere. Le poème du Mondain fervit de prétexte à une nouvelle perfécution.
On prévint contre ce poème le Cardinal de Fleury et le Garde des fccaux Chauvelin , qui comme nous l’avons déjà dit , tenait la place d’un grand homme. On leur montra des vers que l’abbé Desfontaines y avait ajoutés. Les dévots criaient au fcandale , à l'impiété ; et les courtifâns qui pouvaient bien n’être pas dévots , répétaient ce lignai de perfécution. Les cris de l’admiration en faveur d’Alyre, ne purent étouffer les cris du fânatifme, et . Voltaire fe vit forcé à une fuite précipitée.
Lorfqu’on lit ce Mondain , qui mit un. grand homme en danger de perdre fa liberté , on ne peut s’empêcher de dire que les Français de ce tems-là étaient bien bêtes , bien à plaindre , et que pour un homme de lettres philofophe , il vaut encore mieux vivre aujourd’hui fous la douce adminiftration d’un baron de Breteuil , que d’avoir vécu lous les Chauvelin , et fous les Fleury.
Ce Cardinal était pourtant un homme très-doux. Cela eft vrai j mais il avait des préjugés , mais il voulait forcer les gensinftruits à penfer comme lui , qui était un ignorant. Et voilà pourquoi , malgré la bonté de fon caractère , dans aucune époque de l’Hiftoire de France, on ne vit autant que fous fon miniftere, de victimes entaffees dans les fépulcres de la Baftille, et dans le donjon de Vincennes.
Cirey devint encore l’afyle de Voltaire contre la perfécution. Pour fe dérober à toutes les recherches du gouvernement, il fît inférer dans les papiers publics , qu’il avait pafle en Angleterre. Rien ne lui parvenait à fon nom. Ses lettres étaient datées de Cambridge. Le gouvernement fut trompé ou fit femblant de l’être.
Cependant la retraite de Cirey ne le mit pas à couvert
de toute crainte. Plufieurs fois il fut fur le point de fortir entièrement de France. On voit , par plufieurs lettres à fon tréforier , combien il était inquiet et agité. ,, Je vous „ réitéré , mon ami , la priere de dire que je fuis en ,, Angleterre: j’ai pour cela de très-fortes raifons.... Je „ me trouve dans la fituation d’avoir toujours devant moi „ une grofle fomme d'argent. ,,
Voilà à quoi fervent à un philofophe les richeffes , à le dérober promptement à l’autorité qui le perfécute, et à lui donner une exiftence par-tout où il fe trouve. V olontiers dirais- je aux jeunes gens qui fe fentent appellés à là dignité de philofophe : ,, Ne négligez pas la fortune , c’eft fageflè 5, de s’en occuper. Avec elle on craint moins la fupcrfti- „ tion et fes furprifes. Une fortune aifée maintient le ,, philofophe dans l’indépendance. Il en eft pluscoura- „ geux pour dire la vérité: .il court moins de dangers en „ la difant ; et fi cette vérité arme les préjugés contre lui, „ il échappe plus facilement à leur fureur et à leurs „ recherches. „
£n effet , avec de la fortune l’homme de lettres philofophe eft fur de trouver un afyle , dans quelque coin de la terre où il veuille fe repofer. L’abbé Raynal en eft un exemple récent! Il n’eût point hafardé kflijïoire philosophique du Commerce des deux Indes , il n’eût point eu la gloired’inftruire l’Europe , fi avant tout il n’avait fait une honnête provifion des biens de ce monde.
Au milieu des craintes et des orages dont Voltaire était entouré , une lettre qu’il reçut du Prince royal de Prulfe, lui donna une grande confolation. Il fe crut tranfporté dans ces anciens tems , où des Rois qui ne valaient pas ce
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Prince , fe fefaient gloire d'appeller les philofophes auprès d’eux , et de s’en dire les difciples.
Ce jeune Prince , loin du palais de Ton pere et des flatteurs vivait à Reinsberg ; c’eft dans cette retraite qu’il méditait l’art de régner , et de rendre un jour fes peuples heureux. Il n’avait que vingt-quatre ans , et il était dominé du goût de tous les arts et de toutes les fciences. La géométrie , la métaphyfique , la mulîque , les belles-lettres , les langues , la poélîe françaifc et la philofophie étaient les fujets de fes recherches et de fes méditations : ajoutons qu’il était aufli aimable que folidement inftruit.
A travers les vertus donc ce jeune Prince était doué , on voyait à chaque in liant percer le mépris des préjugés et la haine des perfécuteurs. C’eft dans les écrits de Voltaire qu’il avait puifé ces lèntimeps. Dans la lettre qu'il lui écrivit , il demande à être trouvé digne de fes injiructions , et la ligne: Votre affectionné ami Frédéric, Ce n’était point là une vaine formule de complimens ; cette amitié était très-réelle.
Un événement qui fe pallàit alors , et qui ne doit pas être omis dans la vie d’un philofophe , c’eft la perfécution affreufe qu’elfuyait Wolf, métaphylîcien obfcur , qui avait délayé quelques vérités limples en elles- mêmes dans plu Heurs volumes , mais qui d’ailleurs était honnête homme , favant , adorant Dieu et fachant le fervir en paix. On l’accufa d’athéifme , et fur la délation du théologien Lange, le Roi de Prulfe Guillaume , pere du Prince royal, enjoignit au philofophe Wolf, de quitter la chaire qu’il avait darfc l’univerlité de Halle,et de fortir dans vingtquatre heures de la ville, fous peine d’être pendu.
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Un théologien qui eût penfé qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux rois , eût peut-être mis fa gloire à être pendu. Le philofophe Wolf ne s’en foucià pas , il < béit fur le champ ; mais un des beaux traits de la vie du Prince royal, c’eft qu’il prit contre fon pere le parti de ce W olf perfécuté et chalfé de Halle. Il s’en plaignit à Voltaire , et l’établit arbitre entre fon pere et lui. Ce qui doit paraître fingulier, c’eft que ce juge , cet arbitre , était alors lui - même perfécuté et fugitif de fa patrie.
Une fàufle alarme le fit fortir de Cirey : il voyagea quelque tems dans les Pays-Bas fous un nom emprunté , fous celui du comte de Revol. En arrivant à Bruxelles, il apprend qu’on doit repréfenter Alfire , et que Roujfeau fe déchaîne indécemment contre cette tragédie et contre fon Auteur. Voltaire répondit à la mauvaife humeur de Roujfeau par les fix vers fuivans , qui n’oot jamais été imprimés.
On dit qu’on va donner Alzire.
Roujfeau va crever de dépit ,
S’il eft vrai qu’encore il refpire ,
Car il eft mort quant à l’efprit ;
Et s'il eft vrai que Roujfeau vit,
C’eft du feul plaiftr de médire.
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