CHAPITRE XI
Entrevue de Frédéric II , & de Voltaire. Voyage de Voltaire en Prujfe, Repréfentation de Mahomet. Succès de Mérope. Une cabale s’oppofe à Jon entrée à V Académie Frauçaife : Tl rend un fervice important à Louis XV : Il appelle à Paris M. Marmontel.
ANNÉES
JL«bs années que nous allons parcourir font le tems de la vie publique de Voltaire ; ce fut aufli le tems de fa faveur à la Cour ; mais ce ne fut pas celui de fa véritable gloire : il ne fit que jouir de celle qu'il s’était acquife dans la retraite de Cirey. Son génie , fi j’ofe m’exprimer ainfi , fe rapetillà lorfqu’il voulut vivre dans le monde. Il ne fut qu’un fimple bel-efprit : il tenait, à la vérité, le premier rang parmi ceux de ce tems - là , parmi les Grejfet , les Rernis , les Duclos , les Piron , les Mmtefquieu : mais quelle énorme diftance entre le belefprit , qui par des productions agréables , amufè fes contemporains, et l’homme de génie qui les étonne et les inftruit par des chef-d’oeuvres.
Au commencement de 1740 , Voltaire était au moment de rentrer à Paris , lorfque le jeune Prince royal de Prufl'e lui fit part de fon avènement au trône. Ce prince , comme nous l’avons déjà dit , avait loin de la Cour , et dans la difgrace de Ion pere, pâlie plufieurs années dans l’écude de la philofophie , des fciences, des belles- lettres, et même
de l'art de régner. C J eft ainfi que s'était occupé Julien avant de prendre les rênes de l’Empire.
La réponfe de Voltaire au Roi de PruiTe , fut une épître en vers , et ne fut point une flatterie. II . lui parlait comme le philofophe Apollonius aurait parlé à Marc-Aurele. Le jeune Roi lui donna rendez-vous à Slcus-Meufe , près de Cleves. Voltaire l'y trouva aux prifes avec la fievre , et le premier hommage qu’il rendit au Souverain , couché fur un grabat ec-enveloppé dans un manteau , fut de lui tâter le pouls. Le lendemain il eut d’autres fonctions à remplir auprès de Sa Majefté , celles de premier Miniftre.
Il s’a giflait de prouver aux habitans de Liege qu’ils devaient payer deux millions. Voltaire rédigea un petit manifefte , qui , en lui- même , n’avait peut-être rien de perfuafif ; mais Frédéric U le fit porter aux Liégeois à la tête de deux mille foldats , et il eut un plein et entier fuccès. Il propola enfuite à Voltaire de venir en Pruflè, lui offrant fortune , honneurs , diftinctions , amitié. Le philofophe n’accepta que l’amitié , et partit pour la Hollande avec l’ Ami-Machiavel. Il fit pour cet ouvrage ce que le Roi de Prufle avait fait lui - même pour la Henriade, il l'enrichit d’un avant-propos.
Frédéric II n’avait que vingt - quatre ans , lorfqu’il compofa cet Anti- Machiavel. Jamais une plus belle étude n’occupa un Prince deftiné à la fouveraineté. C’était un philofophe qui , en montant fur le trône , difàit à fes peuples : „ Voilà ce que je vous dois comme Roi , et ce „ que vous me devez comme fujets. Vous ne pouvez être j, heureux, je ne puis l'être moi- même qu’autant que v nous tiendrons notre marché. ,, Il eft douteux que les
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régnés des Titus , des Trajan et des Antonins aient eu une plus belle aurore.
L'événement juflifia ces heureux préfages. L’un des premiers foins de Frédéric U, fut derappellerle philofophe Wolf, et de le faire Chancelier de cette même univerfité de Halle , dont il avait été chaffé. Cet acte de juftice annonçait le mépris du jeune Roi pour les théologiens qui avaient calomnié le philofophe. Il eut bientôt à Berlin une académie , un théâtre , et une églife catholique. Les Anabaptiftes , perfécutés fous fon pere , furent rappellés. La tolérance fut reçue dans tous fes Etats. Vingt manu-ï factures différentes établies et encouragées. Un code de loix mit le fceau à la grandeur du Roi philofophe.
