‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 15 sur 38 · DE V O 1T A X R E · texte numérisé non relu

DE V O 1T A X R E

La France en guerre avec les Anglais , étonnée des fuccès du prince Edouard , fc détermine à le féconder. Le comte de La lly, que Louis XV avait fait, l'année précédente. Brigadier fur le champ de bataille de Fontenoi, donne le plan d’une defeente en Angleterre. On mit Voltaire dans le fecret ; le Miniftere le chargea de rédiger ce plan avec le duc de Richelieu , qui devait commander l'armée de defeente; on le chargea aufïi du manifefte qu'on devait publier au débarquement. Il fut fouvent interrogé et confulté par Mrs. à’Argcnfon , le comte de Lally et Richelieu.

Pendant que les préparatifs de cette defeente fe fefaient dans nos ports , le prince Charles Edouard , vainqueur et heureux jufqu’à ce moment x fut battu à Culloden par le duc de Cumberland , battu lui-même l'année précédente à Fontenoi. La tête du Prince vaincu fut mife à prix , et il fut réduit à l’alternative d’errer déguifé d’isle en isle , de caverne en caverne , ou de perdre la tête fur un échafaud. Tous les projets de la France s'évanouirent , et le philo fophe qui avait fait le manifefte , fut celui qui en fut le moins fâché.

Dans ces entrefaites , le préfident Bouhier mourut l V oltaire demande fa place à l’Académie Françaife ; mais le fanatifme élevait encore une voix fourde contre lui. Le théatin Beyer et les partifans de ce moine en crédit, difaient que pour être membre de ce corps , ce n’était pas aflez d'avoir du génie , mais qu'il fallait encore être bon Chrétien. Mahomet , cette tragédie qui fait aujourd’hui la gloire du théâtre Français , était ce qui excitait le plus leur zele et leurs clameurs.

Voltaire qui avait prévu les murmures du bigotifme » avait envoyé ce Mahomet qui les fcandalifait fî fort , et contre la gloire duquel le Procureur- général avaitpréparé un réquisitoire , à Benoit XIV , l'un des Pontifes les plus éclairés et les plus raifonnables qui aient Siégé fur la Chaire de Saint - Pierre. Sa Sainteté , fenfible à l'attention du philofophe , dérogea en fa faveur à Pufage de cette Cour, qui ne répond jamais que par des brefs de la daterie. Elle lui écrivit une lettre particulière dans laquelle elle traite Mahomet de be'HJfima Tragedia , et avoue qu'elle l'a lue cum fummo piacere. Des médailles d'or étaient jointes à cette lettre. Ce fuffragedu fouverain Pontife impofa filence à quelques malheureux ou idiots ou hypocrites qui criaient encore à l'impiété.

Boyer était confondu, mais n’était point défarmé. Que fit Voltaire ? Il écrivit au pere de la Tour , Provincial des Jéfuites , et créature de Boyer , une lettre qui contenait une profeflîon de foi dont la Sincérité était un peu fufpecte : elle renfermait auSIi pour la Société des Jéfuites un magnifique éloge , que les janféniftes appelèrent Oleum peccatoris , un éloge à rejet ter. On trouvait encore dans cette Jettre une fortie vigoureufe contre îeGazetier eccléfiaftique, Boyer , qui avait été fort maltraité par, ce Gazetier, en fut gré à Voltaire; et dès- lors fon élection à l’Académie Françaife ne fouffrit plus aucune difficulté. Il avait cinquante - deux ans , et avait produit dix chef - d’œuvres. Nous marquons ici fon âge et fes titres, pour faire fentir combien il eft ridicule à de jeunes littérateurs où à des littérateurs qui font à peine connus , de demander à être de cette Académie , de s ’ofFenfer du refus qu’on leur fait

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de les y admettre et de s’en venger par des fatyres indécentes.

Le difcours de réception de Voltaire fut une nouveauté. Jufqu’alors Ces difcours d’appareil n 'étaient que des formules de complimens, que chaque récipiendaire retournait à fa maniéré , et où n'ayant qu’à répéter des chofes communes et connues , il cherchait à mériter des applaudiflémens en leur donnant une tournure extraordinaire. Voltaire appellait cela mâcher à vuide, et madame de Maintenon difâit agréablement que c’était parler fur des paroles. Cet ufage de mâcher à vuide n'eft point entièrement aboli , et ce n'eft qu’avec chagrin qu’en parcourant ces difcours à mefure qu’ils paraidènt , nous voyons la plupart de leurs auteurs fe tourmenter en tout fens pour faire ce qu’on appelle de l’efprit. Prefque toutes leurs périodes font des amphigouris , des efpeces d’énigmes qu’ils propofent à deviner. Voltaire était ennemi déclaré de ce genre d’écrire , il ne cédait de dire que c’était mettre en mot et en phrafes ce qui manquait en génie.

