CHAPITRE X
Divers chef - d’œuvres de Voltaire. Déchaînement de fes ennemis. Pertes quil effuie. De fa bienfaisance.
ANNÉES
Sae jeune prince Frédéric offrit bientôt auprès de lui une retraite à Voltaire contre les injuftices de là patrie ; et Voltaire l’eut acceptée, fi la voix toute-puiflante de l’amitié ne l'eût encore rappdlé et retenu auprès de madame la marquife du Châtelet .
En rentrant à Cirey , il fk Mahomet : ce chef-d’œuvre , peut-être le premier de l’art dramatique , fut long - tems un fecret entre le Prince royal et lui. Il n’ofa l’envoyer à Paris pour le faire repréfenter. Les Français n'étaient point encore aflèz avancés en raifon ; le fanatifme y était encore trop ardent , et les gens à préjuges trop nombreux.
La tragédie de Mérope fuivit de près celle de Mahomet , ce fut encore un chef-d’œuvre. Les comédiens la réfuferent fous le vain prétexte qu’elle reffemblait à Amajls , qu’on jouait alors , et dont on 11e parle plus aujourd’hui.
On croyait toujours Voltaire en Angleterre , peu d’amis favaient fa retraite. Le fecret en fut confié à Mlle. Quittant, qu’on chargea de faire jouer l ’ Enfant prodigue. Cette comédie eut un très-grand fuccès , et on ne s’avifa de
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remarquer Tes défauts , et de lui imputer ceux quelle n'a pas , que lorfqu'on fut que Voltaire en était l'auteur.
On doit mettre au nombre des chef-d’œuvresqui furent le fruit de fa retraite , les fept Difcours philofophiques fur l’homme. L’antiquité n'a aucun modèle en ce genre , et parmi les modernes on ne trouve rien qu’on puifle leur comparer. C'eft un code de morale pour tout honnête homme , quelque religion qu'il profeflfe ; il n’y a point d’inftituteur qui ne dût en enrichir la mémoire de fon éleve : les jeunes gens apprendraient ce catéchifme d’autant plus facilement , que les vérités y font itmplement et fortement exprimées. Le grand art de Voltaire eft de n’être jamais ennuyeux; il ne dit que ce qu'il faut dire et le dit agréablement, foit qu’ilplaifante, fort qu’il raifonne. Il eft tout le contraire des conteurs et des moraliftes , qui ne font jamais las de parler , et qui fatiguent toujours Iç lecteur fans fe fatiguer.
La phyfique et la chymie devinrent encore pou* Voltaire des fujets d’étude. Le local de Cirey , placé au milieu des forges , l’invitait à faire des expériences , et il répéta cellesde Homberge. t de Leméri. Il eut un laboratoire, une gallerie de chymie, et même deschymiftesà fes gages. Tous les inftrumens dont il avait befoin , lui étaient fournis par M. Nollet , et l’argent était prodigué pour fç les procurer. La vie ejl courte , marquait- il à fon tréforier , il ne faut rien épargner pour tout ce qui peut Contribuer à nos plaifirs et à notre inflructiun. Lorfqu’il avait des difficultés, l’abbé Moujfinot devenait fon agent auprès de Bolduc , de Groffc , de Geofroi , de Fonienelle , et des autres favans de ce tems - là.
t A VIE
Voltaire avait déjà fait connaître aux Français l’Angleterre , fa littérature , ion théâtre , fon Parlement & fes Quakers. Vers l’année 1758 , il leur fit encore connaître la philofophie de Newton , l’homme'quî , par la hauteur de fon génie, fait le plus d’honneur à l’Angleterre, & l’un de ceux qui en font le plus à la nature. Les Elémens qu’il publia , mirent en France la philofophie à la mode. Il était tout aufli ordinaire de trouver ces Elément fur la toilette des dames , que fur le bureau d’un phyficien. C’eft dans cet ouvrage , qu’à chaque page on voit Voltaire mettre dans la balance Newton, Leibnit Defcartes , & d’une main hardie , pefer le mérite de ces trois grands hommes.
Quelques favans qui n’étaient uniquement que favans, fe déchaînèrent contre lui comme contre un facrilege qui révélait le fecret de leur do&rine & le mettait à la portée de tout le monde. On l’accu fa de beaucoup de fautes & même d’un peu d’ignorance ; on ne voulait pas pardonner à un homme, en qui on ne voyait que le poète & le bel efprit, detre aftronome & géomètre. Les favans Anglais feuls lui rendirent juftice. Les beaux efprits Français l’accablerent d’épigrammes , & les métaphyficiens Allemands écrivirent de longs volumes, où il y avait certainement moins de raifons que d'injures, pour lui prouver qu’il avait eu tort dans trois ou quatre propofitions.
Les critiques qu’on fit des Elément de Newton étaient pefantes. Peu de perfonnes les lurent, & Voltaire paflera pour avoir rai fon , jufqu’à ce que ceux qui ne font pas de fon avis, écrivent d'une maniéré à être entendus.
Le
Le premier talent de l'écrivain eft de fe faire lire , c'eftà-dire, d'être clair et précis, & le fécond eft de n'être point ennuyeux.
L'amitié de madame la marquife du Châtelet le foutenait dans fes travaux} elle l'aida fouvent dans fon Newton qu’elle s'amufait à traduire , ils s’encourageaient à l’étude. La malignité qui aime à exercer fes petites noirceurs fur le vrai mérite, les attaqua fouvent. Ils furent le fujet de quelques chanfons et de quelques latyres. Ces pauvretés font tombées dans un profond oubli, et l'on fe fouviendra éternellement du mutuel attachement que pendant vingt ans ils eurent l'un pour l’autre.
Clairaut , Mairan, Maupertuis , Algarotti allaient quelquefois les voir et fe mettre en retraite avec eux. Ils fe plaifaient d’autant plus à Cirey que pour travailler, ils y trouvaient tout ce qui était néceflàire à leurs différentes études.
La chronique de ce tems porte que Voltaire devint jaloux de M. Clairaut. Nous n’oferions alTurer que cela ne fut pas; car il eft très -vrai que dans un moment d’humeur , Voltaire d'un coup de pied enfonça la porte d’une chambre où madame du Chateiet & Clairaut étaient fortement occupés de la folution d'un problème.
Pendant que Voltaire travaillait à des chef-d’œuvres qui feront éternellement l’honneur de la nation françaife, fes ennemis fe déchaînaient contre lui avec une efpece d’acharnement. RouJJeau , qu’on appellait le grand RouJJeau , parce qu’il était vraiment un grand poëte , donna un Abrégé de la Nie de Voltaire. Au nombre des reproches qu'ri lui fait, il met celui de l’avoir trouvé