De la Haye Voltaire revint à Bruxelles , où madame du Châtelet l’attendait pour rentrer à Paris. Le féjour de la capitale devenait néceffaire à l’un et à l’autre. A madame du Châtelet, pour l’éducation de fon fils 3 et à Voltaire pour de nouvelles études. Dans la folitude, l’imagination joint© au talent fuffit pour faire un poëme , une tragédie , uni roman ; mais l’hiftoire demande une multitude de fecours épars dans les bibliothèques ; et V oltaire travaillait alors au fieclc de Louis XIV , et à une efauiflè fur l’Hiftoire univerfelle.
La mort de l’Empereur Chartes VI , arrivée fur la fin. de l’année , mit toute l’Europe en mouvement. La France voulut faire un Empereur de Charles , Electeur de Bavière, prince peu propre à jouer ce premier rôle : elle fit marcher en conféquence, en Allemagne, une armée de cent mille hommes , et commença par envahir la Bohême * par dépouiller de fon patrimoine Marie-Thérefe d’Autriche , fille unique , et feule héritigre de Charles VL
Le philofophe , roi de Prufïe , qui n’avait pas renoncé à la gloire d’un héros , fit de Ton côté défiler une armée en Siléiie. Il n’avait pas trente ans , mais il favait qu’au moment d’une guerre , la célérité en impofe toujours. Par cette démarche , il mettait la France dans la néceffité de rechercher Ton alliance ; et l’alliance d’un Roi qui avait un tréfor confidérable et des troupes bien difeiplinées , devenait d’une importance excrême.
La Cour de Verfailles envoya le marquis de Beauveau pour complimenter Frédéric II fur Ton avènement au trône ; mais il s’agiffait d’avoir fon fecret fur fon armée en Siléiïe*. Voltaire fut chargé de cette négociation. Le moment où il parut en Prude était favorable. Le jeune monarque négociait lui même fecrétement avec la Cour de Vienne, offrant , fi on voulait lui céder la Siléfie, fon armée et de l'argent pour faire couronner Empereur l’époux de Marie- Thérefe. Cette jeune Souveraine n’avait encore ni tréfor , ni troupes , rejette une amitié qui lui eft offerte les armes à la main. Le Roi de PrufTe , piqué de. ee refus , fe décide à la guerre. Voltaite ne refte que trois jours auprès de lui , et dès qu’il fut affuré du parti qu’il prenait , il le quitte auffitôt , et vint en donner la nouvelle à Verfailles.
Vaiori , chargé des affaires de France en PrufTe , qui netait point encore dans le fecret, crut que Voltaire fè retirait mécontent, quoiqu'il emportât un petit fac de médailles d’or , dont Frédéric II lui avait fût préfent. Il écrivit en conféquence à Verfaiiles , pour donner avis de l’apparition de Voltaire en Pruflê, et de fa prétendue difgrace.
La lettre de Vaiori , dont la minute qui nous a été
communiquée , eft encore au dépôt des affaires étrangères, et le filence de Voltaire, fur lesbontésdu roi, trompèrent le public à ion fujet , et c’eft là la fource des bruits qui coururent alors , qu'il n'avait paru en Pruffe , que pour y effuyer les froideurs du jeune monarque : fes ennemis en prirent occafïon pour envoyer des vers et des épîtres dédicatoires à ce Roi , qui ne répondit ni aux vers , ni aux dédicaces. St. Hyacinthe y fut trompé (a), et Piron encore plus.