Les gens à préjugés fe turent pour laiflèr entrer Voltaire à l’Académie Françaife. L’envie et la méchanceté furent plus difficiles à contenir ; le déchaînement de la canaille littéraire fut univerfel. Paris fe vit inondé de pafquinades contre lui. On en affiche à la porte de l’Académie , on en envoie aux fuifTes des maifons qu’il fréquente. Pendant un mois, on cherche à l’irriter par tout ce que la malignité peut inventer de plus ridicule.

L’impatience de Voltaire fuccede enfin au mépris qu’il a d’abord témoigné pour ces fortes de fatyres. La fageflè l’abandonne, le calme du philofophe fe convertie en

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iugiftèment du lion. M. de Marville lieutenant:- général de police , pour arrêter ce débordement de fatyres , envoyé quelques colporteurs à Bicêtre, il donne un ordre pour empiifonner le nommé Travenol, pourvoyeur des colporteurs. Le pere de Travenol eft mis en prifon , et ce n’eft que le fils qui eft coupable. Auflùct que Voltaire eft inftruit de la méprife , il demande l’élargiflement du vieillard , qui vient d'abord le remercier , et qui enfuite poufle par fes ennemis , lui fait un procès ridicule , mais qui devînt le fujet des converfations de tous les défauvré» de Paris.

Cette place à l’Académie que Voltaire ambitionnait depuis plus de quinze ans, n’ajouta rien à fa gloire. Elle lui donna feulement un moment de plaifir ; et ce plaifir fut fuivi de plufieurs mois de tourmens et de la honte d’avoir un procès avec un violon de l’opéra.

L’amitié et la confidération publique ne pouvaient le confoler. Un miniftre à qui il parlait un jour de fes ennemis , lui reprochait fa trop grande fenfibiüté , et l’exhortait à fe renfermer dans fa propre gloire. A votre place , lui di(ait-il , je ferais et laijferais dire. Le confeil était fage ; mais la philofophie du miniftre qui donnait le bon confeil , ne tint pas contre un couplet de chanfon que Voltaire fit contre lui en le quittant. Pour bien connaître ce que vaut un homme , il faut le mettre à l'épreuve.

Par ce couplet , Voltaire fe fit un ennemi du Miniftre. L'état de courtifan ne lui convenait pas : il rompit peu-àpeu les chaînes qui l’attachaient à Verfaiiles , et donna la préférence à Seaux. C’eft là que madame la ducheffe

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du Maine , née Bourbon Canoë , réunifiait de jeunes Seigneurs, et des favans très-efiimables. On ne voyait, dans la cour de cette Princefle , ni intrigues , ni orages. Cette Cour était compofée de perfonnes aimables , fpirituelles , s’amufant entr’elles ; et dans leurs amufemens, n'ayant aucun des embarras de l’étiquette. On furnomma ceux qui y étaient admis , les oifeaux des Seaux , comme autrefois on avait furnommé ceux de la fociété deNinon, les oifeaux des Tour relies. ( I f )

Une des raifons qui éloignèrent Voltaire de Verfailles, n’eft pas parce qu’on y produifit Crébillon -, mais c’eft parce qu’on lui accorda toutes les préférences ; et que dans ces préférences , on avait en vue de fatiguer l'amour-propre de Voltaire. On y fit jouer Catilina , qui fut fort applaudi. C'était une tragédie barbare et inlifible. Voltaire donna Sémiramis. C’était un chef-d’œuvre qui fut fifflé à la première repréfentation. Il demande à faire imprimer la Henriade à l’imprimerie du Roi , et cet honneur qu'on lui refufe , efl: accordé au théâtre de Crébillon , qui ne le demandait pas. Madame de Pompadour était à la tête du parti qui prônait le mérite de Crébillon , ce dont Voltaire était le plus irrité.

Tant de dégoûts le ramenèrent à la retraite. C'eft dans le palais du roi Stanislas qu’il alla chercher cette retraite , et qu’il trouva un repos , devenu nécefiàire à fes études et à fa gloire.

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