Tandis que la malignité s’exerçait fur la prétendue difgrace de Voltaire en Prufîè , le cardinal de Fleury , et le miniftere Français , rafîurés par la réponfe qu’il en avait apportée , lui prodiguaient carefïès et cajoleries. Il profita de ce moment de faveur , pour demander la repréfentation de Mahomet. On lui laifle le choix d’un cenfeur , et il choifît Crébilton , à qui , depuis trente ans il donnait le nom de maître. Crébillon refufe fon fuffrage à la tragédie de Mahomet , et fe brouille avec Voltaire.
Cette tragédie qu’on ne voulut point laifîèr repréfenter à Paris , le fut à Lille, où fe trouvait , fous la direction du fleur la Noue , une troupe de comédiens. Rarement en voit-on d’auffl bonne en Province. Mlle Clairon , qui était très-jeune, fit le rôle de Palrnire. Dans un des cntr’actes , on porte à Voltaire une lettre du Roi de Pruffe , qui lui annonce le gain de la bataille de Molwits. Il en fait la lecture publiquement. On applaudit longtems le Roi de Prufîè , Voltaire et Mahomet. C’eft à ce fujet , qu’il difait plaifamment , que la tragédie de Molwits avait fait réuflir la tragédie de Mahomet.
( a ) V^yez une -lettre de St. Hyacinthe , à M. de Barigni.
LA VIE
Des Evêques , qui fe trouvèrent à Lille , en virent une repréfentation , et en furent édifiés. Avant de quitter b Flandre, Voltaire donna à madame du Châtelet , et à plufieurs autres Dames, une fête très - ingénieufe. Un Prince aurait pu mieux faire ; mais c’était beaucoup pour un phiîofophe.
Mahomet repréfenté en Flandres , ne tarda pas de l’être à Paris. Le cardinal de Fleury , qui lut cette tragédie , fut de l’avis des évêques qui l’avaient applaudie , et trouva bon que les Parifiens jouifl'ent du même plaifir que les habitans de Lille. Tous les miniftres Ce trouvèrent à la première repréfentation. Un fuffrage unanime la proclama un chef-d’œuvre , mais l’envie s’en irrita. Les gougeats de la littérature , ameutés par Piron , qui avait fait Iode à Priape , allaient de café en café , crier que ce Mahomet était le fcandale de la religion. L’abbé Desfontaines à qui , fur un ordre de la police , on avait fermé la porte du théâtre , le jour de la repréfentation de Mahomet , alla le dénoncer au procureur-général Gilbert des Voifins , qui était dévot’ et jânfénifte. Un docteur de Sorbonne en perdit prefque la tête. Il courait les rues, pour annoncer que la tragédie de Voltaire était une fiityre fanglante de la religion chrétienne , et il prouvait cette aflèrtion , en fefant obferver que dans le nom d eMa-homet , le nombre des fyllabes eft égal à celui dont eft compofé le nom adorable de Je-fus-ChriJl. La preuve de M. le Docteur n’était pas bien convaincante , mais tous les jours il s’en fait en théologie qui ne valent pas mieux.
Tant de clameurs contre Mahomet alarmèrent le cardinal de Fleury. Il confeilla à Voltaire de le retirer du
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théâtre. Ce confeil était un ordre , et Mahomet , après deux jours de triomphe et d'applaudiflèmens , defcendit de la fcene. Tous les gens inftruits en furent fâchés. Pourquoi voit- on aujourd’hui cette tragédie avec tant de plaifir ? c'eft qu’on eft plus raifonnable. Béniflons donc les philofophes , par qui la raifon nous eft venue.
Le cardinal de Fleury ne tarda pas à defcendre dans le tombeau , emportant avec lui les reproches de la llation , qui Tentait déjà le tort qu’il avait eu de laitier dépérir la marine. Sa mort fit vaquer un fauteuil à l'Académie Françaife. La voix publique appellait Voltaire, et Louis XV l’avait lui-même défigné pour remplir ce fauteuil. Une cabale l'en exclut.
Il y avait alors à la cour un exthéatin nommé Soyer , et furnommé l’âne de Mi repoix , parce qu’il était ignorant, et qu'il avait été Evêque de cette petite Ville. Il avait été auflï précepteur du Dauphin , quoique beaucoup plus propre à la direction d'un noviciat de moines , qu’à l'kiftruction d’un Prince deftiné à un- trône. Après la mort du cardinal de Fleury , on lui remit la feuille des bénéfices , emploi qui lui donnait une grande influence fur le fuffrage de divers membres de l’Académie Françaife.
Ce vieux moine , imbécille , et fanatique , fe mic ouvertement à la tête de la cabale contre V oltaire ; mais lame fecrete de cette cabale était le comte de Maurepas , qui voulait le punir des bontés que lui témoignait la maîtreflè du Roi , madame la ducheflè de Chateauroux , avec laquelle il était brouillé. Voltaire alla le voir pour y favoir fcs intentions ; et M. de Maurepas les lui fit* connaître par ces mots énergiques : Si vous Remporte ç je vous écraferai .
I A VIH
Boyer, l’agent de M. deAfin/rep<ïr,pouré!oignerVoltaire de l'Académie , pour laquelle lui- même n’avait aucun titre , fit demander la place vacante par l’Archevêque de Narbonne j mais ce Prélat sappercevant qu’il n’était que l'inftrument d’une cabale , qui fous prétexte de religion , cherchait à donner une exclufion injurieufe à Voltaire , fe défifta de fà demande , et rendit publiquement juftice à fon compétiteur. Ce prélat mérite que nous rendions nous-mêmes juftice à l’honnêteté de Tes procédés , et que nous difions que c'était un homme très-aimable , très-inftruit , et qui , à toutes les vertus d'un homme de Ton état , joignait tous les agrémens d’un homme du monde.
Boyer ne fe rebute pas : il propofe le fauteuil vaêant à plufieurs autres Evêques , qui eurent la délicatefle de celui de Narbonne. Un Prélat de la maifon de Luynes , fut moins fcrupuleux , et fe chargea du ridicule d’être académicien, pour complaire au moine, chargé de la feuille des bénéfices.
L’année fuivante, il y eut encore une autre place vacante; elle fut donnée à l’abbé de Bernis, l’un des beaux efprits de ce tems-là. C'eft à ce fujet que le Roi de Prude difait que l’Académie Françaife ferait bientôt un féminaire d’abbés.
Rien de plus ordinaire en fociété, que d'entendre demander: pourquoi cet Evêque, ce Cardinal, pourquoi ce Duc, ce Maréchal de France, font- ils de l'Académie? Comme écrivains , ils pont pour la plupart aucun mérite, et dans la république des lettres , leur nom n’eft connu que parce quil eft itifcrit dans l’almanach royal, au nombre des membres de cette compagnie.
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Faute d’en fan s légitimes, l’Académie Françaife eft quelquefois forcée à ces adoptions bizarres. Il eft encore une autre raifon. Quand parmi les hommes de lettres qui fe préfèntent, il ne s’en trouve pas qui aient un talent connu , fur-tout qui écrivent purement leur langue ; l’Académie, pour remplir le nombre des quarante, admet ceux qui , par leur naiffance , paflent pour la bien parler , quoiqu’il foït très-rare qu’ils en connaifTent les réglés , qu’ils en aient approfondi les principes, lesquels tiennent tous à une métaphyfïque , dont l’étude fe concilie rarement avec l’état de diflîpation où ils vivent. La plupart des Seigneurs ne parlent en effet leur langue , que comme ces oifeaux qui , dans l’organe du gofîer, ont plus ou moins de foupleflë, à raifon du climat ôù ils font nés , ou de la cuifine où ils ont été élevés.
En parlant ainfî, nous n’avons en vue aucun de ceux qui font actuellement de l'Académie Françaife. On bous ferait une injuftice horrible , en nous prêtant des intentions que nous n’avons pas, et que la voix publique démentirait, fi nous avions le malheur de les avoir.
Revenons à Voltaire. Feu l’abbé de Luynes , Archevêque de Sens, et enfuite fait Cardinal, fut reçu à l’Académie Françaife, et lui refufé. Obfervons la cïrconftance de ce refus. C’était dans le tems même qu’on jouait Mérope. Cette tragédie était un nouveau triomphe pour lui, et condamnait hautement Boyer et fà pkufè cabale , et l’élection de l’Archevêque de Sens.
A la première repréfentation de Mérope , le public demande l’auteur. Il voulait voir et remercier un homme
LA VIE
qui depuis trente ans ne ceflait de lui donner du plaîfîr. Cet honneur a cefle d’en être un , depuis qu’on Pa prodigué à des hommes médiocres , à des verfificateurs barbares.
Voltaire applaudi et demandé, refufe de paraître. On le cherche , on le fort d'un petit réduit où il s’était caché. On le porte dans la loge de madame la maréchale de Villars , qui était avec fa bru. On le mer, malgré lui, en évidence, entre ces deux Dames, pour recevoir les acclamations et les remercîmens du public. Une voix du milieu du parterre, crie : Madame la Duchejfe de Villars y embrajje £ Voltaire. Mille voix répètent cette priere. La jeune Duchefle , d’abord confufe et embarraflce , finit par fe prêter avec grâce aux défirs de l’aflèmblée. Les cris de joie , et les battemens de main redoublèrent, pour remercier la jeune Duchefle qui, par unbaifer, venait, en quelque façon , d'acquitter la dette publique. (12)
Après le fuccès de Mérope, Voltaire fit un nouveau voyage en Prufle. Ce n’était point un philofophe qui allait voir Ton fèmblable et s’exhaler en bons mots fur Y âne de Mi repoix et fur Ton académie, c’était encore un négociateur qui Te rendait auprès d'un Souverain , auprès de Frédéric II. Ce Roi, ne trouvant plus Ton avantage à continuer la guerre , avait , moyennant la Siléfie et le comté de Glatz, fait fa paaix avec Marie-Thércfe et Autriche. Je me fuis mis , difait-il, au régime , & je confeille aux autres d’en faire autant. Le confeif était fort bon , mais très-difficile à pratiquer, et la France eût été trop heureufe d’embraflèr un pareil régime , c’eft-à-dire , de
pouvoir comme lui , après une guerre injufte et malheureufe , arracher à l’Autriche une belle Province. Il s’agidait de faire rompre cette paix que le Roi de Prude avait à peine lignée , et de le déterminer à frire marcher encore cent mille hommes contre les Hongrois et les. Impériaux.
Cette grande afraireétait trcs-difficile à traiter : elle le fut pourtant afTez plaifTamment , ainfi que Voltaire nous l’apprend lui-même. A propos de Tne-Live et des guerres des Romains , il parlait de la guerre préfente et de la Siléfïe , cédée dans un tems de nécefïité , mais que l’Autriche ne manquerait pas de demander , fi elle parvenait à humilier la France. On lui doit la juftice de croire qu'il fît , tout en plaifantanr auprès de Frédéric , ce dont .■ un homme revêtu d’un caractère *public , d’envoyé ou d’ambaffadeur , ne ferait peut-être jamais venu à bout. Le roi de Prude céda à fesraifons; tout en croyant ne céder qu’à fes intérêts , et l’Autriche, eut le mois fuivant cent mille hommes de plus à combattre. Il voulut encore le retenir auprès de lui , mais ayant rempli (a. midîon au gré de Louis XV , il revint à Paris, t
Le fuccès de cette négociation prépara les deux belles campagnes de 1744 et de 174J. Cependant ce voyage de Voltaire , dont le public n’avait pas le fecret , pada pour une évafioti. La méchanceté prodigua fes poifons contre lui: elle publia que la crainte d'être enfermé pour avoir mal parlé du théatin Boyer, l’avait fait retirer précipitamment à Bruxelles ; et'Piron , pour perpétuer cette fuite, fit une épigramme qui ne fait aucun honneur à fon efprit, et qui fait un très - grand tort à fon coeur et à fa mémoire. ( 1 j )
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Après avoir rendu à fon roi Louis XV et à fa patrie un fervice fignalé , Voltaire en rendit bientôt un autre à la république des lettres , ce fut celui d'appeler à Paris M.
- Marmontel , jeune étudiant de l'univerfité de Touloufe , où il était connu par une belle figure , des mœurs trèsdouces , et par des vers très-agréables. Il fut allez heureux pour mériter le prix des jeux floraux , inftitués par Clémence Ifaure , et peut-être plus heureux encore par le refus qu’on lui en fit.
Dans l’Académie de Touloufe , ainfi que dans toutes les compagnies littéraires, on voit fouvent des préférences. Ces compagnies donnent des couronnes, mais c’eft toujours le public , vrai juge du mérite , qui difpenfe la gloire.
Le jeûné Marmontel envoie fon poème ( a ) à Voltaire, qui pour le confoler de l'injuftice dont il fe plaint , lui fait * préfent de fes ouvrages , l'invite à venir cultiver fes talens dans la capitale. Tout cela était encore plus flatteur que la rofe d’argent qu’on lui avait refufée.
Cette invitation , réitérée plufieurs fois , l'expofe à une grande tentation, à celle de venir , étant fans fortune, fe jetter dans Paris, dans ce gouffre qui dévore tant de jeunes gens , lorfqu'ils y manquent de reffource; il réfifte courageufement à la voix enchanterefle qui l’appelle , et fe borne à juftifier , en obtenant encore deux ou trois prix aux jeux floraux , la bonne opinion qu’on a de fes talens. Cette prudence le rend plus cher à Voltaire , qui décelant déjà en lui le philofophe et le véritablement homme de lettres, lui écrit de tems à autre pour échauffer et alimenter
(a) Ode fur la poudre à canon.
fon c
CE VOLTAIRE
/"on émulation. Enfin il obtint de M. Ory, contrôleurgénéral, de* pourvoir à tout ce qui pourra lui être nécefiàirc à Paris , et lui mande de venir.
Le jeune Marmontel , alluré de la protection du contrôleur-général , et de l'amitié de Voltaire , part de Touloufe ; quelques amis l'accompagnent jufqu'à Montauban : c’eft là qu'il apprend que l’Académie de cette ville lui a , pour prix d’un ouvrage-envoyé au concours, adjugé une lyre. Cette lyre n'était point celle d 'Apollon , et le jeune Poëte avait befoin d'argent , il la porte chez un orfevre , régale Tes amis , et reprend le chemin de Paris.
En arrivant, fbn premier mouvement fut de courir chez Voltaire , qui en le ferrant dans fes bras paternels , lui annonce que M. Ory n’eft plus en place : il avait en effet la veille été renvoyé du miniftere. A cette affligeante nouvelle , Voltaire joint desconfeils et des confolations : il exhorte le jeune homme à fupporter ce revers avec courage, à effayer fes forces pour le théâtre , à faire , luj dit- il, une comédie. Je ne connais point les vifages, réplique le jeune Marmontel , et vous voule ç que je fajfe des portraits !
A c«tce réponfe , Voltaire l’embraffe. Le jeune homme» avait raifon. Pour faire une comédie , il faut connaître les ridicules du monde , il faut un tact qui ne s’acquiert que dans la fociété, et par l’obfervation descaracteres originaux. Les jeunes gens ont , d’ordinaire , plus d’élévation dans lame que de finefie d’efprit : ils difent fouvent des chofe* fortes , et en difent rarement de fines et de naturelles.
Voltaire préfenta le jeune M. Marmontel chez beaucoup de Seigneurs , comme fon é.eve. Il lui fit des amis es
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lui procura des connaiflànces. L’éleve fut bientôt en état de voler de fes propres ailes , et on lui doit la juftice de dire qu'il a toujours parlé de Voltaire , comme un fils parle d’un pere qu'il adore avec tranfport,attendriffêment et reconnaiflànce.